Chine-Afrique, économie de traite

Assurer l’approvisionnement de la Chine en matières premières et en énergie et ouverture des marchés pour la production chinoise de biens manufacturés, voici la stratégie de la Chine pour l’Afrique, propos de Jean-Jacques Gabas recueillis par Xavier Guigue

Jean-Jacques Gabas, vous êtes Maître de conférences à l’Université Paris Sud en économie du développement. Y a t-il une politique de coopération entre la Chine et les autres pays du Sud ?

Vis-à-vis des pays du Sud et plus particulièrement de l’Afrique, il existe une vraie politique étrangère de la Chine et cela dans plusieurs domaines, que ce soit des volets militaires, des volets commerciaux, des politiques de coopération et même des politiques de migration. C’est cet ensemble de facettes qui va construire la politique extérieure chinoise à l’égard de l’Afrique.

Tous les pays sont-ils concernés ? Y a t-il des priorités stratégiques ?

Non, la stratégie est assez simple. Elle vise à assurer l’approvisionnement de la Chine en matières premières et en énergie et le continent africain en est riche. Ainsi la Chine ne s’implante pas n’importe où. Le plus fort investissement chinois à l’étranger c’est le Soudan. Elle investit aussi en Angola, elle est présente au Libéria ; ce sont des pays aux ressources minières importantes ou riches en pétrole.

Il y a une deuxième raison : c’est l’ouverture des marchés pour ses productions de biens manufacturés comme les petits équipements ménagers, les mobylettes, les ordinateurs, le matériel de bureau, sans oublier le textile. Ce sont des produits transformés qui permettent à la Chine de dégager une forte valeur ajoutée.

D’où des accords commerciaux bilatéraux pour créer des débouchés à ces productions, notamment en Afrique australe, en Afrique du Sud en particulier, avec tous les risques de perturbation du marché local. Ainsi des industries locales, notamment dans le textile, vont fermer ou ont déjà fermé. L’industrie de la mobylette qui était naissante au Bénin, vient de se casser la figure à cause des importations massives de vélomoteurs ou de bicyclettes en provenance de Chine.

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Comment réagissent les pays africains ?

Les pays africains acceptent cette situation que j’appelle une économie de traite. Ils ne mettent pas en place de politiques protectionnistes pour protéger leurs propres entreprises. Ils choisissent de satisfaire les besoins essentiels et premiers des populations -on ouvre les frontières- quitte à déstructurer les industries naissantes. C’est une politique de court terme qui satisfait une partie de l’opinion publique. En discutant dans la rue, vous trouverez de nombreux Africains très contents de trouver des vélos pas chers... En faisant ces choix les pays concernés ne sont pas en train de construire un processus de développement à long terme, au contraire, ils sont en train de miner un processus qui aurait pu émerger.

Dans ce contexte, quel est le volet de politique de coopération chinoise ?

A coté de ces objectifs commerciaux, qui fonctionnent dans les deux sens -d’un côté l’approvisionnement en matières premières et de l’autre l’exportation de biens manufacturés très bon marché- le volet de politique de coopération a été affirmé en janvier 2006 et lors des rencontres de novembre 2006, au sommet sino-africain à Pékin où 48 pays africains étaient représentés.

Concrètement, la Chine s’engage dans certains pays autour de la zone sahélienne : Mali, Sénégal, Cap Vert, avec plusieurs outils. Le premier de ces outils a pour objectif de faire admettre par les pays africains, avec lesquels elle construit des accords de coopération, que la Chine est une et indivisible, de manière à ce que les Etats africains ne reconnaissent pas Taiwan.

En contrepartie, la Chine affirme se différencier des politiques habituelles de coopération. Il s’agit d’interventions sans aucune ingérence dans les affaires intérieures, sans conditionnalité, par exemple au Zimbabwe ou au Soudan, sans porter un jugement quelconque sur la nature du régime politique en place, même si ces pays sont mis au ban de la communauté internationale. Les financements (que l’on ne connaît pas vraiment, les montants ne sont souvent pas énormes et sont sous forme de dons) vont servir à développer des infrastructures urbaines comme un stade, un palais de la culture. Ce choix de non ingérence s’explique facilement : c’est du donnant-donnant : on n’intervient pas dans la politique intérieure de votre pays et vous ne regardez pas ce qui se passe chez nous. Cela s’explique aussi par la stratégie qui sous-tend cette politique.

La politique chinoise en matière de coopération se réfère au sommet de Bandung de 1955 : la Chine considère qu’elle-même et l’Afrique font partie des non-alignés, des pays en développement. Elle joue la carte de la solidarité internationale face aux puissances de l’OCDE. C’est une stratégie de coalition qui est nouvelle mais qui existait déjà du temps de Mao.

Cette stratégie va-t-elle au delà de l’Afrique ?

Non, elle est très fortement orientée vers l’Afrique. Et elle se différencie aussi des autres bailleurs de fonds car 100% de son aide est lié. Ainsi 100% d’un don sera déboursé sous forme d’équipement chinois ou de main d’œuvre chinoise. Cela va à l’opposé des pratiques de coopération, car aujourd’hui une très large partie de l’aide européenne par exemple est déliée.

Cela a une double conséquence : lorsque des Chinois sont présents sur la construction d’une infrastructure en Afrique, une très large part des travailleurs vont rester. Ils vont par la suite participer à d’autres activités économiques. Par ce biais là, la Chine favorise l’implantation de diaspora chinoise, sans que cela soit explicite de sa part.

Certaines grosses infrastructures routières et aéroportuaires réalisées par la Chine le sont sur financement européen ou de la Banque mondiale. En effet, les politiques d’aide passant par des appels d’offre internationaux, ce sont souvent les entreprises chinoises qui proposent le meilleur prix et qui sont sélectionnées, là où les acteurs européens ne peuvent pas suivre. On constate pourtant que les prix ont été sous-évalués dans la réponse à l’appel d’offre et que par la suite la réalisation des infrastructures est de mauvaise qualité. Cela nécessite souvent des compléments que les pays africains vont alors demander à l’Union européenne. Dans ce cas de figure, c’est ce qui fait dire que l’Europe finance la Chine.

Quelle est alors la réponse de la coopération européenne à ce type de situation ?

La réponse est assez timide car le phénomène est nouveau. Elle vise à intégrer les responsables chinois dans les espaces de négociation, pour qu’ils aient un autre regard, qu’ils dialoguent avec l’Union européenne autour des bonnes pratiques en matière de conditionnalité, de gouvernance, de lutte contre la corruption, en matière des droits de l’homme.

L’UE voit ce qu’elle met en place en matière de coopération bousculé par un acteur émergeant et les pays africains vont jouer un jeu intelligent en cherchant la faille et la concurrence entre différents guichets. Mais c’est une vision à court terme pour obtenir des financements et casser des processus à long terme.

Quelle influence peut avoir l’Union européenne vu le passé colonial des principaux pays qui la composent, la Chine n’ayant pas ce "passif" aux yeux des Africains et vu aussi certaines pratiques commerciales en particulier en ce qui concerne des productions agricoles exportées sur les marchés africains ?

La Chine n’a pas ce passif colonial et joue bien évidemment avec cet argument qui est très bien relayé par les gouvernements africains auprès de leurs opinions publiques. Ils ont donc a priori une légitimité et une autre éthique. Ils font partie des non-alignés. Concernant les pratiques commerciales européennes il y a effectivement de fortes critiques avancées par les ONG sur les produits agricoles qui perturbent les marchés nationaux : lait en poudre, viandes congelées... Mais cet argument, qui est réel, pourrait aussi être utilisé pour les produits manufacturés exportés par la Chine.

Les pays africains ne se sentent-ils pas perdants avec cette aide liée ou avec des productions de mauvaise qualité ? Et qu’en est-il des retombées des achats chinois en Afrique ?

Les pays africains mènent aujourd’hui une stratégie à très court terme et se satisfont de la qualité de l’aide ou de produits importés. En ce qui concerne les retombées, il n’y a pas eu d’analyses approfondies. Cependant il faut noter certaines retombées négatives : l’implantation récente dans certains pays des populations chinoises qui prennent le petit commerce comme au Cameroun, en Angola, en Algérie ou au Mali. Cela crée des déséquilibres et des tensions sociales. Il faut y ajouter aussi les investissements chinois qui cherchent à avoir la mainmise sur le capital des entreprises actives là où ils sont implantés.

Quelle stratégie mène la Chine en matière de développement durable ?

Chez elle, les choix vont s’imposer. Elle va devoir agir pour lutter contre les pollutions car la situation en matière d’environnement est très problématique. Mais à l’extérieur ce n’est pas du tout son souci dans les politiques de coopération ou commerciales. On le voit aussi dans les grandes négociations internationales.

Le modèle particulier de la Chine qui associe une croissance économique très forte à l’absence de réformes politiques n’est-il pas un exemple incitatif à suivre pour les dirigeants de pays qui ne cherchent pas non plus à modifier la nature de leur régime ?

Ce n’est pas impossible que cela devienne un modèle et que les idées sur la démocratie que peuvent avoir les Européens apparaissent alors saugrenues. Dans ce contexte là, le développement économique peut alors très bien se passer de démocratisation. On fait alors un retour cinquante ans en arrière, où les processus démocratiques ne sont plus considérés, non pas comme une condition, mais comme un volet du développement. On confond à nouveau croissance économique et développement. En Chine, on a de la croissance économique, on a de l’accumulation de richesse et de biens, une volonté de s’implanter à l’échelle internationale, mais la prise en compte des conséquences écologiques, des inégalités sociales, des mouvements de populations, de la construction des droits, qui sont des dimensions du développement, est absente ou quasi absente.

Les ONG européennes et africaines ont-elles pris la mesure de ces changements et si oui comment en tiennent-elles compte ?

Je ne suis pas certain que toutes les ONG africaines et européennes ont pris réellement conscience des enjeux, sauf depuis le Forum social mondial tenu à Nairobi en janvier 2007, au cours duquel il a été fait référence à la présence chinoise croissante et aux risques de perturbations. Mais à ma connaissance il n’y a pas de prise en compte de cette évolution dans les stratégies ou les plaidoyers.