Fruit tropical et salades occidentales

Mise en ligne: 16 décembre 2009

Les noms donnés aux affaires de corruption, « les diamants de Bokassa », « les frégates de Taiwan » ou encore « l’Angolagate », gomment la référence aux corrupteurs, par Nicolas Almau

« République bananière », « dictateur africain », « la corruption, comme le choléra, c’est contagieux », « l’homme est corrompu par nature », autant de stéréotypes qui circulent dans l’imaginaire collectif et qui participent à une perception unidimensionnelle du phénomène de corruption, réduit à une dimension naturelle, exotique, endémique. Cette nouvelle perception, altérée, cantonnée à sa nouvelle dimension, participe alors elle-même à la construction d’un autre stéréotype générateur : celui du fruit tropical.
Lorsqu’on parle de coopération au développement, ce stéréotype du fruit tropical comme image du phénomène de la corruption se voit conforté, à la fois par d’autres stéréotypes largement répandus dans les imaginaires collectifs, tant au Sud qu’au Nord, que par la perception qu’en donnent de nombreuses autorités reconnues (politiques, scientifiques, académiques). Cette convergence d’opinions et d’analyses ne peut que participer à la stigmatisation du Sud au travers de cette image.

Les images d’une élite locale latinoaméricaine qui détourne les fonds prévus pour le développement, d’une administration arabe gangrénée par la corruption, d’un président africain qui croule sous l’or et les diamants sont autant d’éléments constitutifs du stéréotype du fruit tropical.

De même, lorsque d’innombrables rapports pointent le phénomène de la corruption comme obstacle majeur au développement des pays du Sud ou lorsque des organisations indépendantes, telles Transparency International, Global Witness et Transnationale.org, tout en se positionnant dans une optique de neutralité et d’objectivité, confirment, à force de tableaux statistiques et de cartes, année après année, l’ancrage vivace de la corruption dans toute une série de pays du Sud, tous corroborent le stéréotype du fruit tropical et l’avalisent de par l’autorité qu’ils représentent.

La surreprésentation de cette dimension de la corruption, réduite à l’image de fruit tropical, aussi bien exotique que naturelle, avec tout ce que cela peut véhiculer comme connotations, tend à occulter d’autres aspects du phénomène.

Ainsi perçue, la corruption tend à paraitre naturelle et immuable. Cette fatalité constatée, il ne reste plus qu’à accepter le fléau naturel inhérent aux pays du Sud, tout en essayant de limiter au maximum ses effets : « La corruption c’est comme la peste, elle est contagieuse et on s’en débarrasse à sa mort ». « Lutter contre la corruption, ca revient à déplacer les montagnes ».

Loin d’être génétiquement déterminée, naturellement distribuée, la corruption procède en fait d’une interaction sociale entre plusieurs individus ; il s’agit donc bien d’un phénomène social et non d’une spécialité endémique propre à certaines cultures ou à certaines formes d’organisation sociale dans le Sud.

En généralisant des référents clairement identifiables au Sud, les stéréotypes relevant de la perception du fruit tropical participent également à une distanciation, tant modale que spatiale, dans le cadre d’un clivage Nord-Sud.

Les noms donnés aux affaires, « des diamants de Bokassa », « des frégates de Taiwan » ou encore à « l’Angolagate » gomment ainsi la référence aux corrupteurs, des Français dans les cas cités. Tout comme les images de l’agent des douanes ou du policier africains installent une distance avec la corruption de nos propres institutions. En matière de corruption fiscale et financière, lorsque les stéréotypes du « paradis fiscal » renvoient à l’image d’une plage paradisiaque aux Îles Caïman plutôt qu’à celle de la City à Londres ou d’un chocolat belge [1], cela procède de la même distanciation spatiale. La distanciation modale, elle, permet de marginaliser des modes de corruption en vigueur dans nos sociétés ; les diamants, « les rivières de perles et d’émeraudes de Mobutu », rejettent dans l’ombre les images du « coffre-fort suisse » et du « chéquier luxembourgeois ».

Répondant d’une dialectique exclusion-inclusion [2] qui procède de ce clivage Nord-Sud et des différentes dynamiques de réduction des dimensions (distanciation et occultation) du phénomène, la corruption se voit alors irrémédiablement réduite à un aspect factuel local, inhérent aux pays du Sud. Il est effectivement plus aisé de se représenter un président africain croulant sous son poids en or plutôt qu’un premier ministre luxembourgeois nageant dans une piscine remplie d’euros.

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Maintenir vivace cette perception exotique, naturelle, endémique et prohibée de la corruption permet surtout d’offrir une opposition triviale entre un Nord chantre de la lutte contre la corruption et un Sud chantre de la corruption et participe activement à conforter l’impression de légitimité et d’universalité des normes et politiques émises dans le cadre de la lutte contre la corruption.

Enfin, le caractère unidimensionnel du stéréotype, isolé de l’ensemble de ses tenants et aboutissants, ne permet pas de rendre compte des mécanismes qui sous-tendent le phénomène et qui sont occultés par l’évidence du fruit tropical. Il s’agit dès lors de réintégrer le fruit à sa salade, de réintroduire le fait de corruption pris isolément dans toute la complexité du phénomène social.

Salade d’oseille

Le fruit tropical maintenant décortiqué, quelles sont les salades occidentales qu’il occulte ? Une première salade, la corruption financière, tend à occulter d’autres formes de corruption, telles la corruption intellectuelle et la corruption politique.

Dans certains cas, des formes de corruption tendent à devenir des normes acceptées d’interaction sociale et finissent par être institutionnalisées. Elles deviennent alors des normes sociales et perdent toute leur dimension répréhensible aux yeux des individus et groupes sociaux qui les ont intégrées comme valeurs de leur société.

Dès lors qu’elles sont réduites à cette dimension unique institutionnalisée, ces formes de corruption peuvent être débarrassées de leur dénomination à connotation péjorative. Elles se muent alors en un immaculé lobbying, un mécénat artistique scientifique ou culturel privé, un think tank démocratique ou œcuménique ou encore en un principe de bonne gouvernance politique.

L’exemple du processus décisionnel de la Commission européenne déterminé par les think tanks et les lobbies relève des mêmes principes et des mêmes dynamiques que ceux qui sous-tendent la corruption et aboutissent également à une altération de l’intérêt collectif au profit d’un groupe restreint d’individus.

Salade de fruits

A considérer le cas d’un Mobutu uniquement dans leur dimension nationale et dans le cadre restreint de leur mandat, il ne peut résulter d’autre perception que celle du fruit tropical et de tout ce qu’elle véhicule et qui vient d’être exposé. Pourtant, la perspective de mettre à jour les dimensions occultées du mécanisme incite à dépasser ce stéréotype, à tenter de prendre en compte d’autres facteurs constitutifs du phénomène de corruption. En cela, le clivage Nord-Sud, tout comme la segmentation dans le temps, constituent un obstacle.

Le « dictateur exotique » qui participe au mécanisme peut alors être identifié comme le relais entre les dynamiques locales et les dynamiques régionales et mondiales. Il peut donc être qualifié « d’agent de courtage » [3] de la corruption, utile au maintien des rapports de force en présence, plutôt que d’acteur du Sud, isolé et corrompu. Dans le cas du Congo, l’appui international à Mobutu dans les premières décennies de son règne est à inscrire dans une logique de lutte contre le communisme.

Loin d’écarter toute responsabilité qui incombe à ce genre de personnages, il s’agit d’exposer les responsabilités internationales et les impératifs géopolitiques qui sous-tendent tout ce mécanisme et que le fruit tropical dissimule.

En effet, comment expliquer les richesses accumulées par Mobutu au détriment de son peuple autrement que par la complaisance des bailleurs de fonds et la participation active des institutions financières internationales auprès desquelles il était client et qui recyclaient cet argent.

Le stéréotype du « fruit tropical » accolé à l’acteur du Sud qui ne participe pas au mécanisme tend à la stigmatisation du personnage et à légitimer l’opposition et le désaccord profond émanant de la communauté internationale. L’acteur corrompu qu’il est justifie alors les mesures prises à son encontre au nom de la lutte contre la corruption.

Ce fut le cas de Saddam Hussein par exemple lorsqu’il cessa de participer aux intérêts des puissances occidentales dans la région. Depuis l’Irak est reconnu comme un des pays ou le taux de corruption est le plus élevé.

Tout ceci laisse entrevoir une définition de la corruption à géométrie variable selon les intérêts géostratégiques que représente la région pour les puissances dominantes et la communauté internationale.

Le cas de l’Argentine de Carlos Menem est signifiant. Durant les années nonante, ce pays était considéré par les instances internationales comme le meilleur élève et encensé pour ses résultats mirobolants en termes de croissance économique. En 2001, après dix ans de corruption générale institutionnalisée, le pays connait une crise sans précédent et est déclaré insolvable ! Durant cette période, les élites dirigeantes et les institutions financières internationales se sont outrageusement enrichies, l’essentiel du patrimoine national, tant matériel que naturel, a été privatisé au profit des multinationales, et la pauvreté a considérablement augmenté.

Ce saccage organisé n’aurait pu se produire sans la participation active des institutions internationales comme la Banque mondiale ou le Fond monétaire international qui, en même temps qu’elles vantaient l’efficacité des politiques d’ajustements structurels qu’elles imposèrent, notamment dans le cadre de la lutte contre la corruption, mettaient en œuvre toutes les conditions (normatives, politiques et financières) de ce saccage. De ce fait, l’objectif avoué de la lutte contre la corruption semble bien dérisoire par rapport aux résultats obtenus, sinon hypocrite.

Il en va de même des discours et des méthodes d’analyse. Le discours de Karel De Gucht, ex-ministre belge des Affaires Etrangères, qui estime légitime de critiquer le taux de corruption élevé au Congo, laisse pantois lorsqu’on sait le rôle de la Belgique dans l’histoire de ce pays et sa participation à la pérennisation de la corruption. Les analyses menées par Transparency International rendent également perplexe lorsqu’on voit les critères choisis pour estimer du taux de corruption dans un pays et le choix des pays sélectionnés.

Celui qui veut lutter efficacement contre la corruption doit se soumettre aux normes et aux politiques véhiculées par la communauté internationale, sans quoi il est présenté comme lui-même corrompu et considéré comme facteur nuisible. Sans adhérer aux programmes de lutte contre la corruption il n’y a point de salut. Toutes ces salades se trouvent derrière l’instrumentalisation du phénomène de la corruption et participent alors à légitimation de la lutte contre la corruption.

[1La Belgique est une zone des plus avantageuses en matière de défiscalisation pour les multinationales qui y ont basé leur siège social. Le mécanisme des intérêts notionnels est exemplatif de cette défiscalisation à la limite de la légalité.

[2Avec un « nous »inclusif : hémisphère Nord, moderne, intègre et légitime opposé à un « eux »exclusif : hémisphère Sud, archaïque, corrompu et illégitime

[3D’après le sens donné à ce therme par Thomas Bierschenk, Jean-Pierre Chauveau et Jean-Pierre Olivier de Sardan dans Courtiers en développement. Les villages africains en quête de projets, Karthala, 2000.