« Maras », « féminicide » et violence sociale en Amérique latine

Mise en ligne: 12 mars 2008

La violence est la principale cause de mort pour les Latino-américains entre 15 et 44 ans, par Manuela Mesa

La fin de la guerre froide a représenté, en Amérique Latine, de grands changements dans les lignes de fracture qui engageaient affrontements et conflits violents (Kaldor, 2001). Avant 1989, ces lignes coïncidaient principalement avec les frontières entre les deux blocs et avec les antagonismes idéologiques qui existaient à l’intérieur d’un pays et dont le système politique ne pouvait s’acquitter par des moyens institutionnalisés. Beaucoup de ces conflits ont cessé dans le nouveau contexte international. Des processus de démocratisation et la démobilisation des acteurs armés se sont mis en place. Cela a cependant laissé un ample arsenal d’armes disponibles, qui a servi à alimenter le croissant trafic illégal d’armes légères dans la région, par lequel différents groupes illégaux se sont réarmés. Le pouvoir et l’influence de ces groupes n’a cessé d’augmenter, au point qu’ils ont réussi a empêcher le plein contrôle de l’Etat dans de vastes territoires au sein d’un pays, comme cela s’est passé en Colombie avec les paramilitaires, ou s’imposer comme source d’autorité dans les quartiers marginaux, comme l’illustre le défi lancé à l’autorité par le « Premier commandement de la capitale » de Sao Paulo, au Brésil, ou les opérations quasi militaires qui se sont développées dans quelques favelas de ce pays.

Dans certains conflits, par exemple en Colombie, certains acteurs armés revendiquent encore des motivations idéologiques. Néanmoins, le contrôle du territoire et des revenus de la drogue sont devenus, de plus en plus, le support économique et probablement le but même de la violence. Pour ces raisons, les progrès démocratiques vécus en Amérique Latine ne sont pas accompagnés d’avancées similaires en ce qui concerne le droit à la vie et à l’intégrité physique.

Il est évident que la violence politico-militaire a diminué considérablement en Amérique Latine, mais d’autres types de violence sociale et les crimes organisés en réseaux internationaux se sont aggravés. Les homicides volontaires sont de 25,1 pour 100 mille habitants, ce qui est trois fois supérieur à la moyenne mondiale, et le niveau plus élevé du monde (Pnud, 2004). Dans les deux dernières décennies, la violence a été la principale cause de mort pour les Latino-américains entre 15 et 44 ans. Le coût économique de la violence armée atteint de très hauts niveaux. La Banque interaméricaine de développement a estimé que le coût de la violence armée se situe entre 140 et 170 mille millions de dollars annuels, ce qui équivaudrait au 12% du PIB annuel régional (Buvinic et Morrison, 1999). Une bonne partie de ces coûts est attribuée à la sécurité privée, seulement accessible aux plus riches, ce qui suppose un facteur supplémentaire d’inégalité dans la région.

Anciennes et nouvelles causes

La gravité de la violence en Amérique Latine s’expliquerait par différents facteurs. Un nombre important d’entre eux sont l’expression de problèmes sociaux et politiques traditionnels de la région, comme les fractures sociales qui la caractérisent. La faiblesse des institutions se traduit par des vides de pouvoir dont profitent diverses organisations criminelles. En particulier l’inefficacité et la corruption minent les corps de police et l’administration de la justice, et, finalement, l’héritage des conflits armés des dernières décennies.

En premier lieu, l’exclusion sociale, la pauvreté, la discrimination et le travail informel constituent un terreau fertile pour les activités illicites (selon l’Organisation Internationale du Travail, presque un travailleur urbain sur deux est informel et en marge de la loi). Ce phénomène crée une forte pression migratoire nourrissant les réseaux transnationaux du trafic de personnes. De la même manière, la concentration socio-spatiale de la pauvreté et de l’informalité se développe : le phénomène de la « ville divisée » génère une forte corrélation entre la violence et la marginalité urbaine (Krujit, 2006).

En deuxième lieu, il existe une relation entre l’apparition des acteurs armés en Amérique Latine et la faiblesse des institutions, qui se traduit par une présence faible des gouvernements sur le plan local. Ces manquements se créent sur base d’une absence prolongée des autorités et des représentants légitimes de la loi dans les banlieues et favelas des grandes villes latino-américaines. Des acteurs armés privés et informels occupent le rôle de la police et de la justice (Koonings et Krujit, 2006). L’absence d’autorité s’explique par la faiblesse des institutions publiques. Cependant, les bandes armées imposent cette autorité par la force, puisque c’est une condition du développement de leur activité délinquante, généralement associée au narcotrafic. Le pouvoir des mafias et des cartels de la drogue cherche souvent à se légitimer en imposant une forme d’ordre local, également en distribuant des aides et par le biais de patronages de groupes sportifs ou autres groupements locaux. Entre autres pratiques, ils récoltent des impôts, décrètent des couvre-feu, réalisent des recrutements forcés et font « justice » eux-mêmes. Ces actes ne seraient possibles sans les extraordinaires gains que pourvoit le trafic de drogue à échelle transnationale. En effet, les nouveaux acteurs armés sont l’autorité locale de facto, dans les favelas ou banlieues de Rio de Janeiro, Sao Paulo, Buenos Aires, Bogota, Medellin et Mexico. Ce sont les nouveaux représentants d’une « loi parallèle » qui coexiste avec le reste de la société.

En troisième lieu, les guerres civiles prolongées des pays centroaméricains et andins ont laissé un héritage de violence et de criminalité et un grand nombre d’armes de guerre, à présent utilisées pour des activités à caractère délinquant. Les responsables actuels de la violence sont dans beaucoup de cas des acteurs non étatiques, apparus lors des processus de démobilisation des forces armées ; les paramilitaires et groupes guérilléros, qui opèrent dans des enclaves urbaines pauvres et marginales. Mais émergent également des bandes criminelles qui ont réussi à obtenir le monopole de la violence (illégitime aux yeux de l’Etat, légitime aux yeux de certains secteurs sociaux) dans certains pays comme la Colombie, le Guatemala, le Mexique et dans un sens plus restreint en Argentine, au Brésil, au Salvador, aux Honduras et au Pérou (Krujit, 2006). En Amérique centrale, par exemple, les processus de paix et de démobilisation des combattants et des paramilitaires ont coïncidé avec l’arrivée des maras, nourries, en partie, par le manque d’opportunités de travail pour les démobilisés et le manque de sécurité qu’a créé la post guerre en zones urbaines et marginales.

En quatrième lieu, il faut mentionner l’inefficacité et la corruption qui rongent les forces policières et le pouvoir judiciaire. Pour beaucoup de Latino-américains, la police ne peut non seulement résoudre le problème de la violence urbaine, mais elle fait partie du problème, parce qu’elle est souvent abusive, incompétente, corrompue voire impliquée dans les séquestrations ou dans le narcotrafic (The Economist, 2004). Cette perception si négative des forces de l’ordre public s’explique par le fait que les forces policières, durant les dictatures, ont souvent été militarisées et leur rôle principal a été de maintenir l’ordre interne. Leur adaptation aux fonctions de sauvegarde de la sécurité publique qui sont les leurs n’a pas été facile, et elles continuent à utiliser fréquemment des méthodes quasi militaires. Amnesty International a affirmé qu’il ne peut y avoir de justification pour les attaques violentes contre la population, ni contre des objectifs liés à l’accomplissement de la loi ; que ces attaques sont des actes délictueux, qui entravent la provision effective de sécurité publique basée sur les droits humains.

Certaines forces de sécurité sont dénaturées par la pression externe. C’est le cas du Pérou ou de la Colombie. Ce dernier pays veut combattre le narcotrafic avec de nouveaux moyens, fournis par les Etats-Unis, mais se montre inefficace pour affronter la délinquance courante dans les quartiers. Le manque d’une politique de sécurité publique efficace a déçu les communautés pauvres mais aussi la police. Le métier de policier n’est pas valorisé, les salaires sont bas et les abus de la part des supérieurs sont courants. Beaucoup d’agents de police considèrent que l’envoi à une favela est une punition. Les policiers qui travaillent dans les quartiers marginaux du Brésil ont souvent une formation déficiente et peu de recours, et les opérations de type militaire leur font courir un risque élevé de souffrir des attaques de bandes de délinquants et de factions du narcotrafic. L’année 2004, 52 policiers sont morts en missions de service à Rio de Janeiro (Amnesty International, 2005).

A ces problèmes s’ajoutent la faiblesse et l’inefficacité du pouvoir judiciaire, qui se traduisent par l’impunité généralisée. Une étude réalisée par Cidac a montré qu’au Mexique, 96% des délits violents perpétrés entre 1996 et 2003 n’ont pas été traduits en justice. Au Brésil, des 50 mille assassinats commis chaque année, seul 8% d’entre eux ont été passés en jugement, et l’on estime que 75% des délits ne sont pas dénoncés. Au Guatemala, seul 4% des crimes sont condamnés. Ceci est très significatif par rapport à l’indice élevé de prisonniers en situation préventive, qui souvent attendent un jugement pendant des années dans des prisons surpeuplées et dans des conditions misérables. En 2002, environ 55% de la population carcérale en Amérique Latine se trouvait dans cette situation. L’impunité généralisée agit comme un puissant levier pour les activités illégales qui produisent souvent de grands bénéfices avec très peu de risque pour ceux qui les réalisent.

Enfin, la violence et la corruption produites par le marché noir permettent que le crime organisé supplante les institutions chargées d’appliquer la loi et sape l’Etat de droit, ce qui a des répercussions dans la violation des droits de l’homme les plus basiques. Le crime organisé ne peut survivre sans la corruption. C’est la raison pour laquelle il cherche des opportunités pour la créer et l’approfondir. Les organisations criminelles doivent mettre en échec les institutions chargées d’appliquer la loi et la justice pour éviter qu’on ne les juge pour leurs crimes. Ce processus affecte sérieusement la capacité des gouvernements à promouvoir et protéger les droits de l’homme et l’Etat de droit.

Physionomie de la violence

Etant donnée l’hétérogénéité de la région, il est nécessaire d’observer de plus près les problèmes spécifiques de certaines sous-régions et pays pour analyser la forme que prennent les processus de transnationalisation de la violence, les différents contextes locaux et leurs conséquences.

L’Amérique centrale, en premier lieu, s’est transformée en un lieu important de transit de drogues illégales, de trafic de personnes, d’exploitation sexuelle, de falsification de marchandises et de lavage d’argent provenant du narcotrafic. Ce dernier apporte les moyens pour corrompre des fonctionnaires, la police et l’armée. Les coûts sociaux et économiques de l’insécurité affectent les investissements en décourageant les entreprises étrangères, et créent une demande additionnelle de services de protection (Gonzalez Manrique, 2006). Selon la Banque interaméricaine de développement, la criminalité fait que le produit régional brut soit 25% plus bas que si celle-ci n’existait pas. Selon une autre étude élaborée par le PNUD au Salvador, le coût estimé de la violence armée pour ce pays durant 2003 a été de 1.717 millions de dollars. Ce montant équivaut au total des impôts récoltés, au double des budgets d’éducation et de santé additionnés pour cette année, et au 11,5% du PIB (Pnud, 2005).

Le Salvador et le Guatemala, en particulier, ont les indices les plus élevés de délits violents. De nouvelles formes de violence sont apparues provoquées par des bandes de jeunes, anciens membres des forces paramilitaires et démobilisées, qui ont cherché dans la criminalité et dans le trafic des drogues une nouvelle forme de vie. Le taux d’homicides au Salvador était en 2004 de 40 pour 100 mille habitants, un nombre supérieur au taux de mortalité durant le conflit armé des années 80 et début des années 90. Selon les statistiques de la police au Guatemala, il y eut 5.338 assassinats en 2005, soit 23% de plus qu’en 2004. Les chiffres de l’année 2005 sont les plus élevés depuis la fin du conflit armé interne du Guatemala (1960-1996). le Guatemala possède l’un des plus hauts pourcentages en matière d’assassinat en Amérique latine, avec approximativement 44 pour 100 mille habitants et jusqu’à 103 pour 100 mille habitants dans la capitale. Cela sape la légitimité des autorités et de l’Etat de droit, incapables de contrôler l’augmentation vertigineuse de la violence. Le nombre élevé de lynchages qui se sont produits dans ce pays (une dramatique expression de la violence sociale) révèle le manque de confiance existant envers la police et des juges, et aussi à quel point est enracinée la culture de la violence.

Au Mexique, les homicides liés au narcotrafic allant vers les Etats-Unis se sont accrus de façon alarmante. La dite « narcoviolence » s’est étendue à l’intérieur des prisons de haute sécurité, depuis lesquelles se programment des assassinats et se dirige le marché de la drogue. L’existence de corruption aux plus hauts niveaux à l’intérieur des institutions juridiques rend la lutte contre ce phénomène plus difficile. Dû à leur capacité à corrompre et menacer les fonctionnaires publics, les narcotrafiquants font la loi de facto dans certaines villes frontalières (Freeman, 2006). De plus, le haut degré de corruption engendre une méfiance de la population vis-à-vis de toute force de sécurité publique. Le narcotrafic a profité des problèmes institutionnels, comme la corruption, les forces de polic et le système judiciaire inefficaces, pour se renforcer et se développer. On estime que la narcoviolence au Mexique a tué 2000 personnes pendant l’année 2005, et la majorité de ces crimes ne sont pas éclaircis. La violence crée une sensation de peur et de manque de défense qui détruit le tissu social, culturel et économique. La croissance de la violence et l’impunité crée une sensation aiguë d’insécurité entre tous les citoyens. Ces derniers savent que les vrais responsables des assassinats sont en liberté, avec leur disposition et leur capacité de continuer à tuer. La corruption associée au narcotrafic prive les citoyens d’institutions judiciaires efficaces. Au fur et à mesure que ces institutions sont infiltrées par le crime organisé, elles cessent de représenter l’Etat et commencent à servir les intérêts criminels (Freeman, 2006).

Au Brésil, le crime organisé se consolide. Ainsi l’illustrent les attaques contre les commissariats et édifices publics qui se sont produits en mai 2006 dans l’Etat de Sao Paulo, accompagnés de mutineries et de prises d’otages dans les prisons. L’assaut a été réalisé par une des grandes bandes criminelles d’Amérique Latine : le dénommé « Primeiro comando da capital (PCC) », appelé aussi « le Parti du crime ». Ces dix dernières années, ces bandes se sont transformées en une puissante force illégale. La nature et l’envergure de l’offensive produite par cette bande révèlent la formidable organisation et sa capacité à menacer les pouvoirs de l’Etat, qui s’est finalement vu obligé à conclure un pacte. Du point de vue de l’Etat de droit, l’impunité avec laquelle les truands peuvent mener l’initiative met dramatiquement en évidence les carences de l’Etat brésilien pour garantir la sécurité.

Violence contre les femmes

Le nombre de femmes qui ont été brutalement violées, mutilées et assassinées a augmenté de manière alarmante ces dernières années en Amérique Latine. A la différence de ce qui se passe avec les assassinats d’hommes, dans le cas des femmes, le genre est un facteur déterminant de la motivation du crime, dans la façon d’assassiner (les femmes sont souvent l’objet d’une brutalité exceptionnelle avant d’être assassinées, violations incluses, mutilations et dépeçage) et dans la manière dont réagissent les autorités. Cette pratique est appelée « féminicide ». Que ce phénomène ait été l’objet d’attention internationale est dû, en grande partie, aux dénonciations d’organisations de droits humains locales et internationales, à l’ampleur de ce phénomène dans la localité frontalière mexicaine de Ciudad Juárez, et au fait que cette pratique s’étend à d’autres pays d’Amérique centrale. Au début des années nonante de nombreux assassinats méthodiques et disparitions de femmes ont été registrés. Généralement il s’agit de femmes jeunes, pauvres, d’origine migrante et travaillant pour l’économie transnationale, vu que la majorité d’entre elles sont employées des maquilas pour l’exportation installées en zone frontalière. On estime que plus de 500 femmes ont été assassinées dans la ville de Juárez et un plus grand nombre demeurent disparues (Amnesty International 2003). Il a fallu attendre que les faits aient été relayés dans les médias internationaux pour que des enquêtes judiciaires soient entamées. La pression des réseaux internationaux de droits humains a été essentielle pour dénoncer ces pratiques et exiger la justice.

Le phénomène ne se limite pas au Mexique. Au Guatemala, plus de 2.200 femmes et filles ont été brutalement assassinées depuis 2001. Ce nombre augmente au fil des ans, allant de 163 cas en 2002 à 665 en 2005. En 2006, 299 femmes ont été assassinées seulement entre janvier et mai. En juin 2005, Amnesty International a publié le compte-rendu « Ni protection ni justice : homicides de femmes au Guatemala » pour mettre en évidence ces faits et le fait que l’Etat n’exerce pas la diligence nécessaire pour prévenir, enquêter et punir ces crimes. De lourdes et persistantes déficiences existant dans chacune des étapes du procès d’investigation. Dans le rapport, on examinait la brutalité extrême des homicides qui, souvent, se caractérisent par la violence sexuelle. On analysait aussi la discrimination par laquelle se fonde la violence de genre dont souffrent les femmes dans la société guatémaltèque, comme certaines lois et pratiques judiciaires qui perpétuent cette discrimination.

Malgré la considérable préoccupation que ces faits ont suscité à échelle nationale et internationale, manifestée par les visites de la reportrice spéciale des Nations unies sur la violence contre la femme et de la reportrice spéciale de la Commission interaméricaine sur les droits de la femme , on continue à tuer des femmes et des filles en toute impunité au Guatemala. Selon le Procureur des droits humains du Guatemala, jusqu’à 70% des assassinats de femmes ne sont pas suivi d’enquêtes. Dans 97% des cas, on n’arrête personne. Dans les rares cas où une enquête est menée, le procès présente souvent des déficiences de forme, les preuves d’experts ne son pas recherchées ou conservées, on n’assure pas la protection des témoins. « Le taux d’assassinats de femmes au Guatemala est en train d’augmenter car les assassins n’ont aucun motif pour s’arrêter : ils savent qu’ils ne seront pas punis », affirme Sebastián Elgueta, d’Amnesty International.

En plus des formes persistantes de discrimination contre les femmes, les causes pointées pour expliquer l’augmentation du « féminicide » dans toute la région sont liées à l’héritage des gouvernements militaires et l’échec des procès de démobilisation et de réinsertion des combattants, qui ont eu pour conséquence que les pratiques utilisées par la « contre-insurgence » à l’oeuvre actuellement. On signale également comme facteurs entraînant le crime organisé et la délinquance, l’émergence des maras et le renforcement des réseaux de narcotrafic.

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Expansion des « maras »

Parmi les phénomènes ayant un impact majeur dans l’opinion publique se trouvent les dites maras ou bandes d’adolescents originaires souvent de familles déstructurées où la violence familiale, la pauvreté et l’exclusion sociale sont endémiques, et ceux à qui ces bandes apportent protection, sensation d’omnipotence et identité de groupe. On estime que le nombre de jeunes qui appartiennent à ces bandes délinquantes varie entre 70 et 100 mille.
Au Salvador, Honduras et Guatemala, les maras sont officiellement considérées comme la principale menace de sécurité nationale. Le problème des maras est si important que les parlements du Salvador et de Honduras ont approuvé une législation spéciale « anti-maras » (Savenije, 2004). Soulignons qu’en plus de la gravité du phénomène, ces mesures s’expliqueraient aussi par les évidents gains politiques et électoraux qu’apportent souvent les politiques autoritaires face au manque de sécurité citadine.

Le fait le plus relevant est la rapide expansion des maras aux Etats-Unis, Guatemala, Honduras et autres pays. Les ramifications de quelques-unes de ces bandes sont même arrivées en Espagne. Les réseaux de trafic de drogues et le transit de migrants sans papiers ont été des facteurs clefs pour l’arrivée et l’expansion transfrontalière de ces bandes. Aux Etats-Unis, les autorités attribuent aux maras la responsabilité de la plus grande partie du transit de Centroaméricains et de la contrebande de marchandises à la frontière avec le Mexique (The Economist, 2006).

Réponses fragmentées et répressives

L’insécurité est la plus grande préoccupation des Latino-américains, ce qui explique les diverses manifestations qui se sont produites ces dernières années à Buenos Aires et Rio de Janeiro, avec des milliers de personnes exigeant l’application de mesures contre le crime, la violence et l’insécurité. Dans toute la région, les enquêtes révèlent que le crime organisé est la seconde priorité pour les Latino-américains après l’économie.
Les réponses sont souvent fragmentées et de caractère répressif, axées uniquement sur l’emploi de la force militaire et policière. Les autorités investissent très peu ou rien dans la protection des communautés pauvres, même si leurs habitants ont beaucoup plus de probabilités d’être victimes de délits violents. L’assignation des budgets destinés à la sécurité publique se base sur la répression et la discrimination, ce qui « criminalise » les communautés pauvres.

Dans certains pays, les gouvernements semblent avoir désisté à réformer la police et ont opté pour créer de nouveaux corps policiers d’élite, avec davantage de moyens matériels, de meilleures distributions et des systèmes de contrôle plus efficaces. Même s’ils peuvent donner des résultats rapides, cela démoralise davantage la police ordinaire.

La complexité du phénomène de la violence en Amérique Latine montre qu’il n’existe pas de réponses faciles. Des politiques de sécurité publique plus globales pour combattre l’exclusion paraissent nécessaires, appliquant des mesures préventives et d’insertion sociale. L’objectif est de renforcer le tissu social local, maintenir un certain équilibre entre les tâches répressives et préventives de police nationale et locale, renforcer les gouvernements municipaux et locaux et, surtout, gagner et maintenir la confiance des organisations populaires locales. En définitive, il s’agit de promouvoir la « bonne gouvernance » en matière de sécurité citadine. Et pour ce faire, il est essentiel de renforcer la confiance mutuelle entre les forces de l’ordre et la population locale, et la participation volontaire aux comités de sécurité locale (Krujit, 2006).

Toutefois, il est difficile qu’une politique de sécurité publique de portée essentiellement nationale puisse avoir du succès face à une violence dont les liens et ramifications s’étendent au-delà des confins entre pays latino-américains. Les réponses se trouvent, en bonne partie, dans un plus grand rôle de l’intégration régionale dans la gestion de la sécurité, considérée comme un « bien public régional », qui requiert des niveaux de coopération plus élevés entre gouvernements et autres acteurs régionaux et extrarégionaux.

Amnistía Internacional (2003), Diez años de desapariciones y asesinatos de mujeres en Ciudad Juarez y Chihuahua, Mexico.

Amnistía Internacional (2005), Brasil, Entran disparando.

Amnistía Internacional (2006), Guatemala. Ni protección ni justicia : homicidios de mujeres.

Freeman, Laurie (2006), Estado bajo asalto : la narcoviolencia y corrupción en México, Wola.

Kaldor, Mary (2004), Terrorismo global, Papeles de cuestiones internacionales nº 84.

Koonings y Kruijt, (2006), Armed Actors. Organized Violence and State Failure in Latin America, Zed Books.

Kruijt, Dirk (2006), América Latina : Democracia, pobreza y violencia : Viejos y nuevos actores.

Manrique, Luis Esteban (2006), Un poder paralelo : el crimen organizado en América Latina, Madrid, Real Instituto Elcano.

PNUD (2004), La democracia en América latina.

PNUD (2005) : ¿Cuánto cuesta la violencia a El Salvador ?

Savenije, Wim (2004), La mara Salvatrucha y el Barrio 18st, Foreign Affairs en español vol. 4 (2).

The Economist (2004), The battle for safer streets, 30 de septiembre.

The Economist (2006), Criminal gangs in the Americas : Out of the underworld, 5 de enero.

Une première version de cet article a été publiée en « Defensor » n°2, revue de la Commission de droits humains du District fédéral, Mexico, février 2007.