15 avril 2009 2009

La faim ne justifie pas tous les moyens

« Devenez riche, créez une ONG »

par André Linard

C’était en 1990 : ce grand titre en forme de conseil barrait une double page d’une revue latino-américaine. Je n’en ai pas gardé la référence, mais bien la préoccupation. L’article expliquait que la création d’ONG de solidarité était un bon filon pour arriver, avec un peu d’habileté, à se faire financer sans trop de difficultés par des bonnes volontés dans les pays du Nord. Aujourd’hui, dans certains pays du Sud, un nombre invraisemblable d’ONG existent, à propos desquelles on doit s’interroger sur leur utilité réelle.

Et chez nous ? C’est, en gros, depuis les années 1960 que des organisations non gouvernementales ont vu le jour. Il en est de toute sorte, de toute tendance, de toute taille, de toutes spécialisations... Les exemples de véritables arnaques ont été, non pas inexistants, mais rares. Peu de gens ont créé des ONG pour devenir riches. Par contre, beaucoup ont trouvé le moyen de récolter beaucoup d’argent auprès de donateurs, des individus comme des institutions, qui « veulent faire quelque chose », mais qui, malheureusement, ne se posent pas assez de questions sur la compétence des demandeurs. La dernière mode, dans ce domaine, consiste à recourir à des personnalités connues du grand public et susceptibles de susciter son adhésion à une cause ; soit qu’on les utilise pour appuyer une action, soit qu’elles en prennent elles-mêmes l’initiative. De préférence dans des domaines auxquels on est spontanément sensible, comme l’enfance, la santé, l’eau... Ensuite, que joue le carnet d’adresses...

Tant mieux, dira-t-on, si des personnalités permettent de multiplier les sommes disponibles, puisque les besoins sont énormes. Où est le problème ? Paradoxalement, il est dans l’excès d’argent, et l’absence d’interrogation sur son usage. Je ne fais pas allusion ici à des détournements éventuels, mais au fait que, même utilisé honnêtement, de bonne foi, l’argent peut tuer le développement. Après trente ans de présence, d’une façon ou d’une autre, sur le terrain de la coopération, comme acteur puis comme observateur, j’affirme avec certitude que certaines formes de coopération font plus de tort que de bien. Même quand elles sont réalisées avec la meilleure volonté du monde. Celle-ci, tout comme l’altruisme, indispensables, sont insuffisants. Ces personnalités, qui se rendent huit jours quelque part, sont dans l’incapacité de percevoir les tenants et les aboutissants des actions qu’elles soutiennent, parce que beaucoup d’éléments sont imperceptibles pour un étranger en peu de temps. Elles voient les besoins apparents, éventuellement des parties de l’action menée, mais pas leur impact sur la société, qui se manifeste dans la durée. On sait depuis des années qu’une approche purement technique d’un problème de production agricole, d’accès à l’eau, de santé... ne donne aucun résultat durable. On sait depuis longtemps qu’aucun projet n’a d’avenir s’il n’est pas né de l’initiative des populations concernées, de leur souhait, de leur propre prise en mains. On sait que pour être efficace durablement, il faut lutter contre les causes profondes des situations que l’on veut combattre, pas seulement contre leurs conséquences. On sait aussi - pour se limiter à quelques questions seulement - que dans une situation de pauvreté, quiconque amène de l’argent dispose d’un pouvoir énorme. A qui donne-t-on du pouvoir dans une société donnée, en l’instituant « partenaire » ou représentant d’une ONG ? Quels changements induit-on dans les relations sociales locales ?

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