Le monokini, un exemple de choc culturel

Mise en ligne: 16 novembre 2009

L’éducation est un apprentissage au lien social ou à l’autonomie individuelle ? Grande question dévoilée par un
petit incident de monokini, par Michel Elias

Un animateur de camp de voile raconte :

« Nous encadrions pour un stage
d’initiation à la voile un groupe
de jeunes Bruxellois issus de
l’immigration marocaine. Le
stage se déroulait sur la côte
hollandaise au bord du
Versemeer, en Zélande.

 » Le groupe de jeunes était venu
au stage encadré par leurs animateurs
habituels, eux aussi
d’origine immigrée. Lors de
l’épisode qui suit, ceux-ci étaient
à l’écart, nous étions seuls avec
une partie du groupe des jeunes.

 » Nous nous baladions avec les
jeunes sur la plage. Pendant
notre ballade, les jeunes remarquent
que plusieurs filles hollandaises
font du monokini. Leur
première réaction est de se sentir
provoqués par ces filles qui
osent se montrer ainsi presque
tout à fait nues.

 » Entre moniteurs de voile, nous
leur expliquons que c’est quelque
chose qui est toléré, accepté...
et que si cela les choque,
ils ne sont pas obligés d’y faire
attention. Se montrer sur la
plage les seins nus est une liberté
qu’elles ont. On peut le faire ou
pas, c’est un choix personnel.

 » Les jeunes acceptent ce point
de vue et finissent par en rigoler.
Les choses se passent bien
et en restent là.

 » Mais le soir, de retour à la maison,
les choses se gâtent. Leurs
animateurs mis au courant leur
tiennent un tout autre langage
que le nôtre. Ils mettent en garde
les jeunes contre les « dérives
occidentales » qui les entourent
(sexe, alcool). Ils leur tiennent
alors un discours très moralisateur
mettant ainsi en doute le
discours que nous, les moniteurs
de voile, leur avions tenu dans
l’après-midi.

 » Une différence très nette dans
le comportement des jeunes à
notre égard est apparue à partir
de ce moment. Nous avons subi
une perte de confiance de leur
part, les jeunes ont commencé à
se méfier de nous.

« Mon regret est que là où nous
parlions de liberté individuelle
et d’acceptation de la différence
de l’autre, on nous a répondu
par un discours très strict. Nous
n’avons pas voulu remettre en
question leurs valeurs, nous tentions
seulement de leur expliquer
que chacun peut voir les choses
différemment ! Il n’y avait
aucune manipulation de notre
part... ».

L’analyse de cet incident critique
a été faite en groupe lors d’une
formation donnée par ITECO. Le
groupe comportait un participant
d’origine marocaine. Les réactions
de ce participant ont été très
vives dès le début de l’analyse.
Il s’est très ouvertement fâché
contre le narrateur lorsque celui-ci
disait qu’il voulait apprendre
la tolérance aux jeunes du camp
de voile. Il lui a lancé : « C’est
comme ça que vous détruisez les
familles ! ».

Il s’en est suivi un
long charivari dans le groupe ou
d’autres éducateurs prenaient le
parti de défendre le moniteur de
voile... Le groupe a ainsi vécu
un incident critique in situ, expérimentant
la difficulté de pratiquer
la décentration et ensuite
d’aller vers une négociation..
Comprendre la logique de
l’autre, sa rationalité, même si on
n’y adhère pas... Après un
échange de style ping-pong assez
long entre les pôles les plus
antagonistes du groupe, une position
tierce est apparue dans le
groupe qui a fini par réconcilier
les points de vue : il aurait fallu
au cours du camp de voile instaurer
un vrai échange entre les
formateurs en vue de construire
ensemble un projet pédagogique.
Plutôt que d’essayer à tout
prix de convaincre l’autre de son
erreur, se rejoindre sur le terrain
de ce que l’on peut faire ensemble.

Quelque peu apaisé, le
groupe s’est alors montré capable
d’analyser les échanges qui
s’étaient produits au cours de
l’altercation. A la question de
l’animateur : « Qu’est-ce qui a
aidé à sortir de la tension, qu’est-ce
qui a freiné ? », le groupe a
produit la systématisation qui se
trouve au point 2 de la question
7. Le débat, lors de l’analyse
avec les stagiaires, a mis en évidence
l’importance de la négociation
culturelle dans les conflits
de valeurs.

Voici l’analyse de l’incident :

1 Quelle sont les identités des
acteurs en présence dans ce récit
et les types de rapport qui
relient les groupes d’appartenance
 ?

Le narrateur et ses collègues
moniteurs de voile.
Les animateurs et leurs adolescents,
tous bruxellois issus de
l’immigration marocaine.
(Entre ces deux groupes il y a
une relation collégiale).
Les jeunes filles hollandaises sur
la plage.
(Le Maroc est un pays qui a été
colonisé par la France et les
Marocains de Belgique ainsi que
les Belges d’origine marocaine
constituent un groupe minoritaire
en Belgique).

2 La situation dans laquelle se
déroule la scène.

Un camp de voile. Une association
de jeunes d’un quartier populaire
de Bruxelles s’est inscrite
pour faire un camp d’initiation
à la voile. Ce camp, qui a
lieu en Hollande, est animé par
une équipe de moniteurs bruxellois,
jeunes adultes belges « pure
laine ». Les animateurs « marocains
 » se reposent sur les moniteurs
« belges » pour conduire
les activités nautiques du stage.
Le reste des activités est cogéré
par les deux équipes. Les moniteurs
de voile exercent donc une
sorte de sous-traitance pour les
animateurs d’origine marocaine.
Il y a potentiellement dans la situation
un conflit d’autorité vis-à-
vis des jeunes. Qui est maître
à bord ?

3 La réaction de choc : sentiments
vécus et les comportements
qu’elle a suscité chez le
narrateur.

Le moniteur de voile vit un sentiment
de désaveu et de perte de
légitimité (« les jeunes ont commencé
à se méfier de nous »).
Il ressent de manière très pénible
le fait d’être accusés par ses
collègues d’origine marocaine
d’exercer une manipulation sur
les jeunes. Il voit que ses collègues
Belges réagissent comme
lui : « Nous n’avions aucune intention
d’influencer les jeunes,
seulement de leur expliquer que
le monokini est accepté ici » dira
le narrateur au cours de l’analyse.
« Nous nous heurtions en
face à un mur d’incompréhension
 : la vision des animateurs
d’origine marocaine était bétonnée
et sans appel ».

En résumé, il apparaît un sentiment
de blocage du moniteur, de
par la non reconnaissance par les
jeunes et de remise en question
de sa capacité éducative par les
éducateurs marocains. On peut
parler d’une déstabilisation de
l’identité professionnelle et personnelle
du moniteur, ce qui ne
le rend pas apte à une prise de
distance et à l’analyse de la situation.
Toutefois, il faut préciser que la
méfiance manifestée par les jeunes
à l’égard du moniteur de
voile ne concernait pas les activités
nautiques : en mer sa compétence
technique n’était pas remise
en question.

4 Les représentations, les valeurs,
le normes, les préjugés, le
cadre de référence de la personne
qui raconte le choc.

L’incident tourne autour des représentations
du corps (usage de
la nudité), des notions de liberté
individuelle et de choix de comportement
 :

  • Dans certains pays européens
    il existe un code de tolérance à
    la nudité des seins dans l’espace
    balnéaire uniquement. Il relève
    du choix individuel. Cela implique
    que :
    - les seins dans l’espace balnéaire
    sont désexualisés, neutres.
    - l’espace balnéaire, espace sportif
    et de liberté, est aussi
    désexualisé.
  • La vision occidentale moderne
    et laïque du corps en fait un enjeu
    de libération par rapport aux
    prescriptions traditionnelles et
    religieuses du corps, source de
    honte et de péché.
  • Position neutre des éducateurs
    qui ne donnent pas leur point de
    vue personnel. Ceci est lié à la
    conception de neutralité de
    l’éducateur, ici animateur sportif.
    Ils perçoivent leur rôle
    comme étant de transmettre les
    valeurs de la société belge et, en
    particulier, les valeurs de la modernité,
    dont la tolérance.
  • Accentuation du rôle de transmission
    de la tolérance en particulier
    à ces jeunes, ceci lié à une
    représentation de l’Islam d’intolérance
    et de fanatisme. L’éducateur
    et ses collègues voient
    leur rôle comme celui de « libérer
     » les jeunes de toute influence
    marquée par le fanatisme.
    Donc, sans intentionnalité,
    ils annulent une partie de
    leur identité.
  • Perception des éducateurs
    d’origine marocaine comme
    écartant les jeunes d’influences
    extérieures.
  • Méconnaissance chez ces éducateurs
    de la complexité et de la
    conflictualité de la construction
    identitaire de ces jeunes qui
    grandissent dans deux cultures :
    celle des parents et celle de la
    société d’accueil.

5 Quelle image se dégage de
l’autre groupe ?

Il se dégage une image négative
des éducateurs d’origine marocaine.
Les éducateurs sportifs les
perçoivent à travers leurs stéréotypes
sur l’Islam et ne voient pas
leur rôle de transmission de la
culture marocaine.

6 Les représentations, les valeurs,
les normes, les préjugés,
le cadre de référence des personnes
à l’origine du choc.

Dans les sociétés musulmanes,
le dévoilement du corps obéit à
d’autres codes. Son usage ne relève
pas du choix personnel,
mais renvoie à des espaces sociaux
sexués collectifs (par
exemple, l’endroit où l’on prend
des bains de vapeur, le hammam). Les corps nus des hommes
et des femmes ne se donnent
pas réciproquement à voir.
Ce n’est pas ici le choix personnel
libertaire qui s’exerce mais
des codes liés à l’honneur et au
respect. Le corps féminin exhibé
insulte l’image respectable de la
mère et de la famille.

  • Des prescriptions coraniques
    précises concernent aussi la nudité
    corporelle des hommes et
    des femmes. Les animateurs ont
    certainement en tête ces références.
    Ils se positionnent en référence
    aux préceptes religieux.
  • L’éducation des jeunes consiste
    notamment en l’apprentissage
    des règles du respect et de l’honneur.
    La valeur occidentale de la
    liberté individuelle peut invertir
    les valeurs prioritaires et essentielles
    de la culture arabo-musulmane
    qui sont fondées sur le respect
    de l’honneur. L’enjeu dans
    ce cas-ci est à la fois un combat
    pour garder leur pouvoir formatif
    sur les jeunes et le sens même
    que l’on doit donner à l’éducation
     : apprentissage au lien social
    (Maroc) par opposition à
    l’autonomie individuelle (Belgique).

Représentation de la société occidentale
comme dépassée par
certains aspects et dangereuse
pour l’unité de la famille, ce qui
entraîne un rejets et une résistance
à certaines influences.

7 Quelles leçons tirer de l’épisode
 ?

1. L’attitude éducative face à des
jeunes en situation de
biculturalité est, entre autres, de
les aider à intégrer les deux codes
culturels, à trouver leur synthèse,
leur compromis lorsque
les codes sont en opposition,
comme dans ce cas autour de la
nudité du corps. Cet incident illustre
par le conflit externe (éducateurs
marocains et moniteur
sportif) puis lors du stage (l’affrontement
entre les stagiaires),
la force du conflit interne chez
les jeunes.

Les éducateurs belges ont à apprendre
 :

  • D’une part à aider les jeunes à
    relativiser et dans ce cas-ci en
    leur parlant de l’évolution de la
    société belge qui il y a 20-30 ans
    ne tolérait pas cette nudité.
  • D’autre part à élaborer, lorsqu’il
    y a éducateurs d’origine
    belge et marocaine, un projet pédagogique
    commun par une voie
    de négociation sur des points de
    litige afin que chacun des éducateurs
    joue un rôle précis dans
    la socialisation des jeunes. Le
    débat plus qu’animé dans le
    stage est une illustration de la nécessité
    d’une telle voie de négociation
    externe qui aidera les jeunes
    à faire leur négociation intérieure.
  • L’éducateur belge, si il veut
    être proche de ces jeunes et être
    une image d’identification doit
    aussi apprendre à parler en son
    nom et dire : « Je pense que, pour
    moi, la nudité des seins à la plage
    est … ; d’autres pensent
    que… ».

2) Éléments favorisants la sortie
de crise, amenant à un rapprochement
des points de vue
par un processus de négociation et de méditation.
Sortir du particulier, de l’individualisant, pour s’intéresser au général (non focalisé sur les personnes, mais sur les logiques, les visions)
L’intervention de quelqu’un qui se met en position de tiers (qui a su décrire au tableau les différences de point de vue)
La reconnaissance de l’autre comme partenaire
L’écoute, la reformulation – vérifier si le message a été bien compris – ne pas chercher la vérité, mais écouter et se sentir écouté
La volonté d’arriver à une solution
La volonté de donner du sens à ce qui se passe, interroger son état émotionnel
La conscience d’avoir des cadres de référence différents
Prendre conscience du rapport social qui est en jeu (les enjeux de chacun dans le contexte du rapport social dominant/dominé, majorité/minorité)
Savoir parler en « je », dire son propre ressenti
L’humour (mais attention, l’humour peut être dangereux, car différent suivant les cultures)
Le fait que dans le groupe en formation il n’y avait pas d’enjeu comme ceux qui peuvent exister dans la réalité des situations professionnelles : c’était donc plus facile.

Freins, points de résistance qui ne facilitent pas le rapprochement :
Vouloir arriver trop vitre à une solution (logique de l’urgence)
Le fait pour l’un de juger et pour l’autre d’être en position de défense
La non écoute
Les réactions émotionnelles
La présence de cadres de référence différents, de vécus différents
Le sentiment d’être menacé (mécanismes de défense)
Le besoin de légitimer son action professionnelle, se sentir menacé dans son identité professionnelle
La confusion des niveaux : défense d’un point de vue individuel versus la défense d’une identité collective
Interpréter, attribuer à l’autre des intentions
La connotation différente de certains mots, problèmes sémantiques
L’utilisation de l’humour (sarcasme, moquerie).

Le groupe a encore tiré des leçons de l’épisode :

Du point de vue des attitudes des acteurs :
Il est difficile en situation sur le terrain, à chaud, de se décentrer
Il y a une différence entre comprendre le point de vue de l’autre et l’accepter, l’admettre : il est légitime de ne pas être d’accord avec le point de vue de l’autre, mais il est paralysant de ne pas essayer de comprendre sa logique.

De point de vue des terrains de la négociation :
Il faut réfléchir à l’approche pédagogique de jeunes en situation de biculturalité,
Il faut savoir distinguer les terrains : non pas chercher à se rejoindre sur le terrain des logiques qui nous opposent, mais à se retrouver sur les terrains de l’action à faire ensemble (le projet : que pouvons-nous faire ensemble ?) et de la communauté de destin (qu’est-ce qui fait que nous sommes ensemble ?)

Analyse faite par l’équipe d’ITECO, avec Michel Elias à la plume, sous la supervision de Margalit Cohen-Emerique.