Vers la disparition de la paysannerie ?

Mise en ligne: 4 septembre 2008

Trois quarts des paysans belges ont disparu en quarante ans, par Xavier Guigue

Le 17 avril 1996, près de deux mille paysans sans terre manifestaient pacifiquement pour le droit d’accès à la terre à Eldorado dos Carajas, au Brésil. Ils revendiquaient le droit de pouvoir travailler un lopin de terre pour nourrir leurs familles. Puis ce fut l’horreur : 19 personnes ont été assassinées par la police militaire, 70 gravement blessées. C’est ainsi que le 17 avril est devenu pour Via campesina la Journée mondiale des luttes paysannes.

Douze ans plus tard, que devient ce combat quand la hausse des prix des produits alimentaires touche les populations les plus pauvres, alors que la crise énergétique fait valser le prix du pétrole et des engrais, alors que le changement climatique menace et qu’arrivent sur le marché des nouveaux consommateurs des pays dits émergeants...

Les ONG, associations et mouvements paysans [1]se sont mobilisés et questionnent les politiques à travers un texte d’appel intitulé La hausse des prix va-t-elle de pair avec la disparition de la paysannerie ?

Le texte se perd dans des dénonciations du marché, des transnationales, du FMI, de la Banque mondiale, des OGM, des agrocarburants, de la libéralisation... où tout se mélange alors que des analyses sérieuses et argumenté existent par ailleurs. Mis bout à bout sur une ou deux pages, cela amène à des simplifications qui n’éclairent pas le sujet.

Pourtant la réponse à la question posée est dramatiquement simple : oui cela risque d’entraîner la fin de la paysannerie, puisque, selon les critères classiques de l’économie de marché, il faut répondre à une demande alimentaire et énergétique en pleine expansion et que les modes actuels de production s’adaptent à la demande par l’intensification, par la concentration, par la diminution de la « variable travail »...

Si le texte est maladroit, cela n’empêche pas les signataires de mettre en place et de promouvoir des alternatives intéressantes. Parmi ces initiatives, y en a-t-il en qui peuvent concilier luttes paysannes au Nord et au Sud ? Saveurs paysannes se donne cet objectif de manière très concrète.

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Saveurs paysannes se présente comme la coordination nationale de promotion et de défense des produits paysans et artisanaux de Belgique. C’est aussi le nom de la marque autogérée des produits paysans et artisanaux qu’elle promeut. La coordination s’appuie sur les principes de l’agriculture paysanne et de la souveraineté alimentaire.

Dans son manifeste, elle constate que 75% des paysans ont « disparu » en quarante ans. C’est la solution la plus simple pour faire baisser les prix de l’alimentation, pour rendre accessible à tous les produits alimentaires. Mais l’obsession du « toujours moins cher » a fait perdre les notions de « qui, où et comment est produit » ce que l’on mange. Cela n’empêche pas la grande distribution d’affirmer le contraire en s’affichant défenseur de « La vie, la vraie ! ».

Saveurs paysannes décrit alors les conséquences de cette politique qui pressurise les paysans, qui oblige « à la concentration des terres, la mécanisation et l’emploi d’intrants chimiques », qui impose « flexibilité, temps partiel, bas salaires » aux salariés de la grande distribution et qui au final amène le consommateur a débourser « plus pour les frais de commercialisation que pour le travail du paysan » (forcément ! sinon comment rémunérer les actionnaires ?). Mais si nous sommes abusés et bernés en tant que citoyens, en tant que consommateurs, nombre d’entre nous contribue à renforcer par nos achats la grande distribution.

Le manifeste se perd ensuite dans une succession de facteurs qui sont tous importants mais qui mériteraient d’être mis en perspective : les problèmes de standardisation, de qualité gustative, d’emballage, de transport, de référencement du produit... Il insiste ensuite sur les normes d’hygiène qui contribuent à renforcer l’industrie agroalimentaire. Là aussi les arguments sont vite trouvés : la santé publique impose des règles à respecter. Et cela se fait sous la pression des grosses entreprises : les normes inadaptées au secteur artisanal ont entraîné l’abandon depuis 2002 de 50% de la transformation des produits laitiers de Belgique.

Le texte perd ensuite quelque peu de sa crédibilité en balayant tout sur son passage : lobby, laxisme des gouvernements, collusion douteuse, pouvoirs politiques démissionnaires ou corrompus, capitalisme, marchandisation... tout en s’appuyant sur le texte de Jean Ziegler qui fait le constat que la terre peut nourrir douze milliards d’individus et que donc toute personne qui meurt de faim est en fait assassiné. C’est ici que l’articulation entre le Nord et le Sud aurait toute sa place, mais la démonstration fait trop d’impasses.

La suite est plus constructive. L’objectif politique est clairement affiché : « le respect des droits humains, la souveraineté alimentaire, la protection de la diversité biologique, la défense d’une agriculture paysanne durable et l’égalité entre les hommes et les femmes ». Ce que la Coordination entend par agriculture paysanne est aussi précisé : elle doit répondre « à des critères à la fois de durabilité, de respect de l’environnement et de renforcement du tissu social local...(car) l’agriculture n’a pas comme seul rôle de produire des denrées alimentaires mais (...) de fournir à un prix juste et équitable de la nourriture de qualité, équitable et savoureuse... et cela sans épuiser les ressources naturelles de demain ».

Renforcer le tissus social, c’est avoir un travail, c’est « la solidarité entre paysans, entre régions, entre paysans du monde. C’est le respect du droit à produire pour chaque paysan et chaque région, c’est permettre à un maximum d’actifs d’exercer la profession agricole ».

Autre fondement de l’agriculture paysanne : un revenu rémunérateur afin de « couvrir les coûts de production. C’est la condition pour que les paysans puissent vivre décemment avec des volumes de production relativement modestes et pour maintenir un nombre plus élevé de fermes. Cette production économiquement efficace va de pair avec une production de qualité ».

Enfin dernier élément évoqué dans le manifeste : le respect des consommateurs et de la nature. C’est la contrepartie obligatoire à la contribution de la collectivité au secteur agricole. Il s’agit ici de la qualité alimentaire, des équilibres écologiques, de paysages, de la biodiversité, etc.

Une des grosses difficultés à résoudre dans la mise en place des ces objectifs se situe dans la tension qui existe entre prix abordable et prix rémunérateur pour le maintien du plus grand nombre de paysans.

La mise en place de circuit court de distribution est une des réponses à cette tension. Par le biais de coopératives, d’artisans transformateurs, de marchés paysans, une partie de la rémunération des coûts de commercialisation revient au producteur puisqu’il en assure tout ou partie, permettant d’offrir aux consommateurs un produit de qualité.

Mais Saveurs paysannes va plus loin dans le processus participatif entre producteurs et consommateurs : il propose de mettre en place un « système de garantie participatif ». Pour ce faire, la participation directe des paysans et même d’autres citoyens dans le processus d’évaluation de la ferme est nécessaire. Une telle implication est réaliste, dans un contexte de petites fermes et de circuit court.

La participation active permet aux partenaires plus d’autonomie et leur donne aussi davantage de responsabilités, ce qui exige que le programme de garantie participative mette la priorité sur la formation et la capacité d’organisation, à la fois pour les producteurs et les autres citoyens.

Concrètement, des équipes des Amis de Saveurs paysannes et de producteurs membres et signataires de Saveurs paysannes effectueront des visites d’évaluation des fermes une fois par an. Ces visites s’effectuent dans un esprit de bonne entente, de convivialité et de respect mutuel...

Enfin pour faire le lien entre le local et le global, Saveurs paysannes invite à une démarche collective pour « développer et amener au sein de la société la réflexion sur l’agriculture, l’alimentation, les modes de distribution, en lien avec l’environnement, les aspects sociaux et les rapports Nord-Sud et Est-Ouest... Les paysans, les groupements paysans, les associations, ONG et les collectifs citoyens sont ainsi une source d’information et constituent une plateforme à partir de laquelle informer et sensibiliser un nombre toujours plus grand de citoyens ».

Les ONG, les associations, les parcs naturels, les groupes de consommateurs organisés sont invités à devenir « partenaires officiels de Saveurs paysannes en adhérant à la vision de ce manifeste ». Et à signer la pétition de soutien à la démarche de la Coordination.

Celle-ci engage le signataire à « soutenir les paysans qui travaillent indépendamment des moyens de production de l’industrie agro-alimentaire et qui commercialisent eux-mêmes ou en groupe leur production et cela en conformité avec les principes de la charte de l’agriculture paysanne et du concept de souveraineté alimentaire ».

Elle interpelle les « instances politiques régionales, fédérales et européennes afin de soutenir au maximum ces producteurs et les responsables de l’Agence pour la sécurité de la chaîne alimentaire afin de respecter les efforts de qualité de ces producteurs en y appliquant des mesures de contrôle adéquates et de toute façon autres que celles appliquées à l’industrie.

Reste à confronter la parole aux actes. A quoi va servir la pétition ? Comment circule-t-elle ? Qui la signe et combien de signatures attendues ? A qui sera t-elle remise et quelle suite sera donnée ? Le système de garantie participatif, comment fonctionne-t-il ou va-t-il fonctionner concrètement ? Comment Saveurs paysannes se fait connaître auprès des producteurs et des consommateurs pour accroître son audience, pour être un levier de transformation de la société ? Comment Saveurs paysannes se mobilise pour que le concept de souveraineté alimentaire se traduise en choix politiques concrets ? A travers quelles actions est-ce possible ?

[1Fédération unie de groupements d’éleveurs et d’agriculteurs, membre de Via Campesina, Comité Belgo-brésilien, Campagne ‘Face it Act now’, Oxfam solidarité, SOS Faim Belgique, Saveurs paysannes, Solidarité socialiste, Entraide et fraternité, Magasins du monde-Oxfam, Greenpeace, CNCD, Vlaams Agrarish Centrum, Interenvironnement Wallonie.