L’outil ne fait pas le formateur

Mise en ligne: 11 juin 2007

L’outil « séduction », l’outil « super bon », l’outil « sur mesure », autant de pièges dans les mains d’un animateur qui ne maîtrise pas son sujet, par Annick Honorez

Dans une démarche éducative, on commence logiquement par élaborer les objectifs pédagogiques, en lien avec les objectifs généraux et en vue de la finalité de l’association. Cette démarche peut paraître fastidieuse mais elle est fondamentale car il est important de savoir où l’on veut aller afin de choisir la stratégie éducative adéquate et afin d’évaluer le processus.

Or, on constate que, bien souvent, les objectifs pédagogiques ne sont pas clairs. Une des raisons de la faiblesse de certains processus pédagogiques est que l’on part de l’outil plutôt que des objectifs. L’outil, par définition, n’est qu’un moyen mais le formateur ou l’animateur peut avoir, avec lui, plusieurs rapports qui pourraient se décliner comme suit :

L’outil « séduction ». C’est un bon outil, il fonctionne à tous les coups, on s’amuse, il est conscientisant, participatif, oui mais... que fait-on après ? C’est notamment le cas des jeux de rôles ou de simulation. On veut faire de la pédagogie active, alors on fait participer les gens, on a peur qu’ils s’ennuient. Différents pièges sont pourtant là, sommes-nous vraiment capables d’exploiter jusqu’à la dernière goutte ce que peut donner l’outil ? On a trop tendance à passer d’une chose à l’autre sans exploiter un maximum ce que peut donner un outil tel qu’un jeu. Dans un jeu de rôles ou de simulation, l’essentiel n’est pas ce qui est joué, mais ce qu’on en fait après, l’exploitation pédagogique est donc fondamentale car il faut pouvoir s’extraire de ce qu’on a joué pour revenir à la réalité.

L’outil « super bon ». Tel que le jeu des chaises, qui n’est pas un jeu en réalité mais un exercice de visualisation. Ce jeu, créé par ITECO il y a des années, est utilisé par de nombreuses organisations. Beaucoup l’ont adapté et enrichi. Il est vrai qu’il fonctionne bien, mais comme il est très présent, il arrive souvent que des participants à des formations d’ONG l’aient déjà expérimenté. Même s’ils veulent bien jouer le jeu, l’effet de surprise diminue au fur et à mesure.

L’outil-synthèse. Certains outils, tels que des grilles, des schémas et des tableaux sont conçus pour synthétiser des contenus abordés en formation. Pour les participants à ces formations, ces grilles vont faire sens puisqu’elles schématisent ce qu’ils auront discuté, travaillé. Mais si ces grilles sont utilisées sans le processus qui y mène logiquement, elles peuvent être assez indigestes pour les participants. Le formateur ou animateur peut donc être plus perdu qu’autre chose s’il ne maîtrise pas le contenu au-delà de la synthèse. Par définition, un tableau et un schéma sont synthétiques, il faut donc qu’ils soient abordés comme une synthèse et pas comme un contenu en soi. Cela montre bien que l’outil n’est qu’un outil et que le formateur ne peut pas s’appuyer uniquement sur lui pour que les participants comprennent, apprennent. De plus, utiliser des grilles et des schémas sans savoir ce qu’il y a derrière peut fortement dénaturer le contenu.

L’outil qui « impacte ». Certains documents audio-visuels, par exemple, sont trash, ils montrent la situation crue, réelle, dure ; telle qu’elle est certes, mais complètement démotivante. Un film comme L’île aux fleurs est désormais très bien connu mais quand on le voit pour une première fois, on est un peu cassé. L’animateur qui connaît ce film par cœur est prévenu de l’effet qu’il peut produire, mais en reste-t-il conscient ? Parfois, on jongle avec les émotions d’une manière questionnable. Conscientiser sur les problèmes Nord-Sud sans ouvrir vers des pistes de changement, est-ce vraiment intéressant ?

L’outil « omnipotent ». Il s’agit de l’outil qui ne laisse aucune place au processus d’apprentissage et de réflexion des participants. Il est bien conçu, complet, tout est indiqué, il n’y a qu’à suivre les consignes. Cependant, un espace de recréation, d’appropriation, de décentration est nécessaire pour que la personne se mette en route, entre dans la conscientisation. Un « mauvais outil » au sens d’un outil mal conçu, non finalisé, peut être bien meilleur dans un processus pédagogique qu’un outil bien ficelé parce qu’il donne la possibilité aux participants de s’investir, de chercher à le compléter.

L’outil « sur mesure ». Certains outils sont conçus dans un contexte tellement serré qu’ils ne vont pouvoir servir qu’à un certain type d’animation, par une association bien précise et dans un temps limité. Cela questionne la durabilité de l’outil et l’efficience en termes de coût-bénéfice. Que d’énergie investie parfois pour construire un outil au lieu de la mettre dans l’exploitation qu’on peut faire à partir de plein d’outils ! Certains outils ont une longue vie car ils savent s’adapter au temps en proposant des processus, d’autres sont tellement pleins de contenus à transmettre qu’ils deviennent obsolètes, tant le monde change vite. C’est notamment le cas de certaines pièces de théâtre qui perdent vite de l’intérêt par rapport au contexte tout en ayant coûté assez cher. C’est aussi le cas de jeux et de dossiers pédagogiques. Certains outils sont aussi parfois tellement complexes, tellement liés à un contexte spécifique, qu’ils sont difficiles à animer et demandent alors des formations spécifiques.

L’outil « tout public ». Dans la conception d’une action éducative, il arrive souvent que l’on fasse l’impasse d’une étude approfondie du public. Beaucoup d’actions en éducation au développement sont orientées vers les jeunes, or « les jeunes », cela ne signifie rien en soi. Il faut en effet tenir compte des tranches d’âge, du milieu social, de la formation de départ, du contexte rural ou urbain. Par exemple, il y a quelques années j’ai conçu et joué une pièce de théâtre avec marionnettes sur la dette pour les enfants en fin de cycle primaire. J’ai fait l’erreur d’accepter de la jouer devant une classe de fin de secondaire. Les jeunes m’ont en effet renvoyé, à juste titre, que le contenu les intéressait mais pas la forme. Si on leur montre des marionnettes, ils peuvent, à la limite, se sentir infantilisés, ce qui n’est pas pédagogique.

L’outil « visibilité ». Nous sommes de plus en plus dans une logique du résultat, il faut pouvoir montrer ce qu’on produit, il faut des preuves tangibles du travail accompli. Cette logique mène à produire des outils qui ont pour fonction essentielle la visibilité de l’association, la « fenêtre » de la « bonne pratique ». Or, produire des outils demande beaucoup de travail et il arrive trop souvent que ces outils ne soient pas assez utilisés dans le moyen ou long terme.

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L’outil ne remplace pas l’animateur ou le formateur. Si ce dernier ne sait pas vraiment pourquoi il l’utilise, ce qu’il veut en faire, s’il le prend juste parce qu’il trouve que c’est intéressant, il risque d’être piégé et d’avoir des participants avec une mine perplexe. Car les gens n’aiment pas, en général, d’être menés en bateau, ils veulent voir le phare ou le port. Ils veulent savoir où on les mène, ils ont besoin de sentir ou, mieux, de connaître, l’objectif poursuivi. Si l’animateur-formateur n’est pas assuré du pourquoi il utilise à tel moment du processus tel ou tel outil, cela se voit et se sent. De plus, si l’animateur-formateur s’appuie sur l’outil pour atteindre ses objectifs, il ne compte pas vraiment sur la créativité du groupe, sur le besoin du groupe de pouvoir s’exprimer, de dire à sa façon comment il perçoit les choses. Les gens, en général, semble-t-il, manquent d’espaces de parole. Notre expérience, à ITECO, nous montre à quel point il est nécessaire de créer ces espaces.

Eduquer au développement, éduquer à la complexité du monde, ce monde si grand, si vaste et si injuste, c’est aussi mettre en mouvement quelque chose de différent, c’est sortir de la relation professeur-élève telle qu’elle est souvent abordée, c’est ouvrir un espace pour réfléchir à comment on peut changer le monde.

Il est important de mettre notre créativité en route pour trouver les outils, les adapter, en faire ce qu’ils sont : des outils et non des processus. Nous sommes garants des processus, nous, animateurs et formateurs, et il est essentiel de retenir que nous ne sommes pas tout ! La formation et l’animation se passent entre ceux qui sont là... Ce sont eux qui sont capables de transformer l’outil pour qu’il leur apprenne quelque chose.