5 décembre 2017

« Penser est un acte sauvage », entretiens avec Jean Sur, un coffret de quatre DVD est en vente

Transmettre le goût de la parole libre, rendre son souffle à la pensée et leur volume aux relations humaines

Deux formateurs d’ITECO, Chafik Allal et Julia Petri, lecteurs de Résurgences, le site de Jean Sur, ont eu l’idée, à l’été 2010, de réaliser des films d’entretiens avec lui et d’en faire des DVD. Il ne demandait pas mieux. En deux mois l’affaire fut menée à bien et plus d’une vingtaine d’heures de dialogues enregistrées, Chafik Allal dirigeant la réalisation et Julia Petri jouant le rôle de l’intervieweuse. Le propos qui les a décidés est celui qui a donné son titre au coffret : « Penser est un acte sauvage ».

De ces vingt heures, Chafik Allal a tiré la matière de quatre DVD. On y voit en action le formateur Jean Sur, peu habitué à tourner autour du pot, et qui se livre à une attaque à la fois musclée et fervente des représentations mentales de la société dite « de communication ».

Penser est un acte sauvage /
Entretiens de Jean Sur avec Julia Petri /
Un coffret de 4 DVD /
Réalisation Chafik Allal

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Penser est un acte sauvage. Entretiens avec Jean Sur

Cinq thèmes pour ces quatre DVD, jamais abordés de manière magistrale, mais par le simple examen radiographique de quelques mots entrés dans le vocabulaire quotidien. Jean Sur, en teinturier efficace, en ravive la couleur et le sens, ce qui ne va pas sans un jeu de massacre des valeurs vendues par les communicants de tous les horizons.

I. 68 d’abord, l’instant où tout s’est joué. Ni nostalgie ni oubli. Ni célébration ni dénigrement. Mai a été un éclair, un zigzag de lumière dans la nuit. Presque tout le monde l’a senti, très peu ont osé le dire. Mai, c’est l’instant d’ambiguïté où la société de consommation hésite à refuser son destin et finalement, faute d’espérance, s’y précipite.

II. L’entreprise, le lieu d’où le cancer a métastasé. La logique du management y a dévoyé l’activité économique, perverti les relations sociales, brouillé les rapports entre les êtres. Jean Sur a vu l’affaire de près. Il sait ce qui se cache sous des mots comme objectif, évaluation, motivation : une vision mutilée de l’être humain, une conception tyrannique et bornée de la vie sociale. Plutôt que les illusoires débats idéologiques, c’est l’expérience quotidienne des travailleurs qui l’intéresse, la mise à nu d’un système absurde, cruel, délirant auquel les irréfléchis de tous bords apportent sottement leur caution.

III. Après l’entreprise, la deuxième étape : la conquête de la vie sociale par le management. Comment l’idée d’acteur social ruine toute authenticité et transforme la vie collective en jeu de rôle. Comment le culte du concret escamote des pans entiers de la réalité. Comment est manipulé le désir de sécurité. Comment le travail est dépouillé de sa signification humaine. Comment des mots comme réalisme, respect, savoir, deviennent des slogans racoleurs. Que veut-on faire de l’homme occidental ? Et lui, que veut-il faire de sa liberté ?

IV. Après la mise en tutelle de l’économie et la domestication de la vie sociale, l’annexion des intériorités : tel a toujours été le schéma de la colonisation. N’est-il pas hypocrite de prêcher la morale et l’éthique quand on laisse le cynisme le plus grossier et le plus agressif disposer du monde comme d’un jouet ? Les mots de la vie intérieure ne sont pas épargnés : sens, signes, ouverture, tolérance sont vidés de leur signification par une propagande qui parie sur le conformisme général. Pourquoi parler de transparence et non d’honnêteté si ce n’est pour s’en prendre à la substance même de l’individu, donc à sa liberté ?

V. L’éducation, l’enseignement, la formation : la solution, si vraiment on la désire, viendra de là. Mais il ne peut s’agir de réformes de surface, de convenance, d’opportunité. S’appuyant sur des pensées aussi différentes que celles de Proudhon et de Maritain, Jean Sur plaide pour une révolution radicale de l’éducation qui, avant de former des travailleurs, doit former des citoyens et, avant de former des citoyens, doit former des personnes humaines. Arracher l’éducation à l’emprise de l’utilité immédiate, aux intérêts économiques, à la dictature de l’actualité, au formalisme technique. Casser l’absurde contradiction par laquelle, comme le chien retourne à son vomi, on ne cesse de faire et de refaire confiance à ce pragmatisme et à cet utilitarisme dont on se plaît à décrire la perversité. Transmettre le goût de la parole libre, rendre son souffle à la pensée et leur volume aux relations humaines : le reste n’est que dressage, conditionnement animal. Cette révolution a inspiré Jean Sur dans son métier de formateur. Il nous en raconte le cheminement.

Les deux citations placées en tête de Résurgences décrivent la démarche de Jean Sur. La première, de Léon-Paul Fargue, est pessimiste sur l’avenir de nos sociétés : « Je voyais que tout devenait rien ». La seconde, du grand poète québécois Gaston Miron, renverse la perspective : « Je suis arrivé à ce qui commence ».

Contradiction apparente, car le passage du pessimisme à l’optimisme ne doit rien aux progrès dont se prévaut la modernité, mais à l’obligation qui lui est faite par son propre échec de se ressourcer dans ses origines diverses, de pratiquer le « recours à l’antre » dont parlait Jacques Berque, l’une des grandes références de Jean Sur, de redonner à l’imaginaire sa dimension métaphysique et de rendre ainsi aux individus l’accès à une intériorité dont une propagande multiforme travaille à leur interdire l’accès. Rien de nostalgique là-dedans. Le contraire plutôt, un appel passionné à l’expression comme chemin de liberté, comme seule possibilité d’ouverture, comme seule base sérieuse d’une société nouvelle.

Après avoir publié une vingtaine de livres, Jean Sur s’est tourné vers internet et y a créé, en 2003, son site Résurgences.