ITECO.be


Les entreprises font de la politique

Le budget de nombre de multinationales est bien plus important que celui des pays en développement. 80% des 12 à 20 mille lobbyistes installés à Bruxelles représentent le secteur privé !, propos d’Andreas Vogt, recueillis par Andrés Patuelli

La Responsabilité sociétale des entreprises (RSE), le secteur privé aime bien. A condition toutefois qu’elle demeure une démarche volontaire et sans contraintes. Néanmoins, de plus en plus d’entreprises se rendent compte que leur rôle dans la société ne se réduit pas au seul profit. C’est là une évolution qu’il faut favoriser, affirme Andreas Vogt, qui a été à l’origine du projet de RSE lancé par Caritas Luxembourg et qui travaille à présent à la Confédération européenne des ONG d’urgence et de développement (Concord). Il s’exprime ici à titre personnel.

Surfant sur la vague de la RSE, les entreprises prennent des responsabilités assumées auparavant par un Etat providence en perte de vitesse. Dans ce contexte de désengagement public, ne revient-on pas au passé, quand c’étaient les riches qui devaient s’occuper des pauvres ?

Je ne partage pas cette analyse. Je ne vois pas de lien entre RSE et évolution du rôle de l’Etat. Les entreprises qui adoptent une politique de RSE le font en réaction aux nombreux scandales sociaux et environnementaux dans lesquels ont été impliquées beaucoup d’entre elles ces vingt dernières années. Cela dit, la RSE est également perçue par le secteur privé comme une initiative de charme face aux pressions exercées à son encontre par la société civile. Par conséquent, de plus en plus d’entreprises se rendent compte que leur rôle dans la société ne se réduit pas à la seule recherche du profit. Ainsi, plutôt que de « relations publiques », le maître mot d’il y a quinze ou vingt ans, on entend de plus en plus parler de « gestion de la réputation ».

L’hebdomadaire britannique The Economist affirme que l’entreprise ne doit pas faire le travail du gouvernement, son but étant de produire des biens et des services ainsi que de maximiser les profits de ses actionnaires. D’après cette publication libérale, l’entreprise doit certes respecter la législation, mais ne pas aller plus loin, car elle perdrait de sa légitimité. En se prenant comme représentante du peuple, elle remet en question les fondements mêmes de la démocratie.

Je pourrais très bien comprendre, si le texte datait du 19ème siècle. Mais aujourd’hui, il est parfaitement à côté de la réalité : 80% des 12 à 20 mille lobbyistes installés à Bruxelles représentent le secteur privé ! Les entreprises font de la politique. Le budget de nombre de multinationales est de loin bien plus important que celui des pays en développement. Cela pour dire que, dans les faits, les entreprises ont une place de choix dans la vie politique et sociale et par rapport à l’environnement.

Quelle est la valeur ajoutée de la RSE ? Si elle consiste en l’intégration volontaire, de la part des entreprises, de considérations sociales et environnementales, il suffirait que les Etats améliorent la législation et se donnent des moyens de contrôle plus performants...

On revient, par-là, à ce qui recouvre ou devrait recouvrir le concept de RSE. En 2004, l’Union européenne a lancé une série de réunions périodiques en vue de mieux cerner ce qu’est la RSE. Elle a mis autour de la table tous les acteurs concernés, qu’ils soient les gouvernements, les entreprises, les syndicats, les ONG, les organisations de consommateurs et les environnementalistes. Eh bien, après 18 mois de discussions, aucune définition consensuelle n’a été trouvée. Pour les entreprises, la RSE doit rester une démarche strictement volontaire, tandis que pour les ONG cela ne suffit pas. Aucun Etat, même le plus progressiste en matière sociale et environnementale, n’arrivera jamais à réglementer et à contrôler tous les aspects de l’action d’une entreprise. De par la nature de leurs activités, les entreprises ont forcément un impact sur l’ensemble de la société. C’est pourquoi on ne peut pas les laisser définir, à elles seules, quel doit être leur rôle social.

Comment la RSE peut-elle aller au-delà de cette approche volontaire ? Surtout lorsqu’on sait que l’Etat a de moins en moins de prise sur l’économie...

Je ne pense pas que le pouvoir public soit en train de reculer partout dans le monde. En Europe, par exemple, s’il est vrai que les Etats nationaux ont perdu certaines de leurs compétences, il n’est pas moins vrai que nombre d’entre elles ont été absorbées, voire même élargies, par l’Union européenne ou par les pouvoirs régionaux et locaux. Je ne suis pas pessimiste quant au rôle que l’Etat, au sens large, peut jouer dans le contrôle du secteur privé. Il y a lieu donc d’avancer sur le terrain de la réglementation. La Déclaration universelle des droits de l’homme constitue une référence mondial, tout comme, au niveau environnemental, l’est le protocole de Kyoto, même s’il y a bien des aspects qui doivent encore être réglementés. Je crois qu’il faut se doter de documents pareils pour les questions sociales et environnementales. Et les appliquer. Dans ce sens, la société civile doit se mettre d’accord sur quelques lignes directrices et entrer en dialogue avec le secteur privé. Qu’on le veuille ou pas, la globalisation, elle, a lieu. Les entreprises sont bien plus internationales que les Etats. Ce n’est pas en critiquant le secteur privé qu’on va faire avancer les choses.

Si la RSE est perçue par les entreprises comme un outil de gestion de leur image, dans quelle mesure peut-elle contribuer au développement durable ?

Venant du secteur du développement, je me suis souvent posé cette question. Et je suis de plus en plus convaincu qu’il ne faut pas généraliser. Il est vrai que nombre d’actions soutenues par des entreprises servent davantage à la bonne image de ces dernières qu’aux populations que ces actions sont censées faire bénéficier. Elles sont petites et n’ont pas de véritable impact sur le développement. Mais, en même temps, il existe d’autres initiatives privées ou en partenariat avec des ONG, très respectables et prometteuses. Le concept de citoyenneté est par ailleurs bien présent dans la communication de beaucoup d’entreprises. C’est une évolution qu’il faut favoriser.

Des exemples de bonnes pratiques en RSE ?

Un exemple, très bien documenté, est celui d’Unilever et d’Oxfam qui ont étudié ensemble l’impact de cette multinational en Indonésie. Les conclusions sont du domaine public. Un autre est la collaboration entre Carrefour et la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme(FIDH). En cours depuis 1998, ce partenariat porte surtout sur la réalisation d’audits inopinés de la FIDH aux usines des fournisseurs de la multinationale française, au Bangladesh, en Inde et ailleurs.

Vous parlez de rapports. Quelles sont les autres filières de la RSE ?

Au niveau international, il existe au moins quatre grandes tendances ou écoles. Le Global reporting initiative, tout d’abord, qui prône la publication, de la part des entreprises, de rapports très détaillés. Seulement ce type de projets ne prévoit rien pour s’attaquer aux conséquences sociales et environnementales des entreprises. Un autre projet, très prometteur à mon avis, est le Business Leaders Initiative on Human Rights. Basé sur un texte proposé par les Nations unies, il s’agit d’un ensemble de normes que les multinationales se devraient de respecter et qui pourraient devenir un jour une sorte de déclaration des droits humains pour le secteur privé. Les Nations unies y travaillent depuis des ans, et une dizaine de grandes entreprises se sont engagées à étudier l’application d’un tel texte dans leurs politiques. Une troisième tendance, essentiellement anglo-saxonne, est celle du sponsoring. De longue tradition aux Etats-Unis, le sponsoring est adopté de plus en plus par les entreprises européennes. Certaines, comme Vivendi, sont allées même jusqu’à la création de leur propre ONG ! Malheureusement, le sponsoring se réduit souvent au financement de projets ponctuels, en dehors du contexte d’action de l’entreprise, et dont le but ne va pas plus loin que de disposer quelques belles photos pour le rapport annuel. Finalement, à côté de ces trois grandes tendances, il y a un ensemble d’initiatives très différentes entre elles. La plus importante, lancée en 1999 par les Nations Unies, lors du Forum économique de Davos, en Suisse, est le Global Compact (Pacte global). Il s’agit toutefois d’une simple déclaration d’intentions de la part des entreprises. C’est une démarche strictement volontaire, sans aucune contrainte en matière de transparence, ni d’autre chose. « L’absence de contraintes juridiques et de contrôle du respect des engagements pris par les multinationales, suscite cependant bien des critiques parmi les ONG », précise Novethic, dans un article publié en février 2005. Certaines d’entre elles, comme la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH), « n’hésitent pas à dénoncer le risque d’opportunisme des entreprises, qui pourraient utiliser la caution onusienne pour masquer leurs pratiques de violations des droits humains et de l’environnement ». Des déclarations de la sorte il y en a plusieurs.

Les labels, également en vogue, sont octroyés par des institutions privées qui, selon certains, manquent parfois de qualifications réelles en matière sociale et environnementale. Le public peine à s’y retrouver.

En matière de labels, la seule sanction possible est qu’il soit retiré à l’entreprise qui n’a pas respecté ses engagements ; cela est déjà arrivé, mais dans des cas très ponctuels. Il faut savoir que la dynamique du label suit une logique purement économique. Plus la demande pour un label est importante, plus il gagne en réputation et, en conséquence, plus d’entreprises voudront s’y affilier, moyennant le déboursement de sommes considérables. Et, c’est sûr, nombre de consultants font leur marché là-dessus. La principale objection qu’on puisse faire à l’encontre de la labellisation, est qu’elle reste une démarche volontaire. Ce problème se pose pour le commerce équitable, où, disons, 5% des producteurs et des consommateurs s’engagent. Mais que font les 95% restants et quel est leur impact ?

Comment règle-t-on alors le problème du contrôle ?

En matière de contrôle, je crois que la stratégie de la participation des parties intéressées est bien plus efficace que celle des labels. C’est-à-dire via des politiques de bon voisinage entre des organisations de quartier et des entreprises, en matière environnementale ; ou à travers le contact direct entre les consommateurs et les producteurs, pour ce qui est des questions de qualité. De la même manière, je crois que les ONG de défense des droits humains ont un intérêt à construire un contact direct avec les entreprises, là où le respect de ces droits fait défaut, et dénoncer des violations des droits fondamentaux. Cette stratégie paye bien plus que celle de créer des labels, lesquels ne touchent finalement qu’une certaine partie du secteur privé. Il ne suffit pas de travailler sur les « bonnes pratiques », nous devons également nous concentrer sur les mauvaises. Bien évidemment, l’ouverture des entreprises à la participation de la société civile, que ce soit des syndicats, des ONG ou des associations de consommateurs, est tout aussi cruciale.

La RSE n’est-elle qu’une manière d’échapper justement à ce contrôle ? Dans les négociations entre ONG et entreprises, par exemple, les syndicats sont-ils impliqués ?

Si une ONG environnementaliste est en dialogue avec une entreprise à propos, disons, de la contamination d’une rivière, je ne vois pas pourquoi les syndicats devraient y être impliqués. De même que cette ONG ne doit pas nécessairement être là lorsqu’un syndicat négocie les salaires. Chaque acteur a ses compétences et sa légitimité. S’agissant, par contre, de définir le rôle qui doivent jouer les entreprises dans la société, c’est la société civile dans son ensemble qui devrait se mettre autour de la table. Cela n’aurait pas de sens de se faire concurrence.

La RSE est aussi l’affaire des PME ? En Belgique, le Corporate Funding Programme ne regroupe que des entreprises et des ONG de très gros calibre.

Jusqu’ici, effectivement, ce sont les grandes entreprises et les grandes ONG qui se sont investies dans la RSE. A mon avis, pour une question de ressources humaines et d’expertise. Dans le cas des petites et moyennes entreprises (PME), c’est au niveau de leur chambre professionnelle respective -des artisans, des commerçants, etc- qu’elles sont en lien avec la RSE. Bien sûr, il peut y avoir une petite ONG ou une association locale qui manifeste parce que le boucher du coin produit de mauvaises odeurs, mais ces initiatives son beaucoup moins visibles.



Ajouter un commentaire

  • 6 février 2007 10:01, par Gabriel Lévy-Bencheton

    Bonjour,

    Auditeur social de systèmes de management sociaux qu’ils soient privés (codes de conduite, Système de Gestion, ETI, etc.) ou certifiant (SA8000), je suis sidéré à la lecture des "biens pensants" intellectuels que l’on retrouve un peu partout, et notamment en France. C’est très bien de pérorer sur l’efficacité ou la justesse de telle ou telle démarche, etc...On peut paraître intelligent ou au fait des choses !

    Il faut savoir que les instruments internationaux de référence sont systèmatiquement les mêmes (conventions de base de l’OIT, Conventions de l’ONU sur les Droits Universels de l’Homme, de l’Enfant, sur la non discrimination des femmes, etc. plus les pactes internationaux sur les droits civils, culturels et sociaux.... Donc, rien de nouveau...même au niveau de la future norme ISO 26000 !

    Qu’est-ce qui fait la différence entre touts ces "référentiels" ? La compétence de l’auditeur amené à évaluer sur site la performance sociale de l’entreprise !

    Pourquoi un auditeur ? ... de préférence indépendant de l’entreprise ? Pour éviter que l’on soit tenté par le syndrôme chinois qui, au travers de sa norme CSC9000T (T pour textile) a établi une norme sociale apparemment répondant aux exigences sociales internatioanles, mais qui... a) permet certaines exceptions notables (ex : interdiction de liberté de négociation et de représentation) b) permet aux entreprises chinoises de s’auto certifier conforme en terme social !

    Pourquoi un rapport d’audit ? Cela peut paraître paradoxal, mais si l’évaluation est correctement menée, le rapport d’audit permet de considérer toutes les demandes d’actions correctives comme autant d’actions d’amélioration continue. Cela profite et à l’entreprise, et aux partenaires de celle-ci, dont ses propres collaborateurs.

    Mais encore faut-il que l’on soit confiant en la compétence et l’indépendance des auditeurs en charge des évaluations.

    La lecture de certains rapports d’audit est en cela édifiante : soit l’auditeur a mené son action sans approfondir sa recherche de preuves, soit il semble très "juge" et assène des dictats au travers de sa rédaction, soit il apparaît ne pas maîtriser son art a minima.

    C’est pour cela que l’aspect essentiel, vital de tout engagement dans un système de RSE est sa capacité de prouver sa conformité par des rapports indépendants en assurant ses partenaires de sa démarche d’amélioration continue, et "l’exploitabilité" du contenu de ces rapports.

    Pour la formation des auditeurs sociaux, de façon très opérationnelle, il existe un site (www.ifme.org) qui dispense ce genre de connaissance

    Cordialement à tout lecteur et n’hésitez pas à me répondre directement sur mon adresse e-mail

    Gabriel LEVY-BENCHETON

    glb@comrh.org

    Voir en ligne : http://www.ifme.org