Formation en 16 mm

Mise en ligne: 8 juin 2007

La formation, c’est le cinéma
avec la caméra en moins ?, par Julia Petri et Chafik Allal

« Je me sens comme après un bon film, j’ai besoin de laisser décanter pour en parler ». Ces propos, tenus par une personne présente à une des formations d’ITECO, avaient de quoi nous dérouter et nous faire réfléchir. Alors quoi ? « La formation, c’est le cinéma avec la caméra en moins ? » avions-nous envie de lui demander ! Mais, nous n’avons jamais osé aborder ce sujet, ni avec elle ni avec d’autres ; nous ne savons pas pourquoi.

A y regarder de plus près, il y a sans doute plus de liens qu’il n’y paraît entre la formation et le cinéma. D’abord parce qu’un film, comme une formation, est construit à partir d’une « position dans le monde », lieu d’un micro pouvoir, que quelqu’un d’autre -réalisateur ou formateur- aura choisie et à partir de laquelle il va nous montrer subjectivement des faits et des histoires. Ensuite, parce que, former, comme faire un film, c’est éveiller ou réveiller des capacités d’émerveillement chez les personnes présentes dans une salle de projection ou de formation ; c’est toucher les sens avant de construire le sens. Et finalement, à travers la mission de la formation et du cinéma consistant à « servir, comme en tennis, pour que l’autre réagisse », de provoquer des réactions, de « faire rebondir la balle » : bref une mission de service public [1].

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Mais qu’en est-il réellement de ce que formation et cinéma peuvent produire à l’époque actuelle ? Serge Daney [2] constate que le cinéma actuel n’arrive plus à amener les gens à réagir sur les sujets traités ni à faire rebondir la balle, et que, souvent, les spectateurs se retrouvent fort démunis pour parler d’un film. Cette observation, apparemment banale et circonscrite à une forme artistique particulière, semble beaucoup plus générale. En témoignent les propos de Miguel Benasayag [3] : selon lui, l’époque actuelle est caractérisée par une perte de la « fonction sujet » et « cette perte de la fonction sujet implique inévitablement celle de l’une des dimensions propres au sujet, à savoir la production autonome d’énoncés, de discours... tout se passe comme si désormais les mots ne servaient qu’à témoigner de l’inévitabilité des choses. Et que l’être parlant se trouvait ainsi condamné à parler sans pouvoir exprimer autre chose que ce qui est ou ce qui a été » [4]. On peut s’interroger longtemps sur les causes de ce phénomène, mais tel n’est pas le but de cet article.

Les propos de Benasayag suggèrent quelque chose de très profond : que les hommes, entendus dans ce texte comme personnes, hommes et femmes, n’osent plus savoir où ils sont, où ils aimeraient être et ce qu’ils pourraient faire pour s’inscrire et trouver leur place dans le monde. Une telle problématique pose question et nous amène à nous interroger quant à nos pratiques de formation. Dans ce contexte, que devient le sens de la formation d’adultes et que pouvons-nous faire face à pareille situation ?

Commençons par pointer un écueil à éviter : celui de faire d’emblée de la formation de citoyens. Il est tentant d’utiliser les recettes et les visions d’hier dans un contexte qui a fort changé : il n’y a pas si longtemps, on s’évertuait à former des citoyens qu’on considérait, à tort ou à raison, comme des hommes pour qu’ils participent à la vie de la cité, hic et nunc. On n’en est plus là. Certains ne sont plus vus que comme citoyens (présents ou à venir), là où ils ont besoin d’être vus, perçus, aperçus comme des hommes ; les exemples ne manquent pas de personnes, en décrochage social, à qui on parle d’émancipation citoyenne quand elles veulent d’abord un regard humain sur elles. Dans ce contexte, former des adultes reviendrait d’abord à créer les conditions pour que les hommes et les femmes puissent redevenir personnes, c’est-à-dire penser et parler à partir de leur position dans le monde : d’abord se situer et se positionner ; ensuite parler de leur vision de l’avenir et de leur rapport au monde afin de pouvoir agir. « Elémentaire mon cher Watson », diront certains. Eh bien, pas tant que cela : atteindre l’objectif qui précède est compliqué parce que, entre autres, penser est et reste un acte sauvage. Comment faire alors ?

Un premier moment pourrait consister à proposer des situations où les personnes reprennent la parole pour qu’elles se disent, qu’elles se racontent, et ce faisant, qu’elles puissent s’exprimer sur l’idée du « vivre ensemble ». Ce premier moment, appelé mise en expression [5], aiderait tout un chacun à se réapproprier le côté humain de l’homme [6] : connaître « je », savoir « je », dire « je », savoir-faire « je ». Il pourrait permettre aux personnes de redevenir visibles, et donc être vues. En se mettant en expression, l’homme redevient auteur de situations concrètes en formation pour devenir auteur dans sa vie et de sa vie.

Un deuxième moment pourrait être de permettre aux personnes la mise en scène de situations qui les préoccupent pour qu’elles mettent ensuite en scène leurs propres vies. Ceci peut être justifié par le fait que « si je sais d’où je parle et je perçois d’où les autres me parlent, alors je peux créer une mise en scène qui nous permette de rentrer en interaction ». Se mettre en scène c’est aussi se situer puis se positionner par rapport aux autres. Ce qui prépare l’homme à un autre moment de mise en action permettant de réagir sur les contextes pour essayer de les changer en formation et dans la vie.

Quand on considère les choses sous cet angle, former revient d’abord à déformer, déconstruire pour construire quelque chose d’autre chez un autre « moi » qui s’exprime, se met en scène dans le monde et agit différemment. Mais comment cette approche de la formation s’exprimerait-elle dans le cas précis de la formation de formateurs ?

Pour répondre à cette question, on peut se référer à la métaphore de l’arbre. Au préalable, notons d’abord que d’un tronc partent des branches, qui engendrent d’autres branches ; remarquons ensuite qu’aucune branche n’exige du rameau qu’elle engendre qu’il donne des fleurs. Par cette analogie, on peut se dire que certaines branches, alimentées par capillarité [7], peuvent jouer le rôle de passerelles sans fleurir. De même, on peut imaginer la propagation des micro pouvoirs, par capillarité, grâce à la formation de formateurs, vus comme des branches passerelles. La formation de formateurs peut donc être vue comme la création de conditions pour une mise en expression, une mise en scène et une mise en action d’hommes pouvant jouer le rôle de passerelles, permettant une propagation de micro pouvoirs par capillarité sans objectifs de changements immédiats.

Dit comme cela, ce triple moment peut être perçu comme individualiste : en effet, on peut difficilement réfuter le fait que tout cela se passe à l’échelle d’un individu, mais celui-ci est d’abord vu comme centre de micro pouvoirs. Si le premier objectif - mise en expression- reste centré sur l’individu, les deux objectifs suivants -mise en scène et mise en action- permettent de sortir de la condition de séparation et de retrouver le lien avec le monde et avec les autres. Ceci permet de casser le mythe de l’individu [8] : dans ce mythe, les hommes sont solitaires, isolés les uns des autres, comme des îles dans la mer ; Deleuze, repris par Benasayag [9], voit ces îles plutôt comme des plis, liés les uns aux autres à une certaine profondeur. La mise en scène et la mise en action peuvent peut-être permettre de retrouver la profondeur et donc les liens. Le mythe de l’individu ainsi cassé, les multiples liens entre les individus permettraient de démultiplier les micro pouvoirs. Et à la suite de Foucault, nous pensons que la transformation de la société passe par des transformations utilisant les micro pouvoirs pour vivre autrement. Autrement ? Oui, la question du « autrement » reste posée : à quoi peut-on le rattacher en formation de formateurs ? Mais s’intéresser à cette question revient à s’intéresser à la question du choix des thèmes dans le cinéma d’auteur...

Que reste-t-il de l’abjection ?

Au nombre des personnalités de notre époque que je n’aurai jamais rencontrées, il n’y a pas seulement les Bourdieu, Deleuze, Said ou Freire. Il y a aussi le lumineux Jacques Rivette 1. En 1961, ce critique de cinéma écrivit un article fondateur, intitulé De l’abjection. Cet article, étonnamment court, avait d’abord suscité quelques petites controverses d’artistes ou d’intellectuels à l’époque. Mais pas de grande querelle qui puisse rester dans l’histoire. Il y était question des liens entre morale et travelling 2, avec, comme illustration des propos tenus, la description de scènes de deux films : Nuit et brouillard, d’Alain Resnais, et Kapo, de Gillo Pontecorvo. Un plan de ce deuxième film, travelling-avant en contre-plongée sur le cadavre de Riva, une jeune femme qui se suicide en se jetant contre des barbelés électrifiés dans un camp de concentration, était pour Rivette l’image de l’abjection, la limite à ne pas franchir quand on filme.

Après avoir lu cet article, on peut en rester là en appréciant ou pas le ton, les positions et la sensibilité de l’auteur. Mais quand on apprend que la question de ce travelling-avant, devenu « le travelling de Kapo », a suscité une réflexion qui a divisé et continue de diviser le monde du cinéma, on en reste étonné. Exemple : en 1994, soit 33 ans après, un autre critique de cinéma, Serge Daney, reprend ce sujet dans un article aussi court. Il écrit notamment : « Le texte de Rivette 3 me permettait de mettre des mots sur ce visage-là de l’abjection. Ma révolte avait trouvé des mots pour se dire. Mais il y avait plus. Il y avait que la révolte s’accompagnait d’un sentiment moins clair et sans doute moins pur : la reconnaissance soulagée d’acquérir ma première certitude de futur critique. Au fil des années, en effet, le travelling de Kapo fut mon dogme portatif, l’axiome qui ne se discutait pas, le point limite de tout débat. Avec quiconque ne ressentirait pas immédiatement l’abjection du travelling de Kapo, je n’aurais, définitivement, rien à voir, rien à partager » 4.

Plus récemment, en 2007, Thierry Odeyn 5 a passé, en formation, une séquence où Daney parlait du travelling de Kapo. Je faisais partie du public et je reconnais que, depuis ce jour, j’arrive à me situer plus, à me dire face au travelling de Kapo, et je suis capable de mettre des mots sur mes limites et sur mon désamour de certains films : j’arrive à me mettre en expression sur ce thème et d’autres qui lui sont proches. Pour moi aussi, l’abject avait, dès lors, un visage.

Au delà de cette mise en expression,
voir cette séquence a fait naître chez moi un questionnement sur la propagation de la réflexion de Rivette : cette réflexion a marqué plusieurs critiques, cinéastes, amateurs, publics sur plusieurs dizaines d’années. Ceci témoigne de la capacité d’une idée à essaimer de façon tout à fait inattendue. Et le plus surprenant c’est que, dénué de toute prétention éducationnelle, ce texte ne pouvait pas laisser imaginer un tel impact. Ce qui donne à réfléchir.

Le succès de la propagation du texte de Rivette peut nous aider et guider dans les formations que nous proposons : comment cette propagation a pu réussir ? Et y a t il une pratique en formation, sur un thème donné, qui serait équivalente au travelling de Kapo sur la mort ? Cela dépend probablement des thèmes qu’on veut traiter et du mystère 6 qui peut les entourer. Peut-il néanmoins y avoir une forme équivalente à l’abjection de Kapo dans le cas de la formation de formateurs ?

Pour répondre, paraphrasons Rivette 7 : il est des choses qui ne doivent être abordées que dans la crainte et le tremblement ; et comment, au moment de parler de choses mystérieuses, ne pas se sentir un imposteur ? Mieux vaudrait en tout cas se poser la question et inclure cette interrogation, de quelque façon, dans ce que l’on dit en formation ; mais le doute est bien ce dont beaucoup sont le plus dépourvus.

Chafik Allal

1 Construction de phrase faisant un parallèle avec l’article de Serge Daney, critique célèbre des Cahiers de Cinéma puis de Libération.

2 Le travelling est un déplacement de caméra. L’objectif d’un travelling est soit de suivre un sujet, soit de s’en rapprocher ou de s’en éloigner.

3 Jacques Rivette, « De l’abjection », in Cahiers du cinéma n° 120, juin 1961.

4 Serge Daney, Persévérance, éditions POL, 1994.

5 Thierry Odeyn est professeur à l’Insas et formateur d’adultes en langage cinématographique.

6 Le mystère n’est pas entendu ici ni dans le sens de l’énigme ni dans le sens du tabou.

7 Jacques Rivette, op. cit.

[1Serge Daney dans le documentaire réalisé par Pierre-André Boutang et Dominique Rabourdin et qui lui est consacré, Serge Daney - Itinéraire d’un ciné-fils, 2004.

[2Serge Daney était un célèbre critique qui intervenait dans les Cahiers du Cinéma et dans Libération.

[3Miguel Benasayag, La fragilité, La Découverte Poche 2004.

[4Miguel Benasayag, op. cit.

[5L’idée de mise en expression vient de Jean Sur

[6Ceci est proche de l’idée de « hominiser l’homme » de Paulo Freire dans Pédagogie des opprimés, Maspéro, 1974.

[7Pour des explications et détails sur la capillarité, lire l’interview de Miguel Benasayag par Mona Chollet

[8Miguel Benasayag, Le Mythe de l’individu, La Découverte, 1998.

[9Miguel Benasayag, La fragilité, La Découverte Poche 2004.