Le livre ouvert des ONG

Mise en ligne: 16 décembre 2009

Vivre et travailler dans une vitrine ?, par Benoît Vander Meerschen

En cette pluvieuse fin d’automne, une éclaircie dans la grisaille pointe : ce 30 novembre 2009 a été lancé le site ONG-LivreOuvert-NGO-OpenBoek. Vaste initiative qui n’a pas été facile à mettre en oeuvre et a nécessité de la part de notre Fédération de multiples rappels [1] et autres mises en garde [2].

Pourquoi un livre ouvert ?

Présenté tout à la fois [3] comme une « base de données », un « annuaire », un « répertoire », un « site de visibilité » et, enfin, comme la « vitrine des ONG de coopération au développement », « ONG-LivreOuvert-NGOOpenBoek » est la suite d’un répertoire qui a existé tant du côté néerlandophone que francophone entre 1998 et 2005. Un nouveau site « Donorinfo » était aussi apparu au début des années 2000 à la demande du monde de l’entreprise pour crédibiliser l’action des ONG qui sollicitent des dons, vis-à-vis de donateurs potentiels issus du secteur marchand.

Quels en sont les objectifs ?

Dans notre petit pays, le secteur associatif dépend très largement de subsides qui lui sont octroyés par les pouvoirs publics. En soi, même si l’on peut admettre que dans un Etat de droit il n’est pas anormal que le pouvoir finance le contre-pouvoir, sur le principe comme en pratique, cette situation de dépendance financière n’est pas toujours des plus confortables.

Elle suscite aussi, à intervalles réguliers, des questions sur l’utilisation de cet argent public. Les récents événements [4] au Mouvement contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie (Mrax) peuvent évidemment nourrir ce questionnement et donner lieu à des contrôles en bonne et due forme de la part de la principale autorité publique subsidiante comme des initiatives aussi ridicules que la création d’un observatoire citoyen pour le Mrax…

Les associations de solidarité internationale n’échappent pas à ces interrogations comme a pu en témoigner le pamphlet odieux [5] qui a pourri la campagne de récoltes de fonds d’Elf.Elf.Elf en 2007 et qui n’a pas été sans répercussions non plus au Sud du pays.

Pour Acodev, qui craint la suspicion généralisée et indique également que le Ministre de la coopération au développement est régulièrement interpelé sur ses motivations à financer telle ou telle ONG malgré certaines critiques qui leur sont faites, la « réponse à tout ce déballage, parfois médiatisé, a été de mettre au point une base de données « ONG-LivreOuvert » » [6].

La transparence ? Une logique à accepter si vite ?

Cette exigence de transparence, comme en témoigne le présent numéro d’Antipodes, est récurrente depuis bien longtemps.

a) Un concept à la mode, trop ? Mais tout d’abord, cette exigence de transparence est aussi devenue un peu passe-partout. Aujourd’hui, la transparence est un terme utilisé par tous, de tous horizons et à toutes les sauces.

Ainsi, le simple fait de taper sur un moteur de recherche le mot « transparence » vous renvoie illico à, d’une part, le site d’une organisation gouvernementale bien connue qui se fait fort de lutter contre la corruption dans le monde [7] et, d’autre part, sur le site d’une institution financière internationale tout aussi bien connue [8] et qui est à la base de la faillite de bon nombre d’Etats du Sud [9] !

Qu’un concept comme celui-là atteigne un tel degré de transversalité ne manque pas d’interpeller …

b) Dans quelle pièce plus globale joue-t-on ? Cette exigence de transparence part d’un premier présupposé bien dans l’air du temps : « nous n’avons rien à cacher ». L’argument n’est certes pas à écarter d’un revers de main mais il s’agit là, malgré tout, d’une argumentation un peu courte et qui, en définitive, n’est pas sans risques non plus.

Pareille attitude peut en effet mener à une forme d’apathie citoyenne face aux intrusions de plus en plus fréquentes dans notre vie privée [10] mais aussi, Facebook en étant la parfaite illustration, à une banalisation de cette surexposition constante aujourd’hui de ce que nous sommes et de ce que nous faisons au quotidien. L’un nourrissant l’autre et vice-versa.

A titre d’exemple, foisonnent aujourd’hui dans nos quartiers [11] de plus en plus de caméras de vidéosurveillance.

Pour prévenir et élucider les infractions, en partant de l’idée que les images ne mentent pas, notre société accepte une surveillance continuelle de ses faits et gestes [12], snobant de la sorte notre élémentaire droit à la vie privée [13].

Pire, à partir du moment où ces nouvelles technologies visent, à la fois, tout le monde et personne à la fois, les tentatives de résistance citoyenne en faveur d’un autre modèle de société deviennent très vite compliquées, voire illusoires.

Transparence pour tout le monde ?

Les périodes de fin d’année sont toujours propices aux bilans en tous genres. Ici et maintenant, il ne faut guère se creuser la tête pour sortir du lot quelques évènements qui auront marqué la population et, au premier rang bien sûr la crise financière qui n’a pas été sans accentuer la crise sociale.

Des années 2008 et 2009 reste aussi le souvenir en Belgique d’accusations et de démissions en cascade au sommet de l’Etat autour du dossier Fortis. Bien des choses seraient à écrire sur la succession d’évènements qui a, entre autres, mis à nu les tensions existant entre les différents pouvoirs en Belgique mais il me semble ici plus opportun de retenir la façon dont les tentatives de dégager des responsabilités ont pu être mises en place.

D’une part, pour déterminer les responsabilités politiques, a été mise en place une « commission d’enquête parlementaire chargée d’examiner si le respect de la Constitution, en particulier le principe de la séparation des pouvoirs et des lois a été observé dans le cadre des procédures judiciaires entamées à l’encontre de Fortis ». D’autre part, pour tenter de comprendre les ressorts de cette crise, c’est une commission spéciale chargée d’examiner la crise financière et bancaire qui a été mise sur pied.

Dans les faits, on ne peut cependant que constater avec inquiétude la différence de traitement qui a accompagné ces tentatives de recherche d’explications.

Le monde financier, après avoir tendu la sébile sans remords à ces pouvoirs publics qu’il honnissait jusque là, a eu droit, lui, à une commission d’enquête parlementaire opaque, à huis clos. Mais, en revanche, l’autre commission d’enquête parlementaire qui se penchait, elle, sur les responsabilités politiques dans la gestion de ce dossier s’est transformée derechef en un gigantesque barnum médiatique doublé d’un véritable tribunal populaire.

Transparence pour les uns, huis clos pour les autres et ce avec la complicité agissante de notre propre représentation parlementaire. La transparence serait-elle aussi un concept d’application à géométrie variable ?

Pour les ONG de solidarité internationale la question n’est-elle pas de savoir à qui doit s’adresser prioritairement l’information ?

Un autre présupposé sur lequel repose aussi l’exigence de transparence peut se résumer ainsi : « le citoyen a le droit de savoir ce que l’on fait avec de l’argent public » [14]. Pourquoi pas, mais est-il nécessaire de créer un outil supplémentaire, un site internet de plus [15], s’adressant à un public indéterminé pour autant ?

Prenons l’exemple d’ITECO. Structuré sous la forme d’une association sans but lucratif, ITECO doit répondre au prescrit de la loi sur les associations sans but lucratif et présenter à son assemblée générale des comptes et bilans annuels. Ces actes officiels sont ensuite transmis aux Tribunal de commerce de Bruxelles. Une première double publicité donc, pour les membres qui sont et font l’association et aussi pour le grand public via les formules de publicité légalement prévues par la loi précitée et accessibles à tous.

Subsidié par différents bailleurs de fonds [16], ITECO transmet aussi des rapports d’activités et ses comptes et bilans à ses bailleurs de fonds. ITECO répond aussi à toutes les exigences formulées par lesdits bailleurs de fonds : contrôles supplémentaires, entretiens réguliers… Des bailleurs de fonds qui, en renouvelant à intervalles réguliers les subventions versées, témoignent de la sorte de leur satisfaction par rapport aux informations qui leur sont transmises. Seconde publicité donc, directement accordée à celui qui octroie l’argent public pour des projets bien définis et qui est en droit de savoir si les engagements pour lesquels ces subsides ont été accordés ont bien été respectés.

En orientant l’information vers son destinataire naturel, en l’espèce les membres de l’association et les pouvoirs publics [17], en accordant de la sorte une parfaite publicité à ses actes essentiels, une association comme ITECO n’a-t-elle dès lors pas déjà largement rempli cette exigence de transparence ?

Concrètement, ceux qui doivent avoir l’information l’ont et ceux qui veulent avoir l’information peuvent l’avoir. N’est-ce pas déjà assez ? Ne pouvons-nous pas tout simplement acter ce constat plutôt que de céder nous aussi aux sirènes d’une société qui prône le mirage d’une communication transversale et accessible à tous sur un seul clic ?

En conclusion

De façon classique, au sens propre, un matériau ou un objet est qualifié de transparent lorsqu’il se laisse traverser par la lumière.

Nos ONG auraient-elles donc besoin de lumière à ce point pour ne pas s’interroger sur leur propre fonctionnement ? Sur cette angoisse existentielle comme cette recherche concurrentielle de moyens qui les poussent à elles-mêmes devancer les souhaits de leurs puissants bailleurs de fonds ?

Si nous ne sommes pas capables de décrypter les enjeux qui accompagnent ces logiques de contrôle, s’il n’y a pas une mobilisation de tous les acteurs structurés, en l’espèce ici du secteur des ONG, qui le fera ?

[1Un Acodev news sur deux y fait référence depuis plus de six mois.

[2« Le public, l’Autorité publique, les médias... seront avertis de la mise sur orbite de cette vitrine du secteur. Ils se feront alors une idée de qui communique et qui ne communique pas ses données sur ce site ».

[3Dans les précieux Acodev news.

[4Dans lesquels on retrouve pêle-mêle des accusations contre les orientations et la gestion du président, un mouvement de grève du personnel, un licenciement pour faute grave, un contrôle de la Communauté française...

[5Plainte a été portée contre l’auteur dudit pamphlet.

[6Acodev news.

[7Transparency International est la principale organisation de la société civile qui se consacre à la lutte contre la corruption. TI sensibilise l’opinion publique aux effets dévastateurs de la corruption et travaille de concert avec les gouvernements, le secteur privé et la société civile afin de développer et mettre en œuvre des mesures visant à l’enrayer.

[8Le Fonds monétaire international.

[9« Une transparence accrue de la politique économique et des données concernant l’évolution économique et financière est essentielle pour le fonctionnement harmonieux des économies nationales et le renforcement du système financier international. La transparence du FMI et sa politique de communication visent à faire en sorte que l’opinion publique mondiale soit informée avec précision et en temps opportun du rôle qu’il joue et de la situation économique de ses pays membres » (extrait du site du FMI).

[10Et qu’on ne soupçonne pas encore vu le développement incessant des nouvelles technologies…

[11Pas encore de façon industrielle comme en Angleterre heureusement.

[12Un Londonien est, statistiquement, filmé 300 fois par jour.

[13Lequel consiste à pouvoir mettre un obstacle au regard de l’Etat sur nos agissements. Chacun a le droit de communiquer, d’échanger des courriels ou des coups de fil, de sortir en rue sans que tout cela ne soit capté, analysé, recoupé.

[14A mon sens, il faut distinguer ici la situation des ONG qui organisent des récoltes de fonds en s’adressant directement au citoyen lambda de celle des autres ONG.

[15Quasiment toutes les associations de solidarité internationale en Communauté française possèdent déjà leur propre site et y présentent leurs comptes et bilans annuels.

[16La DGCD, la Communauté française.

[17Représentant les citoyens et l’intérêt général.