Dialogue entre un vieux dinosaure et un jeune secouriste

Mise en ligne: 14 avril 2009

Nous, on s’en fout de la politique, on a vu ce que ça donne, dit le jeune brancardier, par Michel Elias

Session de formation pour candidats coopérants à La Marlagne. L’animateur chevronné –quinze ans de pratique– mène son groupe à travers les arcanes subtils du cycle d’orientation. Pourquoi voulez-vous partir dans le tiers monde ? Pour y faire quoi, avec qui ? Qui aide qui, en définitive ?

On en est à l’analyse des « modèles » de chacun. L’animateur a expliqué : « Vous comprenez, ce que vous avez dans la tête comme idée en partant, votre vision du monde, vous partez avec ça, le plus souvent sans vous en rendre compte, puis crac ! le choc du terrain vous renvoie à vous-même, à ce que vous reproduisez à votre insu…Avant d’être des acteurs de changement, nous sommes tous des agents de changement, nous sommes tous des agents de la reproduction sociale ».

Le groupe est docile, attentif, industrieux. On jurerait qu’il adhère à la démarche…si ce n’était ces regards parfois un peu flottants que le groupe promène du côté du plafond ou sur la cime des hêtres rouges, là-bas…Tout semble fonctionner, l’animateur est aux commandes d’une machine sûre et fiable. Puis la torpeur se déchire avec le petit crissement doux d’une soie.

- Mais, si nous on n’avait pas de modèle ?

L’animateur n’a pas vu venir le coup, il vacille mais ça ne s’est pas vu. Il prend l’air : « Merci, c’est une bonne question », le temps d’organiser sa réponse, la réponse de celui qui « s’attendait à celle-là », qui l’avait prévue et qui surtout la comprend de l’intérieur, encore mieux que vous ne croyez…Se taire, regarder gentiment l’intervenant, s’adresser au groupe – qui regarde, réveillé tout à coup – et dire l’air finaud :

- Vous croyez que c’est possible de n’avoir pas de modèle ?

- En tout cas, nous on n’en a pas ! reprend la chère tête blonde. De votre temps, vous aviez des modèles. Vous aviez des illusions, c’était mai 68. Aujourd’hui nous, on ne croit plus à tout ça. Nous, ce qu’on cherche, c’est à faire tout simplement le bien.

L’animateur-vieux-dinosaure-de-68 sourit bêtement sous le choc. (Pour lui, « faire le bien » participe évidemment d’un modèle).

- Mais c’est quoi pour toi faire le bien ? articule l’animateur.

- Le bien, mais c’est évident ! Le bien, quoi ! Il y a tout un tas de situations intolérables… Nous, on veut intervenir sans philosopher sur des questions existentielles. On est des pragmatiques, on aime le concret, on veut être efficaces. Le monde, on ne le changera pas. Il est ce qu’il est. C’est comme ça. Tout ce qu’on peut faire, c’est s’engager, être sur la balle, agir pour un mieux…

- Mais, s’énerve le dinosaure, tu t’es déjà demandé pourquoi c’est toi qui dois aller là-bas coller du sparadrap sur des plaies ? Puis il ajoute inspiré : et le sparadrap, tu l’achètes où ? (et toc !).

Haussement d’épaules du jeune secouriste passablement écœuré.

- C’est de la politique ça ! Nous, on s’en fout. On en a marre justement de la politique, on a vu ce que ça donne. On est d’abord de vrais professionnels. On sait ce qu’on a à faire, on le fait bien et sans bla-bla, sans états d’âme, avec efficacité. Ca n’a pas marché votre truc de changer le monde…Les partenaires, la démocratie, l’analyse du conflit, l’analyse des modèles, les stratégies et les alliés… c’est fini (« Capri » ! pense le dinosaure, qui a sa culture). On organise des trucs, on travaille avec ceux qui veulent bien, au consensus, on avance !

Rideau

Le consensus de l’action efficace, le refus du conflit comme moteur de l’histoire. Universel accord sur la misère qui s’étale au vu et au su de tout le monde, dans l’évidence de nos écrans télé. Misère donnée à voir et à jouir, avec son kit complet de solutions techniques toutes prêtes, à payer sur un compte socialiste-catholique-laïque-neutre-pluraliste : téléshopping de l’humanitaire. L’étalage de luxe de la misère, les p’tits sous du « charity business »…

Le vieux dinosaure rêve à ses prairies du jurassique, l’étalement doux des pavés sur la plage. Ce soir-là, couché dans les draps raides de La Marlagne, il songe aux couches géologiques des générations de stagiaires qu’il a formés, au temps qui passe, aux saisons des idées : les militants, les exaltés catho, les babas-cools, les technocrates…

Il fixe de son œil d’écaille le petit point rouge qui clignote dans la nuit du plafond de la chambre, petit témoin du système d’alarme : une urgence suspendue à son lit. La ronde macabre des groupes ITECO défunts tourne sur le mur de brique survolée par ce petit avion immobile d’MSF.

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Publié en décembre 1993.