22 juin 2007 2007

Mohamed El Baroudi ou la rectitude

« Un enseignant digne de ce nom ne peut être raciste. Un enseignant ne traite pas avec un enfant noir ou blanc, il traite avec une intelligence ».

Cette phrase n’est pas de moi. Elle est de Mohamed El Baroudi, un Bruxellois, un enseignant de langue arabe et de culture universelle à qui je veux rendre hommage, alors qu’il vient de s’éteindre, ce 21 juin 2007, sans avoir pu revoir son pays.

Mohamed El Baroudi est né à Médiouna, près de Casablanca. Il est arrivé en Belgique en 1966 et s’est inscrit à l’Université libre de Bruxelles. Comme tous les nouveaux arrivants de l’époque, il a nettoyé des bureaux pour payer l’inscription et suivre les cours d’histoire. La profusion des livres au sein de la bibliothèque le fascinait. Il y a découvert… le Maroc ! Les plus importantes publications sur le patrimoine arabe sont en Europe. Il a fréquenté assidûment les cours d’Armand Abel, spécialiste de la culture arabe et islamique à l’ULB, il discutait avec des étudiants de toutes origines et bientôt ils se sont retrouvés à cinq ou sept pour discuter de l’actualité (c’était en 68 !) et du progrès de l’humanité.

Alors Mohamed El Baroudi a vécu l’arrivée massive des travailleurs marocains en Belgique. Il s’est senti requis et il a mis en place une structure d’accueil pour ces migrants qui débarquaient par groupes à la Gare du Midi. Il a repris une vie militante en homme libre, en dehors de toute affiliation politique, avec des amis et des contacts noués au syndicat et aussi les étudiants rencontrés à l’ULB.

Mohamed El Baroudi a jugé nécessaire d’ouvrir des centres d’alphabétisation et d’enseignement de la langue arabe, pour que les migrants gardent les attaches avec le Maroc, sans pour autant faire allégeance aux « Amicales » mises en place par le pouvoir de l’époque. Ces « Ecoles de l’Avenir » ont été une magnifique aventure et ont connu un beau succès, alimenté par les expériences d’autres travailleurs immigrés européens (italiens, portugais, etc.). Ces cours ont été conçus dans l’urgence, pour répondre à une demande quasi-humanitaire : ne pas déculturer une génération d’enfants migrants.

Le principe de ces cours « Langue et Culture d’origine » (LCO) a été repris dans les accords officiels entre la Wallonie-Bruxelles et le gouvernement marocain, celui-ci finançant un contingent de soixante enseignants venus du Maroc pour travailler dans les écoles belges.

Mais Mohamed El Baroudi était critique par rapport à cette formule. Tels qu’ils ont été prévus dans l’accord, les cours de langue et culture d’origine juxtaposaient – dans le meilleur des cas – deux démarches éducatives (la belge et la marocaine), avec, tout au plus, un encouragement à coopérer. Or ce qu’il fallait, selon El Baroudi, c’était une vraie synthèse des apports fournis par les enseignants des deux pays. Peu importe qui donnait effectivement ces cours.

Selon lui, l’apport spécifique des enseignants marocains devait porter sur l’apprentissage de la langue arabe, dont les rudiments seraient utiles à tous les élèves dans le contexte d’une économie de plus en plus mondialisée.

Pour l’aspect culturel, El Baroudi proposait des équipes mixtes, sensibilisées conjointement à l’interculturel et capables de valoriser la dimension interculturelle de toute chose.

Il a creusé cette question : comment enseigner la culture – dans sa dimension universelle – dans l’enseignement primaire ? Il proposait de commencer par le cadre national (le Maroc, la Belgique), passer ensuite au contexte plus large (le Maghreb, le monde arabe, l’Europe). Pour aborder ensuite l’espace de la Méditerranée.

Je retiens deux idées-force de ses propos sur cette question.

Chaque culture intervient en son temps pour apporter sa pierre à l’édifice d’une connaissance sans cesse plus accomplie. Quels sont les apports de la culture arabe à la culture universelle ? Telle est la question qui doit être abordée dans les cours LCO.

Un autre concept utile pour sensibiliser les élèves à l’interculturel est celui de voyage. Montrer comment les idées circulent à travers les explorateurs, mais aussi les conquérants. La sociologie a été inventée par Ibn Khaldoun, puis elle a voyagé… et progressé. La recherche peut être confiée aux élèves : qu’en est-il du théâtre ? De la littérature ? De la science ?

La coïncidence des fins de vie a entraîné le rapprochement de deux destinées : Driss Benzekri, ex-détenu politique, devenu président de l’Instance Equité et Réconciliation, et Mohamed El Baroudi. Tous deux étaient droits, honnêtes et convaincus de l’utilité de leur sacrifice. Ils ont cultivé les certitudes de leur époque et une commune aspiration : promouvoir la rencontre du peuple marocain avec son histoire. Et leur lucidité était sans doute identique sur le chemin qui reste à parcourir.

Mohamed El Baroudi ne cachait pas qu’à chaque instant vécu à Bruxelles, il revivait son enfance, ses souvenirs, il imaginait les gens laissés il y a une quarantaine d’années, dans quel état ils étaient, leurs enfants, leurs problèmes, leurs quartiers d’origine, les rues de sa propre enfance, sa famille, ses frères, sa mère qui vit toujours et qu’il n’a plus revue.

Pour moi, chaque rencontre avec Mohamed El Baroudi a été une occasion de progresser dans ma compréhension du monde.

Il y revenait sans cesse : « Si l’on veut préserver la noblesse du métier d’enseignant, il faut encourager la diversité culturelle de la classe, confronter les talents, permettre aux enfants d’origines diverses de s’enrichir au contact les uns des autres ».

Mohamed El Baroudi a soutenu toute sa vie ses collègues enseignants parce que, continuait-il à dire jusqu’au bout - mais d’une voix plus faible -, ce sont eux qui portent le flambeau du progrès, de la civilisation, partout sur le globe. « Et le Savoir, monsieur, s’il est transmis avec amour, peut faire des miracles ».

Merci, Monsieur le Professeur.

Daniel Soil, conseiller Wallonie-Bruxelles, Rabat.

La cérémonie aura lieu le mercredi 27 juin 2007 à 10h30, au Musée Charlier,16 avenue des Arts à St-Josse, Bruxelles.
L’inhumation se déroulera à 15h00 au cimetière de Saint-Josse, 9 rue Henri Chomé à 1030 Bruxelles.