Journalisme

Mise en ligne: 18 novembre 2011

La communauté, chance et obstacle, par André Linard

Dans une des leçons d’un processus de formation en ligne que nous avons créé, avec des collègues, à destination de journalistes de la région des Grands Lacs, en Afrique centrale, figure l’exercice suivant :

« Vous disposez d’informations montrant comment des candidats à l’exil de votre région fabriquent de faux documents pour se voir octroyer le statut de réfugiés politiques dans un pays étranger. Publiez-vous ou non ces informations ? Quel raisonnement vous amène à répondre oui ou non ? Sur quelles valeurs importantes pour vous se fonde votre choix ? »

La plupart des réponses sont négatives. Les apprenants journalistes expliquent, pour la plupart et avec des mots variables, qu’en publiant ce genre d’informations, ils réduiraient les chances qu’ont leurs compatriotes de partir chercher une vie meilleure à l’étranger, qu’ils se sentent solidaires de leur communauté et que ce serait une trahison envers celle-ci que de faire le jeu de ceux qui mettent déjà tellement de bâtons dans les roues des candidats à l’exil.

L’exercice a précisément pour but de faire réfléchir ces apprenants à ce qu’il nous a été demandé de traiter dans cet article : le journaliste relais de sa communauté. Un sujet que nous aborderons sous deux angles différents : d’abord celui de l’appartenance communautaire comme chance ; ensuite, comme obstacle.

Le journaliste relais

InfoSud Belgique, l’agence que je dirige, fait partie d’un réseau international composé de 70 correspondants environ, dans une trentaine de pays. A deux ou trois exceptions près, ces correspondants sont des journalistes autochtones. Nous avons ainsi la chance de réaliser ce vieux mythe de ceux qui réfléchissent à l’information sur le Sud et sur le Nord-Sud : faire parler des voix de ces pays à propos des réalités qu’ils vivent. Et cela, d’autant plus que ces correspondants ne sont pas tous basés dans les capitales, mais aussi, parfois, dans des villes secondaires ou des provinces.

C’est une chance, à coup sûr. On a assez glosé sur les envoyés spéciaux et leur impossibilité de connaître en quelques jours de l’intérieur les situations dont ils parlent, pour ne pas apprécier le fait que de l’espace soit donné dans nos médias à des journalistes insérés dans une réalité, dont ils connaissent les tenants et aboutissants, et où ils perçoivent des faits, des évolutions, des implicites qu’un extérieur ne peut pas percevoir.

Lorsque, par exemple, en 2006, des habitants des îles Chagos, près de l’Ile Maurice, ont pu, pour la première fois après une quarantaine d’années, retourner sur leurs anciennes terres dont ils avaient été expulsés pour construire la base militaire états-unienne de Diego Garcia, il fallait être journaliste mauricien pour être au courant et envoyer des articles, qui furent repris dans nos deux quotidiens francophones de référence. Lorsque, l’année d’avant, une famine se déclara au Niger, c’est dès son origine, en mars, que nous avons pu disposer d’un article... qui ne fut publié nulle part tant que la BBC ne donna pas le signal médiatique, trois mois plus tard...

Et, plus récemment, alors que les reportages sur la RD Congo continuent de mettre en évidence les conflits et les freins au redémarrage du pays, nos correspondants, disséminés dans quasi toutes les provinces, ne cessent de nous envoyer des informations sur des aspects de la vie quotidienne qui connaissent une amélioration : une route qui désenclave le commerce d’une région par ci, la fin de l’impunité pour telle catégorie de tricheurs par là, des initiatives citoyennes dans des régions reculées, des activités culturelles qui transcendent les ethnies, etc. Toutes ces choses qu’un correspondant permanent basé dans la capitale ignore, et qu’un envoyé spécial survole, attiré qu’il est par ce qui saute aux yeux plutôt que par les évolutions lentes.
Et pourtant... ce journaliste, qui se fait ainsi le relais de sa réalité locale, voire de pays dont on ne parle quasi jamais, ce journaliste qui apporte la richesse de sa connaissance du terrain, des gens, de leurs implicites... pose autant de problème qu’il n’en résout.

Question de sensibilité

D’abord pour une raison simple, que l’on peut résumer par : « pour bien traiter un sujet, il faut tout autant connaître le public auquel on s’adresse que la réalité dont on parle ». Ce qui n’est évidemment pas le cas d’un journaliste congolais de Kikwit, par exemple, lorsqu’il écrit un article destiné à un média belge, sénégalais et peut-être même rwandais. Ce n’est pas seulement une question de forme, ou de langage à utiliser. C’est aussi l’appréciation de l’importance des sujets qui va varier : l’envoyé spécial sera par exemple interpellé par le travail des enfants dans des mines artisanales alors que pour un autochtone, c’est devenu tellement banal qu’il ne pensera même pas à en parler. C’est encore la manière d’approcher les interlocuteurs : l’interpellation, la question qui dérange, le fait de rebondir sur une réponse insatisfaisante... seront plus difficiles dans des milieux où le respect de l’autorité est plus fort que chez nous, à tort ou à raison. C’est enfin, comme l’indiquait une discussion récente avec un confrère de la RTBF spécialiste du Congo, « l’histoire du verre à moitié vide ou à moitié plein » : un envoyé spécial étranger qui débarque dans une région où l’électricité ne fonctionne qu’un jour sur trois sera enclin à conclure que « rien n’est résolu », alors que son confrère local y verra une amélioration, sachant que dans le passé, il n’y avait du courant qu’un jour sur quatre.

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Mais c’est aussi pour une seconde raison que la forte insertion d’un journaliste dans un contexte local peut l’empêcher d’en être un bon relais : celui qui a le nez sur un mur ne voit qu’une brique, et n’en a aucune vue d’ensemble, ni aucun recul. Autrement dit, notre expérience nous a souvent montré que des correspondants ne parvenaient pas à prendre du recul par rapport à ce qu’il apparaissait des évidences, parce qu’ils n’imaginent pas d’autre mode de fonctionnement d’une réalité que ce qu’ils connaissent dans leur société, leur communauté. Nous avons ainsi reçu récemment, de RD Congo, la proposition d’un correspondant qui souhaitait parler d’une « tactique » utilisée par les habitants d’une ville : pour se venger de la SNEL, la société nationale d’électricité, qui ne remplit pas son contrat en ne fournissant pas de courant électrique en permanence, ces habitants laissent tous leurs appareils et tout leur éclairage branché lorsque le courant est là. Une attitude que nous avons d’emblée trouvée aberrante, mais à laquelle le correspondant, lui, donnait une connotation positive, en tant que réaction d’habitants qui ne se laissent plus faire par une société de service public défaillante. Il était tellement inscrit dans le contexte de la société locale, qu’il lui a fallu du temps pour prendre du recul.

Il en va de même par exemple à propos de ces nombreuses propositions de sujets sur des groupes de femmes qui s’organisent pour se lancer dans la culture d’un nouveau produit afin d’y trouver un mini-revenu ; rares sont les correspondants qui, spontanément, posent les questions de leurs conditions de travail et de rémunérations.

Le journaliste porte-voix

Car, dans une certaine mesure, ce journaliste, appelé à prendre du recul par rapport à la réalité dont il traite, est aussi membre de sa communauté. En est-il et a-t-il à en être l’expression ? A cette question, la réponse théorique est simple et rapide : non, bien sûr ; le journaliste est au dessus de la mêlée, il doit prendre de la distance par rapport à ses attaches, ses appartenances, ses opinions, ses préférences... La majorité des réponses à l’exercice cité en début d’article sont donc inexactes, puisque les répondants donne priorité à leur appartenance, et sont dès lors tentés de passer sous silence des sujets que l’on peut considérer, « objectivement », comme significatifs, donc intéressants. Mais si la réponse théorique est juste... elle est pourtant en grande partie vaine, dans la mesure où il y a un monde entre l’idéal et la réalité. Car est-il possible, pour un être humain, d’effacer ainsi cette composante de sa personnalité que constitue son appartenance communautaire ?

Ecartons d’emblée l’hypothèse où le journaliste fait délibérément le choix de prendre position, de défendre les thèses et intérêts du groupe auquel il appartient. Dans ce cas, il se fait soit éditorialiste militant, et c’est respectable, soit journaliste malhonnête, et ça l’est beaucoup moins, soit encore agitateur au sein de ce groupe. Les exemples abondent : inutile d’aller nécessairement chercher celui des médias de la haine mortifères dans les conflits africains ; certains confrères qui couvrent l’actualité belge flirtent régulièrement avec cette frontière, surtout du côté flamand - francophone (barrez la mention inutile).
Concentrons-nous plutôt sur l’hypothèse d’un journaliste conscient de ces responsabilités et désireux de bien faire. Peut-il y arriver ? Ce qui ne fait que renvoyer purement et simplement à la question classique de la fameuse objectivité, cette utopie vers laquelle les journalistes devraient tendre, tout en sachant qu’elle n’existe pas, pas plus que la neutralité. Plus précisément, de quelle capacité de décentration un individu peut-il faire preuve par rapport à ses appartenances ? La volonté, la raison, suffisent-elles ?

L’être humain travaille avec sa nature. Les émotions qu’il porte filtrent et influencent son métier. Le journaliste lui-même est inscrit dans la réalité sociale de son pays ou de sa région, alors qu’il lui est demandé de se « décentrer », de prendre de la hauteur. Dès lors, réagit-il à une situation sur base de sa propre appartenance ou selon ses standards professionnels ? En avril dernier, j’assistais à une conférence, à Bujumbura, sur le journalisme francophone, thème dont la pertinence même prêtait à discussion. Une réponse facile consistait à affirmer que le métier a ses exigences, auxquelles on répond bien ou pas, que l’on soit francophone, anglophone, arabophone... Et pourtant, force est de constater des différences, comme par exemple le fait que les journalistes anglophones sont, tendanciellement mais pas absolument, plus soucieux des faits, alors que les francophones seraient plus portés vers le commentaire. Signe que l’environnement influence les pratiques par-delà la volonté des individus.

La communauté, quelle communauté ?

Par ailleurs, il faut rappeler que nos appartenances, à chacun, sont multiples. Car spontanément, lorsqu’on évoque « la communauté » d’un journaliste, l’on pense à son groupe national, ou ethnique, en oubliant que nous avons tous des appartenances diverses. Personnellement, je suis (sans ordre de priorité) homme, belge, francophone, et je me sens de gauche. Et professionnellement, je suis journaliste. Autant de communautés, d’appartenances différentes, complémentaires dans certains cas, contradictoires dans d’autres.
Amin Maalouf, dans Les identités meurtrières 1, explique que « l’identité de chaque personne est constituée d’une foule d’éléments qui ne se limitent évidemment pas à ceux qui figurent sur les registres officiels. Il y a, bien sûr, pour la grande majorité des gens l’appartenance à une tradition religieuse ; à une nationalité, parfois deux ; à un groupe ethnique ou linguistique ; à une famille plus ou moins élargie ; à une profession ; à une institution ; à un certain milieu social... Mais la liste est bien plus longue, virtuellement illimitée : on peut ressentir une appartenance plus ou moins forte à une province, à un village, à un quartier, à un clan, à une équipe sportive ou professionnelle, à une bande d’amis, à un syndicat, à une entreprise, à un parti, à une association, à une paroisse, à une communauté de personnes ayant les mêmes passions, les mêmes préférences sexuelles, les mêmes handicaps physiques, ou qui sont confrontés aux mêmes nuisances ».

Amin Maalouf met ici en évidence que l’identité ne peut être résumée à une vision « ethnique » qui est forcément réductrice. Prendre conscience de ces appartenances multiples permet de se rendre compte que l’on partage avec l’autre, avec « celui d’en face » certaines caractéristiques, et d’éviter ainsi la dichotomie « eux et nous », « ami et ennemi ». Il n’y a plus moi et l’autre face à face en conflit ; il y a un accueil, une compassion d’un côté et de l’autre, un moi violent qui ne trouve pas en face un autre ego auquel il pourrait s’opposer.

Car, de toute façon, il n’y a pas d’autre issue que de chercher à tout prix cette décentration. La charte de Munich, texte de référence pour le métier de journalisme, qui fixe les devoirs et les droits des journalistes, précise à ce propos que les limites que les journalistes s’imposent relèvent de leur propre conscience. Son préambule est révélateur sur ce point. Il affirme : « La responsabilité des journalistes vis-à-vis du public prime toute autre responsabilité, en particulier à l’égard de leurs employeurs et des pouvoirs publics. » Oserait-on, par extension, ajouter : « ...à l’égard de leur communauté » ?

Il n’y a donc pas d’autre issue que schizophrénique : se référer à sa communauté, et tout faire pour s’en éloigner...