Chez les Bantous, on compte les heures à partir de 7h

Mise en ligne: 19 mars 2012

La conception du temps dans les langues bantoues, une autre philosophie du réel, par Joseph Ufiteyezu

« Qu’est- ce que le temps ?, se demandait Saint Augustin. Si nul ne me le demande, je le sais. Si je veux l’expliquer à qui m’interroge, je ne sais pas ? » [1]. L’on serait tenté de dire que le temps est virtuellement infini et que cet aspect le distingue de l’espace, qui pourrait être limité. Toutefois, les découvertes actuelles battent en brèche les idées reçues et nul ne pourrait réellement prétendre connaître les limites de l’espace. Les difficultés de définition du temps poussent certains à nier l’existence matérielle du temps. Déjà, parlant du temps, Aristote reconnaissait que « pour une part il a été et n’est plus, pour l’autre il va être et n’est pas encore (...), les parties du temps sont les unes passées, les autres futures, aucune n’existe » [2]. Vergez et Huisman précisent et complètent l’idée d’Aristote, lorsqu’ils écrivent que « le passé n’est plus et l’avenir n’est pas encore. Le présent, même s’il était toujours présent, sans se perdre dans le passé, ne serait plus temps, il serait éternité ». De son côté, Ricœur trouve que « le temps existe seulement dans l’appréhension et non dans la réalité » [3]. Ces divergences dans la définition du temps poussent à penser que le temps est tout simplement pluriel. Cette pluralité se retrouve dans la manière dont les peuples conçoivent et expriment le temps.

Aux yeux d’Ernest Cassirer, les bantous [4] considèrent le temps comme une chose : « C’est la raison pour laquelle il n’y a pour eux qu’un aujourd’hui et un « non aujourd’hui », que ce dernier ait été hier ou qu’il soit demain importe peu » [5]. En d’autres termes, ces peuples distinguent uniquement deux catégories du temps : le présent d’une part et le non-présent d’autre part.

Le tableau ci-après le montre. L’on y voit que les langues bantoues utilisent chaque fois un même terme pour désigner hier et demain, avant-hier et après-demain, et un terme différent pour désigner aujourd’hui :

LangueAvant-hierHierDemainAprès-demain
KilubaMaipiDikelelaDikelelaMaipi
KisengaMasosiKenshyaKenshyaMasosi
KibembaBulya bushikuMailoMailoBulya bushiku
KigandaBwa bbiriJjoJjoBwa bbiri
KinyarwandaEjo bundiEjoEjoEjo bundi
KirundiEjo bundiEjoEjoEjo bundi
GihaEjo bundiEjoEjoEjo bundi
KitabwaBolya busikuLukereLukereBolya busiku

Dans ces quelques exemples, il y a lieu de constater que, contrairement à la conception occidentale du temps qui distingue le passé, le présent et le futur, les Bantous différencient tout simplement le présent de ce qui ne l’est pas. Ainsi, par exemple, les Rwandais désigneront le jour d’aujourd’hui par le vocable none et désigneront le jour d’hier et le jour de demain par un seul et même vocable : ejo.

Le temps cyclique

Pour les Bantous, qui traditionnellement vivent au rythme des saisons, le temps est cyclique. Il y a eu une saison pluvieuse et cette saison pluvieuse reviendra. Il y a eu une saison sèche et cette saison sèche reviendra. Il y a eu un jour qui est devenu l’hier. Un autre jour semblable à celui-là reviendra et sera l’aujourd’hui, avant de redevenir lui aussi l’hier. Pourquoi alors distinguer ce qui est finalement semblable ? Au fond, tout a été ou sera l’aujourd’hui. Gardons donc l’aujourd’hui et distinguons-le de ce qu’il n’est pas, ou de ce qui ne l’est plus ou qui ne l’est pas encore.

L’on remarquera aussi qu’avant le contact avec l’extérieur, les Bantous ne comptaient pas les années. Leurs repères étaient des saisons et non des années. Ainsi, un tel dira qu’il est né au moment où on récoltait du sorgho. Un autre dira, par exemple, qu’il s’est marié le jour où la pluie avait endommagé des récoltes. Certains porteront un nom qui rappelle l’avènement de quelque chose de spécial au moment de leur naissance. Personne ne dira qu’il est en telle ou telle année, encore moins à telle ou telle date.

Cette conception bantoue se différencie de celle des Occidentaux par le fait que le regard du temps est plutôt orienté vers le passé. Le présent paraît immobile, le futur le rejoint et le dépasse, pour disparaître dans un passé comparable à une sorte de cimetière du temps, une « fosse commune » du temps pour reprendre l’expression de Georges Brassens.

L’individu vit son présent et se met au centre de tout. A ce sujet, Cassirer constate que :« les langues soudanaises expriment généralement le fait qu’un sujet soit absorbé dans une action par une composition de mots qui, en fait, indique que le sujet se trouve à l’intérieur de cette action » [6].

Saint Augustin avait remarqué cette immanence du temps présent, lorsqu’il écrivait qu’il y a un présent dans les choses passées, un présent dans les choses actuelles et un présent dans les choses futures : praesens de praeterito, praesens de praesentibus, praesens de futuris [7].

Le rôle de l’abstrait

Avant le contact avec l’extérieur, Arabe, Indien ou autre Européen, les Bantous, pragmatiques, vivaient dans le concret immédiat. Leur conception des choses ne voyait pas la nécessité de s’imaginer des situations purement hypothétiques, dont l’existence n’est pas expérimentée.

Par exemple, les langues bantoues comptent très peu d’adjectifs qualificatifs, pas plus d’une vingtaine. Aussi, les heures sont inexistantes et le jour est subdivisé par des événements qui le rythment : le moment où les coqs chantent, le moment où on se lève, le moment où les vaches vont brouter, le moment où les agriculteurs rentrent des champs. Avec l’arrivée des Arabes, les Bantous leur ont emprunté la plupart des chiffres dont ils se servent aujourd’hui pour nommer les heures.

Toutefois ils n’ont pas abandonné leur pragmatisme, car les heures ne se comptent pas à partir de minuit, mais de 7 heures. Ainsi huit heures sera 2 heures. En effet, pourquoi compter à partir de minuit qu’on ne voit pas, car on dort et la nuit est noire ? Mieux vaudrait compter à partir du matin : le soleil s’est levé, les activités ont repris.

Ces langues comptent très peu de nombres. Généralement, on compte jusqu’à trois, quatre sera désigné par deux fois deux, six par trois fois deux, huit par quatre fois deux et c’est la limite. Le reste sera désigné par des substantifs de nature à exprimer la quantité, le nombreux, l’excédent, le très nombreux...

Aujourd’hui, les choses ont changé, le monde est devenu un village, le temps est devenu de l’argent, tout va très vite, il faut être à l’heure, certaines prévisions s’expriment en termes de dizaines d’années, il faut budgétiser l’économie.

Et si la conception du temps et la manière de sonder l’abstrait avaient un rapport avec la mauvaise gestion actuelle de certaines sociétés ? Et si les difficultés qu’ont certains à être ponctuels venaient de là ? Et si le sous développement avait un lien avec cette façon de ne pas voir loin dans l’avenir ? Ces questions, et bien d’autres encore, pourraient peut-être trouver une réponse, si on lisait ce qui se cache entre les lignes des langues de certaines sociétés, dont elles sont le reflet.

[1Cité par Paul Ricœur et alii, Le temps et les philosophies, Paris, Presses de l’Unesco, 1978, p. 40.

[2Aristote, Physique (I-IV), Paris, Les belles lettres, 1983, p. 217b.

[3Ricœur, P. et alii, op.cit, p. 40

[4Le vocable bantou, littéralement « les personnes », a été choisi pour désigner un ensemble de populations et de civilisations d’Afrique centrale qui ont en commun dans leurs langues la racine -ntou ou -tou pour dire « être humain »

[5Cassirer E., La philosophie des formes symboliques 1 : le langage, Paris, Editions du minuit, 1972, p. 178.

[6Cassirer E.,op cit., p. 173.

[7Saint Augustin, Confessions, Livre IX, cité dans Vergez, A. et Huisman, D., Histoire des philosophes illustrée par les textes, Paris, Fernand Nathan, 1966, p. 93.