3 janvier 2007 2007

Au Maroc, le cadre s’élargit, mais il faut rester dedans

Tahar Chaibat est responsable des projets et des formations au sein du Réseau des associations de quartier du Grand Casablanca au Maroc, Resaq. Cette association mène un travail autour des thèmes de la démocratie, de la citoyenneté et des droits humains. Solsoc l’a interrogé sur les délicates relations entre le champ associatif et le champ politique dans le contexte de la monarchie marocaine, présenté comme « en voie d’ouverture démocratique ».

Lorsqu’on arrive sur le site du Resaq, on tombe immédiatement sur la Déclaration universelle des droits de l’homme. Pourquoi avoir mis ce texte en évidence ?

En tant que composante de la société civile marocaine, nous militons pour que le Maroc devienne une société démocratique moderne et un réel Etat de droit. Nous entendons qu’y soient respectés les droits de l’homme tels que définis dans les chartes internationales. Et cela représente pour nous un travail au quotidien. La thématique des droits de l’homme est relativement nouvelle pour les acteurs qui travaillent en lien direct avec les populations. Divulguer ce texte de base est important au niveau des bénévoles et permanents de notre structure, mais aussi pour les militants de base des associations de quartiers. Il leur offre une opportunité de discussion et de formation.

Le Resaq mène donc un travail politique à la base ?

Pas au sens partisan du terme… Nous ne sommes pas rattachés à un parti politique. Mais il nous semble illusoire de concevoir l’établissement d’une démocratie au Maroc tant que les citoyens et citoyennes ne s’approprient pas la gestion des affaires du quartier, apprennent ainsi et construisent ensemble le fonctionnement de la démocratie. L’association de quartier est l’outil qui permet aux populations d’apprendre le fonctionnement démocratique et la gestion de la chose publique locale. C’est aussi le cadre de formation et d’émergence de nouvelles élites populaires qui seront amenées à entrer en interaction avec les structures associatives ou partisanes « classiques » ainsi qu’avec les institutions publiques. Le travail de proximité est conçu comme un travail d’éducation populaire que réalise une association au plan local (pour bien maîtriser ses objectifs), avec la population de ce territoire, et dont les membres sont eux-mêmes issus de cette population.

La Fondation Mohammed V qui, comme son nom l’indique, est très proche du pouvoir royal, a proposé au Resaq la gestion de trois maisons de la citoyenneté. Quel genre de rapports entretient votre structure avec l’autorité politique ?

L’histoire est la suivante : la Fondation Mohammed V nous a en effet proposé la gestion de trois centres. Le concept des maisons de la citoyenneté s’ancrait sur le travail des petites associations. Dans notre entendement, les maisons de la citoyenneté devaient être des lieux de formation, de concertation et d’échanges, où des thèmes tels que la laïcité et la démocratie pourraient être discutés, sans que cela ne remplace pour autant le travail de proximité, ni celui des maisons de jeunes, dirigé vers la population des quartiers. Les associations, lorsqu’elles se spécialisent et s’institutionnalisent, ont généralement tendance à se refermer fort sur elles-mêmes. Elles se concentrent sur la gestion et l’organisation de services et finissent par négliger le travail de terrain. Les maisons de jeunes par exemple, lorsqu’elles sont gérées par l’Etat, ne sont pas renforcées dans leur travail de terrain, mais plutôt dans une optique assistantialiste. D’ailleurs on se rend compte que, même si elles sont bien équipées, proportionnellement à la population très élevée des jeunes des quartiers populaires, elles sont peu fréquentées par eux ; et elles deviennent des espèces de coquilles creuses. Pour nous, il est essentiel que les jeunes se réapproprient ces espaces. Nous aidons donc les associations à renforcer les activités, notamment via des formations ; c’est ce que nous nous proposions de faire au travers des maisons de la citoyenneté avec l’appui de la Fondation Mohammed V qui est effectivement présidée par le Roi lui-même. Le Resaq a été sollicité car il est progressivement devenu un acteur incontournable dans les quartiers. Lui proposer de gérer les maisons de la citoyenneté signifiait passer par une association crédible et reconnue pour son travail auprès des populations et donner ainsi une visibilité à cette fameuse « ouverture démocratique » et à la « modernisation » dans lesquelles l’Etat marocain se prétend engagé. Il y a une ouverture, c’est vrai, mais elle est toute relative et, comme je le disais tout à l’heure, beaucoup de chemin reste à faire vers la construction d’une réelle démocratie et de l’état de droit.

Ne craignez-vous pas d’être instrumentalisés par l’autorité politique pour la légitimer ?

De notre côté, nous pouvons profiter de cette opportunité pour alimenter le débat sur les valeurs de citoyenneté en rapport direct avec les populations cibles. Nous suscitons une plus grande mobilisation des citoyens sur des thèmes qui peuvent parfois effrayer un peu le pouvoir en place. Et il est clair que les rapports sont parfois un peu tendus … Pour le Forum 2004 Associations-Entreprises, par exemple, la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM) avait invité la Fondation à parrainer la manifestation. Le Resaq n’a pas voulu. Nous avons été invité au Palais royal pour discuter avec la directrice de la Fondation. Le Resaq est connu pour ses critiques vis-à-vis de l’autorité. Finalement, il y a eu compromis : la Fondation a parrainé le Forum et est devenue partenaire du Forum, mais pas du Resaq. Fin juin, cependant, la Fondation nous a rappelé pour nous confier la gestion des maisons de la citoyenneté en totale autonomie et selon nos propres desiderata, à savoir en respectant strictement les projets des associations qui présentaient par ailleurs des plans visant à la progressive autonomie financière. Il y a eu tout récemment un nouveau retournement de situation ; la Fondation nous a fait savoir qu’ils étaient en train de revoir le concept des maisons de la citoyenneté et leur approche du travail associatif, en mettant davantage l’accent sur le travail direct avec les associations de base et qu’ils n’étaient plus intéressés par le travail avec nous. Il faut savoir qu’au Maroc, le rapport entre le régime, les partis politiques et les associations est très complexe. Tout est très contrôlé par le pouvoir, toute initiative que ce soit vers le monde de l’entreprise ou des associations est systématiquement très encadré. Nos initiatives font d’autant plus peur que, justement, elles partent de la base. Le cadre s’élargit, c’est vrai, mais il faut rester dedans. C’est un exercice difficile pour nous, mais nous devons trouver certains compromis au risque d’être mis de côté ou de disparaître.

Le Resaq entretient également des relations de partenariat avec le secteur privé marocain. Et notamment avec d’assez grosses entreprises, parfois multinationales. Pour certains acteurs sociaux ou associatifs, ce type d’alliance peut être perçu comme étant « contre-nature » ? Comment le vivez-vous ?

Il faut resituer ce partenariat avec les entreprises dans le contexte socio-politique et économique marocain. Avant les attentats du 16 mai 2003, une grosse entreprise marocaine, Richbond, a proposé de travailler avec l’Association El Mitter Bouchentouf de développement social. Son directeur, Karim Tazi, voulait sensibiliser les entreprises au travail des associations de quartier de Casablanca et les inciter à financer des projets. Il s’agissait d’une alliance entre gens de gauche et patronat « progressiste ». Au Maroc, les entreprises ont toujours marché bras dessus, bras dessous avec l’Etat, car si elles voulaient se développer, elles en avaient besoin, c’était un acteur incontournable. Avec la mondialisation, un changement s’est produit dans les mentalités. Une poignée de jeunes entrepreneurs plus modernes sont intéressés par l’ouverture et la démocratisation et réalisent aussi que c’est un passage obligé vers l’économie moderne et le marché international. Ils souhaitent sortir de la tradition de corruption et de clientélisme antérieure. C’est ainsi qu’en 2003, la CGEM approche les associations de Casa Est et propose qu’un programme lui soit présenté. Mais les associations estiment qu’un travail de sensibilisation et de formation est un préalable obligatoire avant l’octroi de financements. Après les attentats de mai, les entreprises prennent peur car elles sont généralement implantées dans les quartiers populaires d’où provient leur main-d’œuvre. Or, on y assiste à la montée de l’islamisme. Le projet du Resaq, c’est la démocratie. Nous ne sommes pas fondamentalement opposés aux islamistes et notre mission n’est pas de les combattre. Mais nos valeurs vont à l’encontre des leurs. C’est donc dans ce contexte que se sont créés, parallèlement, le Comité entreprise et proximité sociale et le Resaq. En 2004, nous avons participé pour la première fois au Forum Associations-Entreprises où étaient présentés les projets des associations aux entreprises dans le but d’obtenir des financements. Notre accord avec la CGEM est le suivant : les projets des associations sont sélectionnés par le Resaq et présentés aux entreprises identifiées par la CGEM, avec droit de regard du Resaq. Celui-ci sélectionne les projets, essentiellement sur base de critères de vision et de valeurs, moins de gestion. Nous les présentons alors au CGEM. Ils n’ont pas droit de regard sur la sélection. Ensuite, le Resaq accompagne et assure un encadrement de l’association, et notamment des formations, pour le montage des projets.

Quelle évolution et quels constats concernant cette expérience de partenariat ?

A l’occasion de ce premier Forum, la question du parrainage par la Fondation et de la présence du Roi avait déjà provoqué une certaine tension avec la CGEM. Lors de la cérémonie d’ouverture du Forum, les media n’avaient d’ailleurs pas manqué de relever la présence de certains républicains avérés, représentant le Resaq, aux côtés des autorités officielles… ! Cependant sur les 174 projets présentés à la CGEM par le Resaq, 112 ont été financés ; dont dix par l’Etat. Par la suite, les relations avec la CGEM n’ont pas toujours été évidentes, et d’ailleurs, jusqu’à aujourd’hui, il n’y a pas eu de troisième Forum … Il faut dire que les entreprises ont une vision assez caritative de leur intervention et s’attendent à des remerciements et à des marques de reconnaissance. C’est aussi un trait de notre culture. Mais le Resaq estime qu’il n’a pas à dire merci : il contribue autant, si ce n’est plus, au travers d’un travail souvent bénévole à ce travail de proximité avec les populations des quartiers. Et ce n’est pas seulement dire merci que les entreprises attendent. C’est aussi ce qui va avec et, notamment, intégrer notre travail avec les exigences de la Banque mondiale en matière de lutte contre la pauvreté. Or, la Banque mondiale insiste sur les projets générateurs de revenus, impliquant le montage de projets et l’encadrement des associations, ce qui n’est pas la priorité du Resaq, qui insiste plutôt sur les aspects de formation et de sensibilisation. La Banque Mondiale est stratégiquement intéressée par le Maroc, parce qu’il s’agit d’un pays musulman, mais considéré comme démocratique. Au Maroc, les partis islamistes sont en effet théoriquement interdits, même si le PJD (Parti de la justice et du développement) se rapproche très fort de cette tendance. La Banque mondiale propose beaucoup d’argent et souhaite passer par le Resaq vu son expérience et sa crédibilité. C’est aussi le cas avec l’Institut national de développement humain qui nous invite dans les comités de sélection des projets car nous sommes garants de qualité. Nous nous rendons bien compte que nous sommes utilisés par ces structures et que nous devons constamment veiller à garder notre indépendance et continuer à défendre notre vision et nos valeurs. En même temps nous ne pouvons pas non plus faire cavalier seul. Comme je vous l’ai dit, nous marchons sur un fil et l’équilibre n’est pas évident à maintenir si nous voulons survivre et continuer à poursuivre les objectifs que nous nous sommes fixés… Car, avant tout, telle est bien la priorité !

Paru dans Le Croco, newsletter de Solidarité Socialiste