Présentation : La solidarité peut être un sport collectif

Mise en ligne: 15 mars 2007

Le sport peut être un allié dans un effort de développement et d’intégration et, par certains côtés, un obstacle à celui-ci, par Antonio de la Fuente

Comme le dieu Janus, le sport présente un double visage. D’une part, il incarne les meilleures valeurs humaines, le jeu, l’effort, la solidarité. D’autre part, à bien des égards, le sport, surtout le sport dit d’élite, présente un visage déformé par la compétition à outrance, l’appât du gain et le mépris de l’autre, en particulier du faible et du vaincu, visage sur lequel le dopage et la tricherie ont imprimé aussi des ratures. Ainsi, le sport peut être vu comme un allié potentiel dans un effort de développement et d’intégration, et hélas, par certains côtés, comme un obstacle à celui-ci.

Comme pour la double tête du dieu Janus, nous pouvons faire une lecture optimiste et une lecture pessimiste des réalités du sport et son rapport au développement humain. Nous pouvons aussi tenter une improbable synthèse de ces deux lectures et jeter sur les réalités du sport un regard réaliste. A l’instar de ce qui se passe sur les terrains du football professionnel belge et, plus largement, européen où, tel que le montre l’article d’André Linard dans cette édition, la présence africaine est quantitativement et qualitativement incontournable. Et en parallèle à celle-ci, des phénomènes de rejet « racistoïde » sont monnaie courante et, pire encore, provoquent une forme perverse d’accoutumance.

Nous pourrions nous complaire à multiplier les arguments de ceux qui regardent le sport contemporain de travers. Retenons en deux : « L’évolution du sport depuis trente ans n’est en rien positive. Il y a une aggravation des situations. Elle était prévisible. Les dérives - dopage, profit, violence - vont s’accentuer. La concurrence généralisée et le progrès continu étant les deux axes de la logique de la compétition, il ne peut en être autrement. Le sport tel qu’on le connaît aujourd’hui est né avec le système capitaliste, il a les mêmes tares que lui, il évoluera comme lui » affirme le sociologue Michel Caillat.

Le romancier Jean-Bernard Pouy, lui, raconte : « Quand j’étais jeune, on faisait de l’éducation physique et sportive ; aujourd’hui, on fait du sport. Et ça n’a plus rien à voir. Le sport, celui qu’on nous montre, c’est du travail hautement rémunéré, du spectacle, une parabole de l’entreprise. Il y a longtemps que le sport n’est plus un moyen d’entretenir sa santé ou de cultiver sa force ».

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Le sport présente des chiffres mirobolants et des réalités pas toujours reluisantes. Comportements égocentriques de l’élite sportive, tricherie, dopage, violence, racisme, exclusion, hooliganisme, chauvinisme, dégâts sur la nature et les cultures, la liste des méfaits attribués au sport est longue, dont la surexploitation des enfants et des jeunes par des entraîneurs, des managers et des clubs n’est pas la moindre : d’après une étude menée au Mexique 71 % des sportifs interrogés disent avoir été victimes de harcèlement sexuel eux-mêmes ou connaître une victime ; dans 67 % des cas l’agresseur est l’entraîneur et dans 92 % des cas les abus se sont produits dans des installations sportives.

Concernant le sport mécanique, nombreux sont ceux qui ne sont pas prêts à considérer qu’il s’agit de sport. Le Paris-Dakar, épreuve emblématique, « une course que beaucoup présentent comme un événement sportif, n’a en fait pas grand-chose à voir avec une saine compétition » pointait à juste titre un éditorial du journal du Vatican L’Osservatore Romano, et cela notamment en raison du « caractère indéniablement violent de toute tentative d’exporter des modèles occidentaux dans des environnements humains et des écosystèmes qui n’ont pas grand-chose à voir avec l’Occident ». La course a coûté la vie à 49 personnes en 29 ans. Une liste de ces victimes publiée par le journal espagnol El País montre que les morts européens ont tous une identité tandis que les victimes africaines restent toutes anonymes.

Malgré tous ces écueils (et en partie au moins à cause d’eux), l’intérêt de la population pour le sport est grandissant, phénomène amplifié sans doute par l’hypermédiatisation dont bénéficie le sport. D’après un sondage récent auprès de la population espagnole sur les sujets d’information qui intéressent le plus, la réponse spontanée va majoritairement (30 %) aux sports, suivis de la santé (26 %) et les spectacles (20 %).

Et si cet intérêt s’exprime majoritairement vis-à-vis des sports professionnels et d’élite, l’intérêt pour la pratique du sport au jour le jour est aussi un phénomène massif, au point que 13 millions de Français font partie d’un club ou d’une association sportive. Ces associations associent davantage de monde que tous les partis, syndicats et Églises réunis, ce qui fait du mouvement sportif véritablement un enjeu de pouvoir dans la société contemporaine.

Norbert Elias affirme dans son classique Sport et civilisation que la compétition sportive et le système parlementaire sont deux institutions qui partagent une même nature en permettant l’excitation contrôlée des émotions et le contrôle des pulsions violentes. Sport et démocratie sont nés dans la vieille Athènes et ont été recréés, dans leur version moderne, en Europe occidentale, plus particulièrement en Angleterre. Mais si les meilleures institutions produisent, parfois, les pires effets, il n’y a rien d’étonnant que des groupes de hooligans (encore une invention britannique) essayent de saper les limites qui séparent l’excitation de la violence pour gagner le rôle de protagonistes qui ne trouvent pas de pouvoir dans la distribution sociale.

Vu que le sport propulse autant d’énergie chez un nombre important de citoyens, vu qu’il permet de la déployer dans la poursuite d’objectifs individuels et collectifs, certains acteurs se sont dits qu’il devrait être possible de mettre le sport dans une dynamique de développement humain. « La solidarité est un sport collectif », c’est la devise de l’association française Sport sans frontières.

C’est ainsi que de nombreuses associations et ONG utilisent le sport comme un espace pour regrouper et renforcer les liens sociaux, comme un ciment pour bâtir des parcours individuels et collectifs et parfois pour rebâtir des vies brisées, à l’instar de l’expérience de Fous du foot rapportée dans cette édition.

Le sport est aussi utilisé par des associations qui promeuvent la solidarité internationale pour mener à bien des projets de coopération dans le Sud et de sensibilisation au cœur du monde développé, souvent en prenant appui sur des manifestations sportives d’ampleur internationale, comme les championnats du monde ou les jeux olympiques.

Aussi bonne que paraisse l’idée qui leur donne vie, ces initiatives ne se heurtent pas moins aux dures réalités du terrain. Concevoir, mettre sur pied une action et l’évaluer est toujours un parcours semé d’embûches. Colin Higgs : « L’évaluation du sport dans les programmes de développement est un problème pour un certain nombre de raisons systémiques, la plus sérieuse étant la croyance bien ancrée chez ceux qui proposent un programme de développement à partir d’activités sportives que ce qu’ils font est positif, bénéfique et a une énorme valeur pour les bénéficiaires de ces programmes ».

Le même Colin Higgs rapporte une expérience de développement par le sport à Trinidad et Tobago, dans les Caraïbes. En 1996, il y avait eu la tentative de lancer un tel projet (un programme de basket pour jeunes handicapés) et à l’époque, nous avons cru que le projet avait échoué. Les années suivantes, il n’y avait toujours pas de signe de réussite de ce programme jusqu’au moment où, cinq ou six ans plus tard, l’un des plus jeunes participants impliqués en 1996 termina ses études et sentit qu’il pouvait diriger un tel programme. L’évaluation entreprise à la fin du projet de 1996 et les trois années suivantes aurait considéré ce projet comme un échec et, cependant, près de dix ans plus tard, ce programme de basket pour handicapés était devenu l’un des projets les plus réussis.

C’est sur cette expérience qui ouvre sur le visage aimable du sport que nous vous convions à suivre ce parcours de réflexions et d’expériences sur les rapports entre le sport et le développement.

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