7 juillet 2006 2006

Jouer à casser les clichés

Une île déserte vient d’être découverte, et un bateau s’apprête à la rejoindre. Quels seront les heureux élus, invités à y construire une civilisation nouvelle ? Tel est le principe du jeu des portraits proposé par Quinoa, une ONG d’éducation au développement, dans lequel sont mis à mal les stéréotypes Nord-Sud les plus courants.

Par Karim Gangji, d’InfoSud

Pour jouer : prenez une classe d’adolescents âgés d’une quinzaine d’années, asseyez-les autour d’une grande table, divisez-les en groupes et distribuez une liste de profils à chacun d’eux. Prévoyez pour la seconde étape, une cinquantaine de portraits différents. Le principe : parvenir à sélectionner 15 profils susceptibles de recréer sur l’île une société idéale. Dans les groupes, les discussions vont bon train pour désigner ceux qui, parmi les profils proposés, porteront la lourde responsabilité de construire le monde de demain. Qui de l’institutrice enceinte, du chaman bolivien, de la grand-mère pleine d’arthrite ou du cultivateur nigérien sera le plus utile sur l’île ? Quel critère privilégier ? La jeunesse, les métiers utilitaires ou la pluralité des origines ? Le temps joue contre les participants qui doivent à présent faire un choix. Après seulement 20 minutes, les débats sont clos et les 15 sièges ont désormais trouvé preneur sur le bateau qui lève l’ancre.

Sur le navire, le profil des élus prend corps, avant de construire le monde de demain, il faut leur donner un visage. Des portraits sont mis à la disposition des participants qui vont maintenant les associer. Quelle tête peut bien avoir un commis de magasin ? Et si le musicien de jazz avait de longs cheveux et une grosse barbe comme cet homme sur la photo là-bas ? Impossible d’échapper à la persistance de certains stéréotypes lors de cette phase du jeu et le choix ‘à la tête du client’ l’emporte rapidement sur le reste. A présent, tous les groupes réunis comparent leur société idéale sur base des profils et cherchent à définir les critères qui les ont poussés à orienter leur choix, puis ceux qui leur ont donné envie d’associer ces profils à certains visages et pas à d’autres. Pour confronter les participants à leurs idées reçues, quoi de plus efficace que de leur présenter les personnes qui illustrent des portraits ? Quinoa a volontairement choisi des personnalités moins médiatisées du monde politique, économique et social, tels Evo Morales, Vandana Shiva ou Shirin Ebadi, qui se retrouveront souvent associés à des activités bien éloignées des combats qu’ils mènent ou des postes qu’ils occupent.

Ni vainqueur, ni vaincu, mais des exclus

Le jeu des portraits est habituellement destiné aux élèves du deuxième cycle de l’enseignement secondaire mais, les stéréotypes n’épargnant personne, il pourrait sans doute s’adresser tout aussi efficacement aux adultes. Jeune ou plus âgé, l’objectif d’une telle initiative n’est d’ailleurs pas de pointer du doigt celui qui associe trop facilement la moustache à l’agriculteur mais plutôt de se demander ce qui l’a amené à reproduire ces idées reçues. Il convient de transformer ces stéréotypes, plutôt que de les remplacer par d’autres, tout aussi étouffants. Ce choix imposé par Quinoa dans son jeu des portraits porte également en lui une réflexion possible sur la nature sélective de nos sociétés, qui entraîne le participant à se demander si vraiment la société idéale ne peut se construire que sur base de l’exclusion. Mais, puisque la règle du jeu impose une sélection, il y a peut-être là comme une contradiction ?