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Mise en ligne: 20 mars 2006

L’entière réalité du Maroc contemporain, par Antonio de la Fuente

« Si un jour le peuple désire la vie
Il faut que le destin réponde
La nuit s’achèvera quoi qu’il arrive
Et le joug se brisera absolument ».

Ces vers, un homme les a écrits sur le mur d’une prison. Un autre homme, analphabète, faute de pouvoir les lire, les a appris par cœur. Ces deux hommes se sont retrouvés en prison parce qu’ils se sont révoltés contre la domination coloniale que leur pays subit. Mohamed Choukri raconte cette scène dans Le Pain nu, livre majeur de la littérature marocaine contemporaine, écrit en arabe (il a appris à lire et à écrire à l’âge de 21 ans), traduit en français par Tahar Ben Jelloun et en anglais par Paul Bowles.

Abdellah Taïa, un jeune écrivain raconte, lui, dans un roman récent, L’armée du salut, qui se voudrait dans la lignée de ce même Pain nu, la vision de l’Europe à travers les yeux d’un jeune garçon marocain qui regarde, comme tant d’autres depuis des décennies, vers nous et voit son futur s’entremêler au nôtre :

« De l’autre côté de la Méditerranée on pouvait voir clairement des lumières scintillantes et un sémaphore assez orgueilleux qui semblait lancer des appels, des invitations, en en même temps mettait en garde quiconque essayerait de traverser le détroit, les dangers seraient nombreux et les rêves deviendraient vite des cendres, des vies à jamais brisées ».

Nous citons ici ces extraits pour mettre en exergue deux images majeures qui accompagnent une certaine idée du Maroc. La lutte pour la liberté, contre l’analphabétisme et la misère. Et le voisinage avec l’Europe, fait de proximité et de distance, d’attraction et de rejet. Ces deux images, même si elles sont vraies, n’épuisent néanmoins pas l’entière réalité du Maroc contemporain.

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Avenue Mohammed V à Rabat
(photo d’Antonio de la Fuente)

Toute société se trouve toujours à un carrefour de son histoire, devant des choix lourds de conséquences pour son avenir. C’est plus que jamais le cas du Maroc, tiraillé entre l’obscurantisme, fait de régressions et de renoncements, et un processus de démocratisation politique, sociale et culturelle lent mais sûr.

Les forces que s’y opposent sont nombreuses et puissantes. L’islamisme radical, le makhzen (le système administratif du Maroc traditionnel, perpétué par le pouvoir pour asseoir sa domination), la marginalisation des femmes, des jeunes, des exclus des villes et des campagnes.

Et les forces qui vont porter le Maroc vers plus de liberté et de démocratie sont souvent faiblement représentées et peu visibles. Au sein des douars et des bleds, dans les quartiers et les villages, néanmoins, des hommes et des femmes créent et animent des milliers d’associations. Pour se retrouver, se défendre, donner un sens et tenter de changer le cours de leurs vies. L’avenir du Maroc passe sans doute par là, un avenir qui nous voudrions proche du nôtre.