27 janvier 2011 2011

La force de l’image dans la révolution tunisienne

par Fatma Zrann

Lorsqu’un jour le peuple veut vivre / force est pour le destin de répondre / force est pour les ténèbres de se dissiper / force est pour les chaînes de se briser, clamait le poète tunisien Abou el Kacem el Chebbi (1909-1934) en 1929. Ces vers extraits de son poème La Volonté de vivre, accompagnaient le peuple tunisien dans sa quête de l’indépendance. Cependant, le destin ne semble répondre à son attente car ce peuple, d’abord sous le régime du président Bourguiba puis de Zine el Abidine Ben Ali, met réellement en acte le sens profond de ces vers depuis le 14 janvier 2011.

Si le privilège de prendre la parole lui fut refusé, le Tunisien se crée une voix dans le paysage politique à travers l’image et plus particulièrement les réseaux sociaux facebook et twitter. Suite à l’immolation de Mohamed Bouazizi - ce jeune diplômé au chômage empêché d’exercer comme marchand ambulant par les forces de l’ordre - de nombreuses voix se sont élevées alors pour mettre en doute la politique de Ben Ali. Parmi la population tunisienne en quête de liberté, se trouvent de nombreux intellectuels et artistes qui tenteront de faire entendre leur voix. Privés de l’information (censure de la presse, blocage de sites web…), les jeunes étouffent. Outre la fonction sociale, Facebook s’est révélé un agent de pouvoir - l’instrument d’une stratégie de communication - utile dans l’élaboration d’une révolte. En publiant des vidéos sur cet espace unique d’expression et en intégrant des témoignages visuels et sonores, les Tunisiens - maintenus dans un état de sujétion et de répression - entendaient manifester leur cri de révolte et revendiquer ainsi, leur liberté étouffée. Les reportages donnent enfin un portrait saisissant de l’intérieur d’une réalité restée longtemps invisible.

Croyant au pouvoir du net en tant qu’espace informatif, le peuple a compris que l’image pouvait être une arme très puissante, dotée d’un pouvoir persuasif apte à redéfinir les pratiques politiques de Ben Ali. Il se faisait ainsi filmer selon l’image qu’il voulait donner de lui-même : un peuple opprimé, affamé et méprisé pendant 23 ans de dictature militaire. Internet était donc indéniablement perçu comme le vecteur d’un statut politique. Traitant de sujets en relation directe avec leurs quotidiens et leurs difficultés au sein de la société, les Tunisiens tentent de mettre fin au royaume démocratique de Ben Ali ou du moins à son indifférence. L’humiliation, l’injustice, l’inégalité, la corruption, toute la douleur du peuple est là, incarnée dans une iconographie politisée, qui entend toujours donner une voix aux éternels exclus. Les photographies prises par des amateurs des manifestants tués ou blessés par les forces de l’ordre, sont largement reproduites sur les forums de discussion, et les sites et blogs des opposants, nourrissant la colère du peuple. La transmission d’une morale ou idée dépend fortement du pouvoir de l’image : l’exemple qu’on peut retenir dans un contexte de répression extrêmement violent à l’égard des opposants est celui des scènes où les manifestants envahissent les bureaux du parti du président, brûlent son portrait, ou se rassemblent en masse devant le ministère de l’Intérieur exigeant le départ de Ben Ali. Les demandes des Tunisiens qui étaient voilées dans les médias sont rendues visibles grâce aux expressions visuelles (manifestations, pancartes, slogans…) ou gestuelles (les coups et tirs des policiers, la colère des manifestants…) des militants. Aussi invisibles que sans voix, les Tunisiens ont choisi l’image et l’espace numérique que la police n’a pu contenir car « ce qu’on entend raconter frappe moins que ce qu’on voit de ses yeux. Les yeux sont plus fidèles ; par eux le spectateur s’instruit lui-même ». (Horace, Art poétique)

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