6 janvier 2012 2012

Pie Tshibanda écrit à Elio Di Rupo à propos des élections au Congo : La démocratie permet l’alternance au pouvoir

Monsieur le Premier ministre, je suis Pie Tshibanda, « un fou noir au pays des Blancs », citoyen d’honneur du Brabant Wallon, Officier de l’ordre de Léopold. J’habite en Belgique mais je reste actif au Congo où j’ai construit une école (240 élèves). J’ai la charge de la paie des enseignants. Je suis donc de ceux qui pensent aussi aux autres et qui s’en mêlent à juste titre.

Mon but aujourd’hui, c’est d’essayer d’enrichir votre grille de lecture afin de vous aider à mieux comprendre ce qui se passe au Congo. Déplacer l’œil de la caméra, c’est toujours donner plus de relief à l’objet perçu.

Dans une séance de sélection à l’embauche, on peut avoir dans la salle 500 candidats qui, malgré la diversité de leurs formations, vont subir un même test. Exemple : le test numérique. Si, à ce test, un licencié en lettres et un ingénieur obtiennent la même cote, la note du licencié en lettres est interprétée comme supérieure à celle de l’ingénieur. En extrapolant cette réalité à la situation congolaise, un président organisateur des élections a toujours une longueur d’avance sur le nouveau candidat. Mais si cette longueur prend des proportions telles que le tricheur lui-même l’avoue, il y a lieu de se poser la question de la crédibilité des résultats. M. De Croo va dans le même sens que moi lorsqu’il déclare : « Les premières élections dans un pays africain se déroulent généralement sans problème mais lors des deuxièmes élections, un candidat veut conserver son pouvoir alors qu’un autre veut s’en emparer. C’est un moment crucial ».

Ce que les Congolais attendent de la Belgique et de la communauté internationale, c’est de nous aider à faire comprendre aux amis belges et aux autorités congolaises que la démocratie, c’est le pouvoir du peuple et non d’un président ! M. De Croo parle de l’un qui veut conserver « son » pouvoir et l’autre qui veut s’en emparer ! Non, après un mandat, le pouvoir n’est à personne ! Le pouvoir n’est pas à Kabila, Tshisekedi ne veut pas prendre le pouvoir de Kabila ! Le pouvoir est remis en jeu. C’est cela, la démocratie.

Elle permet l’alternance au pouvoir.

Le président Kabila a déclaré : "Les élections se sont passées comme elles se passent en Afrique et ailleurs..." Voilà qui est bien dit. Comment se passent les élections en Afrique ? Président d’un bureau de vote au Zaïre, nous avions reçu des consignes : à 18 heures, tout le monde à tel endroit pour le décompte ! Mes caisses dans ma voiture, me dirigeant sur le lieu du rendez-vous, on annonçait déjà les résultats sur les ondes de la radio de ma voiture. Ne soyons donc pas étonnés qu’on vous parle des voix non comptabilisées. Beaucoup d’observateurs des élections au Congo sont partis avant la compilation des résultats. N’ont-il pas manqué l’étape la plus importante ?

Les irrégularités ne modifieraient pas l’ordre d’arrivée des candidats, entendons-nous dire. Quelle naïvété ! Je suis en train de m’imaginer la Belgique en train de féliciter quelqu’un : « Nous savons que tu y arrives avec des irrégularités (modification de la Constitution, intimidations et tueries avant les élections, 100 % de voix dans certains endroits au Katanga en ta faveur, disparution des voix favorables à ton adversaire, Cour constitutionnelle avec des gens nommés par toi pour la cause)... Mais, tout compte fait, ces irrégularités n’ont pas influé sur le classement final. Tu as notre soutien, nous te donnerons un peu d’argent mais il doit être dépensé avec moralité et éthique... Quant au point de vue de ceux qui espéraient une alternance au pouvoir après tes dix ans de pouvoir, tout de même... Tu verras comment les calmer toi-même. En Afrique du Nord, nous avons soutenu les insurgés mais en Afrique noire tu incarnes la stabilité ! Sablons le champagne pendant que la population essuie ses larmes ! ».

Voilà, monsieur le Premier ministre, j’ai trouvé bon de vous écrire plutôt que de me retrouver dans les rues de Matonge à Ixelles. Merci de m’avoir lu et surtout de bien vouloir partager cette note avec les autres autorités belges. Puisse le sang du peuple congolais ne plus couler ! Puisse la femme congolaise ne plus être chosifiée comme elle l’est aujourd’hui dans l’est du Congo ! Puisse le vrai élu du peuple (Kabila ou Tshisekedi) devenir un président capable de remettre le pouvoir en jeu !

Lettre publiée dans La Libre Belgique.