La pédagogie est-elle soluble à distance ?

Mise en ligne: 11 juin 2007

Un formateur guinéen peut se former en Suisse sans quitter son pays ? La réponse est bruxelloise : Non, peut-être..., par Corinne Mommen et Antonio de la Fuente

S’il est aujourd’hui incontestable qu’internet a transformé radicalement le paysage de l’information et de la communication, son influence dans le champ éducatif est peut-être moins visible et pourtant tout aussi réel. Le champ de la formation est en train de s’élargir et un nouveau marché de l’éducation est en train de se développer : formations en ligne, universités virtuelles, téléenseignement aux mains des éditeurs de produits multimédias, de concepteurs et fournisseurs de services en ligne et autres opérateurs de télécommunications.

Ce développement foisonnant ne bénéficie ni des contrôles ni des labels d’homogénéisation et pose question. Sur le plan politique, il est nécessaire de s’interroger sur le rôle que ces fournisseurs de services éducatifs jouent face à l’enseignement public et aux associations d’éducation permanente, quand on connaît la différence de moyens, de contrôle.

D’un point de vue social, la fracture numérique, même si elle a tendance à diminuer, est toujours tout aussi flagrante. Pour frapper les esprits on disait il y a quelques années qu’une ville comme New York comptait plus d’individus connectés que le continent africain tout entier. « Internet ne bénéficie qu’aux individus relativement aisés et instruits, concluait il y sept ans le Programme des Nations unies pour le développement dans son Rapport mondial sur le développement humain. 88 % des internautes vivaient dans des pays industrialisés qui représentent à peine 17 % de la population mondiale ». On ajoutera que les Etats-Unis et le Canada, qui représentent moins de 5 % de la planète en termes de démographie, abritent près de la moitié des internautes, alors que l’Afrique, qui fournit
13 % de la population mondiale, pèse moins de 1 % dans le cybermonde ». Des chiffres plus récents pourraient faire monter cette tendance légèrement atténuée mais elle reste dans l’ensemble valable.

Ce fossé numérique a été défini comme « l’inégalité face aux possibilités d’accéder et de contribuer à l’information, à la connaissance et aux réseaux, ainsi que de bénéficier des capacités majeures de développement offertes par les nouvelles technologies de l’information. Ces éléments sont quelques-uns des plus visibles du fossé numérique, qui se traduit en réalité par une combinaison de facteurs socio-économiques plus vastes, en particulier l’insuffisance des infrastructures, le coût élevé de l’accès, le manque de création locale de contenus et la capacité inégale de tirer parti, sur le plan économique et social, d’activités à forte intensité d’information » [1].

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Au-delà de l’analyse sociopolitique, nous sommes également obligés de nous poser des questions sur la pertinence pédagogique des outils virtuels. Si comme l’a dit François Houtart, relier tout le monde à internet n’est pas une révolution sociale, l’utilisation d’internet à des fins formatives est loin d’être une révolution pédagogique.

Ainsi, la formation de formateurs organisée par Polygone s’est appuyée sur une plateforme d’apprentissage virtuel, à travers laquelle pouvait s’organiser la mise en commun de documents de ressources, des forums de discussion, ainsi que des ateliers virtuels proposés par les formateurs. Cette formation s’adressant à des participants venant de régions géographiquement éloignées, on pouvait supposer que cet outil allait jouer un rôle essentiel d’articulation entre les personnes, mais aussi entre les différents moments résidentiels. Or, le bilan, après un an et demi de fonctionnement est loin d’être convainquant.

D’une part dans sa forme, l’outil n’est ni très engageant ni très flexible. On perd ainsi du temps pour voyager d’un secteur à l’autre du site. Les participants se sont appropriés la plateforme virtuelle pour y déposer ou aller rechercher des documents, mais les quelques forums de discussion n’ont pas été réellement investis, même au sein de groupes de travail relativement restreints, l’utilisation du courrier électronique semblait plus confortable.

Les ateliers virtuels consistaient en un travail individuel soit de réaction à un document proposé, soit de production à partir de la pratique sur base d’une liste de questions. Rien ne poussait les participants à aller voir ce que les autres avaient produit, ni à y réagir. Un seul atelier a proposé une construction collective utilisant un wiki [2], où chacun venait rajouter un paragraphe à un document collectif.

Si l’outil reste précieux en tant que
bibliothèque permettant de partager et d’archiver des documents de référence communs, éventuellement comme moyen de communication, les processus d’apprentissage ont plus de difficultés à se construire dans le virtuel. En tous cas pour l’éducation qui nous intéresse, c’est-à-dire une éducation qui se veut systémique plutôt qu’analytique, qui s’appuie sur le groupe comme moteur d’apprentissage tout autant que sur les éléments apportés par les formateurs et qui recherche le questionnement et la transformation des représentations plutôt que la transmission de savoirs.

La question reste la même pour toute démarche pédagogique : comment rassembler dans un support les ingrédients de base des pédagogies actives, c’est-à-dire le fait de se retrouver dans un même espace-temps en situation de défi, en identification et confrontation avec un groupe de personnes (qui réagissent au même moment à la même situation), pour que chacun explicite et construise son propre système de significations ?

Ce défi n’est sans doute pas insurmontable mais demande des compétences et une présence renforcées pour accompagner les personnes de l’autre côté de l’écran. Tout outil aussi puissant et séduisant qu’il soit, n’évacue pas le rôle du formateur, depuis la construction et la proposition de la situation défi, l’accompagnement des processus individuels et collectifs, les synthèses nécessaires, les apports complémentaires et les rebonds. Si l’utilisation d’internet et de la communication virtuelle peut compléter un processus de formation surtout dans ses aspects d’information, de communication et de systématisation, le cœur de la démarche reste ancré dans un vécu collectif.

Une formation guinéenne suivie par des formateurs suisses à distance ? C’est techniquement possible mais inexistante dans les faits. Faut-il s’en étonner ?

Niger, l’internet remplace les profs, article de Souleymane Saddi Maazou, est intéressant à ce propos.

[1Elie Michel, « Le fossé numérique. L’internet, facteur de nouvelles inégalités ? », Problèmes politiques et sociaux, La Documentation française, n° 861, août 2001, p. 32.

[2Un wiki est un système de gestion de contenu qui rend les pages librement modifiables par tous les visiteurs autorisés. On utilise les wikis pour faciliter l’écriture collaborative de documents avec un minimum de contraintes. L’encyclopédie Wikipédia est devenue le wiki le plus visité au monde.