Une vie rwandaise

Mise en ligne: 4 avril 2014

Ma mère m’a mise au monde alors qu’elle revenait desMa mère m’a mise au monde alors qu’elle revenait des champs. J’ai reçu de mon père le nom de Umutesi, ce qui signifie gâtée, choyée, une manière détournée utilisée par lui pour dire son amour à ma mère. Trente cinq ans plus tard, j’ai échappé par chance à la mort, par Béatrice Umutesi

Je suis venue au monde le 19 mai 1959 dans une famille qui comptait déjà quatre enfants, trois filles et un garçon. Connaissant l’importance que les Rwandais accordent à l’enfant mâle, je pense que ma mère espérait accoucher d’un garçon. Sa belle-famille poussait déjà mon père à prendre une deuxième femme qui lui donnerait des garçons. Elle disait que ma mère risquait de suivre le mauvais exemple de sa propre mère qui n’avait eu que des filles.

Ma mère m’a mise au monde alors qu’elle revenait des champs. Elle m’a accouché seule, sans même l’assistance d’une sage-femme. L’hôpital le plus proche était situé à une quinzaine de kilomètres de la maison et les véhicules étaient rares. Les quelques véhicules qu’on voyait passer appartenaient à des colons blancs et aux dignitaires tutsis. Il n’y avait pas d’ambulance. Les paysans transportaient les malades sur leurs épaules, au moyen de brancards. Seuls les malades graves étaient emmenés à l’hôpital. On recourait à la médecine moderne en dernier lieu quand la médecine traditionnelle s’était avérée impuissante. Les femmes accouchaient à la maison, avec l’assistance des sages-femmes ou des voisines. Elles étaient conduites à l’hôpital en cas de complication mais souvent c’était trop tard. Beaucoup mouraient en cours de route. Sur quatorze naissances, ma mère n’a été que trois fois dans un hôpital. La première fois, elle devait accoucher de son septième enfant. La naissance de mon petit frère s’annonçait très mal, depuis le matin nous guettions l’arrivée d’un véhicule qui pourrait emmener ma mère à l’hôpital. C’est seulement en fin de matinée qu’une VW coccinelle de l’assistant médical est arrivée. La deuxième fois, elle attendait son neuvième enfant. Elle a accouché d’une jolie petite fille qui malheureusement est morte deux jours après sa naissance. La troisième fois, elle a accouché dans la voiture d’un colon belge, ami de la famille, en route vers l’hôpital. Le bébé n’a pas attendu l’arrivée à la maternité pour s’annoncer. Il est venu quelques minutes plus tôt et c’est le colon qui a aidé ma mère à accoucher.

Pour les onze autres naissances, ma mère a toujours accouché seule. J’avais sept ans quand elle a accouché de son huitième enfant. Je me rappelle l’événement comme s’il datait d’hier. Ma mère revenait des champs. Quand le travail a commencé, elle s’est enfermée dans sa chambre. Après quelques minutes, nous avons entendu le bébé pleurer. Elle nous a ensuite appelées, ma sœur et moi, et nous a demandé d’aller chercher de l’eau à la source. Nous aurions voulu voir d’abord le bébé, qui était une fille, mais elle ne nous a pas autorisé à entrer dans la chambre parce qu’elle ne l’avait pas encore nettoyée et arrangée. Quand nous sommes revenues de la source, nous avons été autorisées à prendre le bébé dans nos bras. Une voisine avait préparé un lit pour ma mère et le nouveau- né dans la salle de séjour et c’est là qu’elle se reposait. Un feu brûlait dans la cheminée. Mon père avait construit notre maison en s’inspirant des maisons des colons. C’est ainsi que nous avions une cheminée dans la salle de séjour. Ma mère est restée dans la salle de séjour pendant huit jours. Mon père dormait seul dans leur chambre. Le huitième jour, il y a eu une grande cérémonie au cours de laquelle ma sœur a reçu son nom. Dans la culture rwandaise, le nom de famille n’existe pas. Tout enfant reçoit son propre nom. Celui-ci signifie toujours quelque chose. Il peut traduire le climat qui règne dans le foyer, la situation familiale ou tout simplement un souhait pour l’enfant. J’ai reçu de mon père le nom de Umutesi. En kinyarwanda, ce nom signifie gâtée, choyée, une manière détournée utilisée par lui pour dire son amour à ma mère. Dans la société rwandaise les déclarations d’amour entre époux sont plutôt rares.

Mes parents sont issus de grandes familles d’agriculteurs hutus. Mon grand-père maternel était un grand polygame. Il avait dix femmes et plusieurs dizaines d’enfants. Ma grand-mère qui était la cinquième femme de mon grand-père est morte encore jeune par suite d’un empoisonnement, semble- t-il. Dans la société rwandaise, on croit rarement à la mort naturelle. Même dans le cas d’un accident de circulation ou du sida, on parle d’empoisonnement ou de sorcellerie. En 1989, ma sœur cadette a failli être victime de cette croyance. Elle avait attrapé une double pneumonie et une de mes tantes était allée consulter un devin pour savoir de quoi elle souffrait. Le devin lui a dit que ma sœur avait été empoisonnée. Dans ces conditions il n’était pas question de l’emmener à l’hôpital. Selon la croyance populaire, si une personne qui a été empoisonnée reçoit une injection, elle meurt tout de suite. Je travaillais alors à Gitarama. Mon frère me téléphona pour me demander de rentrer d’urgence à la maison parce que ma sœur était gravement malade. Je passais d’abord prendre un autre de mes frères qui travaillait à Kigali et nous sommes partis à Byumba. Ma petite sœur était effectivement très malade, elle respirait difficilement et délirait. Les gens autour d’elle parlaient tellement d’empoisonnement qu’elle nommait ses supposés empoisonneurs dans son délire, ce qui confortait les autres dans leurs convictions. Quand avec mon frère nous avons proposé de l’emmener à l’hôpital, toute la famille s’y opposa. Comme l’état de santé de ma sœur s’empirait, bien qu’on lui fasse boire des quantités d’antipoison prescrit par le devin, nous l’avons emmenée chez une tradi-praticienne réputée, à une vingtaine de kilomètres. Elle confirma la thèse du poison. Elle donna à ma sœur des médicaments et lui fit des scarifications sur la tête, les bras et les jambes pour la protéger d’un empoisonnement futur prévisible. Le criminel supposé faisait partie de notre entourage. Au lieu de l’amélioration attendue, la maladie continuait de s’aggraver. Mon frère pris la responsabilité de conduire la petite à l’hôpital. Le médecin diagnostiqua une double pneumonie. Après une semaine de traitement, elle était sur pied.

Les devins jouent encore un rôle important dans la vie des Rwandais. Certaines personnes ne peuvent rien entreprendre sans les avoir préalablement consultés. Mon grand-père était un devin très respecté. Beaucoup de personnes venaient de loin pour le consulter. Un de mes cousins maternels, sous-officier dans l’armée rwandaise, voulait épouser une femme tutsi. Certains membres de la famille s’y étaient opposés farouchement. Quand il en a parlé à grand-père, celui-ci lui aurait dit que c’était cette femme là qui lui était destinée. Il lui prédit qu’ils auraient des enfants et qu’il serait heureux en ménage. Pendant plusieurs années, le couple n’a pas eu d’enfants. Mon cousin était sûr qu’ils en auraient parce que grand-père le lui avait dit et il ne mentait jamais, disait-il. Sa confiance n’a pas été trahie. Après neuf ans de mariage, sa femme a accouché. Est-ce un don divinatoire ou la simple sagesse qui guidait grand-père ? Il avait, disait-on, reçu ses pouvoirs de divination de Nyabingi, un esprit femme venu de l’Ouganda. Son culte est répandu dans le Nord du pays, surtout dans les préfectures de Ruhengeri et Gisenyi. Dans la concession de mon grand-père, il y avait des cases pour chacune de ses femmes et une autre case, plus large et propre pour Nyabingi. Cette case était bien balayée et on mettait sur le sol un tapis d’herbes. A l’intérieur il y avait toujours une calebasse de bière de sorgho. Nous avions peur d’y entrer. Seul Bizimana Laurent, mon cousin assassiné par les rebelles du Front patriotique rwandais en 1993, y allait souvent. Il était si téméraire qu’il n’avait pas peur de boire à la calebasse alors qu’on nous l’avait formellement interdit. Laurent nous disait qu’il demandait d’abord l’autorisation à Nyabingi sinon il risquait d’être foudroyé. En plus d’être devin, mon grand-père avait été dans sa jeunesse un fameux voleur de vaches. Etre voleur de vaches était un métier noble et risqué. On n’était pas considéré comme un vulgaire voleur mais quand on se faisait attraper, on risquait de perdre sa tête. On raconte que mon grand-père était expert dans le métier et il avait plus d’un tour dans sa poche pour ne pas se faire attraper.

Quand cela arriva, les Belges étaient déjà dans le pays et au lieu de la mort, il fut condamné à dix ans de prison ferme. Mon grand-père est mort en 1986, deux jours après la mort de mon père. Il avait été inconscient toute une semaine. Quand les véhicules qui ramenaient la dépouille de mon père de Kigali sont passés sur la route, il s’est brusquement réveillé. Il a demandé à son fils qui était à côté de lui si ces véhicules emmenaient mon père. L’autre a répondu par l’affirmative. Il s’est tourné vers le mur en disant qu’il pouvait mourir. Ce furent ses dernières paroles. Le lendemain matin, il était mort. A sa mort, mon grand-père devait avoir plus de cent ans. Nous n’avons jamais su la date exacte de sa naissance. Nous pouvions faire l’estimation à partir des événements politiques auxquels il a participé. Il disait par exemple que lors du coup d’Etat de Rucunshu en 1895, il était adolescent. Il était à la cour où il avait accompagné son maître tutsi au moment du coup d’état. Celui-ci fut l’œuvre du clan des Bega, traditionnellement le clan des reines-mères contre le clan rival des Banyiginya qui donnait les rois. Quand le roi a vu qu’il allait tomber entre les mains de ses ennemis, il s’était brûlé dans sa case avec toute sa famille. Après sa mort, les membres de son clan, hommes, femmes et enfants, furent passés au fil de l’épée. Ce fut un véritable génocide.

A sa mort, mon grand-père laissait à ma mère la responsabilité de ses sœurs. La plus jeune de mes tantes était ma préférée. Elle a toujours lutté pour faire valoir ses droits. Dans ma région, la polygamie est encore une pratique courante. A l’exemple de tous les hommes de sa famille, dont mon père, le mari de ma tante a épousé une deuxième femme. Quand un homme se remariait, il partageait tout l’avoir du ménage en deux et donnait la moitié à la nouvelle épouse. Mon oncle a voulu faire comme tout le monde mais ma tante a refusé de partager ses biens avec sa rivale. Le conseil de famille voulant résoudre le problème en faveur de mon oncle, ma tante a décidé d’emmener l’affaire devant les tribunaux car la polygamie étant prohibée, le mari n’avait pas le droit de dépouiller son ménage pour donner les biens à une autre personne sans l’accord de sa femme. La population n’a pas beaucoup apprécié l’attitude de ma tante. Tout le monde la traitait de folle, à commencer par les autres femmes. Des jeunes gens, achetés par le mari l’attendaient sur le chemin pour l’agresser. Certaines personnes ne voulaient plus partager la bière de sorgho avec elle et d’autres ne voulaient plus qu’elle mette les pieds chez eux. Le seul endroit où elle pouvait encore aller et parler de ses problèmes était chez nous. Nous la soutenions dans son combat mais ce n’était pas facile pour elle. Malgré toutes les tracasseries, elle a persévéré et ses efforts ont été couronnés de succès. Après que ma tante ait gagné le procès, d’autres femmes ont commencé à oser aller devant les tribunaux. Les hommes qui prenaient plusieurs épouses n’osaient plus toucher aux biens des premières femmes, les seules reconnues par la loi.

De mes grands-parents paternels, je ne sais pas beaucoup de choses. Ils sont tous morts quand mon père était encore jeune. Mon grand-père paternel avait plusieurs autres femmes et d’autres enfants. L’un des demi-frères de mon père était un grand guérisseur traditionnel. Quand j’étais à l’école primaire, il m’a soigné d’une maladie de la peau que la médecine moderne n’avait pas pu guérir. A sa mort, son fils aîné reprit le métier. Il parvint à guérir mon neveu d’une maladie de la peau que des éminents spécialistes de l’hôpital universitaire de l’Université nationale du Rwanda avaient été incapables de soigner. Mon père partit travailler très tôt chez les colons pour ne pas être obligé de prêter allégeance à un tutsi. D’abord garçon de cuisine, il devint surveillant dans les plantations de pyrèthre. C’est en surveillant la cueillette du pyrèthre qu’il remarqua ma mère, qui selon lui était la plus belle. Avant son remariage, mon père était un père et un mari exemplaire. Il aidait ma mère en tout, même à moudre le blé ou le sorgho. Ma mère ne demandait pas directement à mon père de l’aider. Avant d’aller aux champs, elle laissait à ma soeur aînée, âgée à peine de dix ans, un panier de trois à cinq kilos de céréales à moudre. Le moulin traditionnel était fait d’une grande pierre creuse et d’une petite pierre plate. L’opération de mouture consistait à écraser le grain entre les deux pierres jusqu’à obtenir de la farine très fine. Ma mère en laissant autant de grains à ma soeur savait très bien que celle-ci ne pourrait en venir à bout toute seule. C’était une manière détournée de demander à mon père de le faire. Il était, semble-t-il, plus doué dans la matière que ma mère. Il allait également à la cuisine pour préparer des plats dont les enfants raffolaient et que ma mère ne savait pas faire.

Comme tous les enfants rwandais, j’ai hérité d’une identité ethnique. J’ai appris que j’étais hutu depuis mon plus jeune âge. Pour une personne étrangère à la société rwandaise, il est difficile de comprendre le phénomène des ethnies. Il n’y a aucune spécificité régionale ou culturelle liée à une ethnie. Tous les Rwandais partagent une même langue et une même culture. Il n’y pas de Tutsiland ou de Hutuland. Le pouvoir colonial pour se faciliter les choses a essayé de bien différentier les trois ethnies en faisant une classification morphologique. Les Tutsis sont grands, minces et ont des traits fins. Les Hutus ont une taille moyenne avec des traits négroïdes. Les Twas sont petits avec des traits pygmées. Mais en réalité même si l’on peut généraliser ces tendances, il y a des Tutsis qui sont petits et des Hutus et des Twas qui sont grands. Depuis les années soixante, les mariages interethniques sont devenus courants. Les traits des Rwandais n’étaient plus aussi tranchés. Sur les barrières au moment du génocide des Tutsis en avril 1994, des Hutus avec des traits dits tutsis ont été tués alors que des Tutsis avec des traits dits hutus étaient épargnés. J’ai rencontré des amies tutsies à Cyangugu, préfecture frontalière avec le Congo, qui avaient traversé tout le pays. Elles avaient passé toutes les barrières sans être inquiétées alors qu’elles n’avaient même pas de pièces d’identité autre qu’une attestation de perte. D’un autre côté, ma mère qui était hutue et avait une carte d’identité en ordre était souvent menacée. Mon appartenance ethnique n’a jamais constitué une barrière dans mes relations avec les personnes d’autres ethnies. Dans ma famille, l’ethnie n’était pas considérée comme un facteur d’exclusion. D’aussi loin que peuvent remonter mes souvenirs, je me rappelle que notre maison était toujours pleine d’enfants hutus et tutsis, des voisins et des orphelins que ma mère prenait sous sa protection. Je ne me rappelle pas avoir remarqué une préférence vis-à-vis de tel enfant en fonction de son ethnie. La préférence était donnée en fonction du dynamisme de l’enfant, de son honnêteté, de sa douceur, de son obéissance. Aussi l’une des meilleures amies de ma mère, les parrains et marraines de mes parents et de mes grands frères et sœurs étaient des tutsis. Ma famille a gardé de bonnes relations avec tous ceux qui n’ont pas été emportés par la révolution sociale de 1959. Régulièrement, la marraine de ma mère venait de sa lointaine Kibungo, où elle avait été exilée, pour rendre visite à sa filleule.

La révolution sociale a éclaté en juillet 1959, alors que je n’avais que deux mois. Les Hutus se révoltèrent contre le pouvoir féodal tutsi lequel était fondé sur la servitude, l’exclusion, le mépris. Elle fut déclenchée par un fait divers. Une bande de jeunes tutsis agressèrent un sous-chef hutu nommé par le pouvoir colonial alors qu’il revenait de la messe. Le jour même, tout le pays était au courant de l’agression. La rumeur disait qu’il avait été tué. Ce fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase. La révolte couvait depuis le début des années cinquante. Mais depuis longtemps déjà des paysans hutus se révoltaient contre le système qui leur était imposé. C’est le cas notamment d’une de mes tantes. A seize ans, alors qu’elle avait accompagné une jeune femme tutsie chez les parents de celle-ci, elle est restée trois jours sans manger parce qu’on la faisait manger seule, après que les autres membres de la famille avaient terminé leur repas. Elle ne devait pas regarder dans la bouche des maîtres quand ils mangeaient. Elle ne comprenait pas comment des Tutsis aussi pauvres pouvaient la mépriser alors que sa propre famille était plus aisée. Au retour, elle refusa d’aider sa maîtresse à transporter les cadeaux qu’elle avait reçus de sa famille. Une telle attitude à ce moment-là était sanctionnée par la bastonnade appliquée en public, appelée umunani. Ma tante savait très bien ce qu’elle risquait en se rebellant mais pour elle la bastonnade valait mieux qu’accepter le mépris. Une autre fois, elle décida d’aller prendre quelques tubercules de patates douces dans le champ avant que les autorités coutumières n’en donnent l’autorisation, comme c’était la loi. En transgressant celle-ci, elle s’exposait à une nouvelle bastonnade publique si jamais elle était attrapée mais sa famille avait faim et mon grand-père était absent. Comme c’était prévisible, elle fut attrapée et on lui appliqua huit coups de bâtons sur ses fesses dénudées alors qu’elle était déjà fiancée. D’autres attitudes des maîtres tutsis la révoltaient. Elle devait se gratter avec un bâtonnet planté dans le mur pour ne pas utiliser ses mains quand elle était en train de leur préparer le repas. Elle devait utiliser deux petits bouts de bois pour apporter au maître une feuille de tabac que des mains hutues auraient pu salir. Ils essuyaient le chalumeau avant de le remettre dans la bouche après qu’elle l’ait utilisé et cela en sa présence. Un Tutsi pouvait chasser un Hutu de sa maison et l’occuper si celle-ci lui plaisait. Ma tante était une jeune fille paysanne, qui n’avait même pas fréquenté l’école de catéchèse mais elle refusait d’être traitée comme une lépreuse. Si elle avait été un homme, elle aurait sans doute payé cher sa révolte contre le système. J’ai une amie dont le père a dû partir pour les mines du Shaba au Congo pour ne plus subir les mauvais traitements du pouvoir féodal. Le père d’une autre de mes amies a passé le plus clair de son temps en prison ou en exil au Burundi. Son comportement était jugé subversif par les autorités qui lui reprochaient d’avoir une barbe et de ne pas porter la coiffure réglementaire amasunzu. Quant à mon père, il est parti très tôt travailler chez les colons pour ne pas être obligé de prêter allégeance à un Tutsi. Ces révoltes souvent individuelles n’ont abouti à un mouvement plus large qu’à partir des années cinquante, quand elles ont pu être canalisées par les intellectuels hutus formés dans les séminaires. En 1959, ce mouvement de contestation a abouti au renversement du régime féodal tutsi par les Hutus. Des affrontements ethniques sanglants accompagnèrent ce changement de pouvoir. Dans ma région les maisons des Tutsis furent brûlées. Leurs occupants trouvèrent refuge dans les paroisses. Peu de personnes furent tuées. Quand le pays fut enfin pacifié par le pouvoir colonial, seuls sont revenus dans leurs biens ceux que la population désignait comme étant de bons Tutsis. Les autres étaient emmenés à Bugesera, région de l’Est du Rwanda alors inhabitée. Le roi Kigeli V Ndahindurwa de même que les grands du régime quittèrent le pays pour se réfugier dans les pays limitrophes, surtout au Burundi, au Congo belge et en Ouganda. A partir de 1961, certains d’entre eux commencèrent à mener des actes de guérilla contre le Rwanda.

La première fois que j’ai entendu parler de cette rébellion des réfugiés tutsi, c’était en 1963. J’avais quatre ans. C’était vers six heures du soir. Mon père était derrière la maison, en compagnie des voisins, en train de suivre les informations à la radio. Dans les débuts des années soixante, très peu de personnes avaient la radio. Au moment du journal parlé, des voisins avaient pris l’habitude de venir à la maison pour suivre les informations. Nous avons entendu des coups de sifflet et mon père est revenu à la maison en courant. Il a dit à ma mère : « ils arrivent ». Je me rappelle que dans son affolement, il a laissé tomber la radio par terre. Ceux qui arrivaient étaient les rebelles tutsis. Mes parents avaient raison de s’inquiéter car mon père était un élu du Parmehutu, le parti au pouvoir. Heureusement, ce n’était qu’une fausse alerte. Pendant plusieurs semaines notre vie sera réglée par de fausses alertes. Alors que nous étions éloignés de la zone des combats, les gens étaient traumatisés par les rebelles. Ils organisaient des tours de garde. L’arrivée des rebelles devait être signalée à la population par des coups de sifflet ; ainsi elle pouvait gagner des cachettes dans les marais ou les bois. Il me faudra attendre quelques années plus tard pour commencer à comprendre ce qui s’est passé au cours de cette année 1963, grâce aux récits des autres enfants et de mes professeurs d’histoire.

D’abord localisée aux régions frontalières avec l’Ouganda et le Burundi, la guérilla avait pris une grande ampleur en 1963. Les rebelles étaient arrivés jusqu’à une vingtaine de kilomètres de Kigali. La rumeur populaire disait que sur leur chemin, ils tuaient les Hutus alors que des Tutsis venaient grossir leurs rangs. L’attaque des rebelles tutsis fut suivie par des représailles contre les Tutsis dans plusieurs régions du pays. Les Tutsis, épargnés des massacres et de l’exil en 1959, furent pourchassés et beaucoup d’entre eux tués. D’autres allèrent grossir les rangs des exilés en Ouganda, au Burundi et au Congo. Leurs biens furent redistribués.

Mon cousin Laurent avait cinq ans en 1963. Il nous racontait ce qu’il avait vu et dont le souvenir restait gravé dans sa mémoire. Il se rappelait d’un homme qui courait poursuivi par d’autres hommes armés de lances. Cet homme portait un grand manteau qu’il utilisait comme bouclier pour récupérer les lances. Quand il en avait suffisamment, il se retournait contre ses poursuivants qui fuyaient à leur tour devant lui jusqu’à ce qu’il ait épuisé sa provision de lances. Alors il reprenait la fuite. Ce manège s’est poursuivi pendant longtemps jusqu’à l’épuisement de l’homme au manteau. Une vieille femme, prise de pitié le cacha en dessous d’un tas de bois. Un paysan qui se trouvait sur la colline d’en face avait assisté à toute la scène. Alors que les poursuivants de l’homme au manteau allaient s’en retourner ayant perdu la trace de leur victime, le paysan de la colline d’en face leur cria de chercher en dessous du tas de bois. Le fugitif fut découvert et mis à mort.

Le massacre des Tutsis de chez nous fut l’œuvre des personnes étrangères au milieu. Ils venaient de la préfecture de Ruhengeri, à une trentaine de kilomètres. Quand ils ont vu notre maison, ils ont cru qu’elle appartenait à un ancien dignitaire du régime tutsi. Elle était la seule maison en tôles à plusieurs kilomètres à la ronde. Ils s’apprêtaient à y mettre le feu quand les cousins de mon père, qui habitaient la colline en face sont intervenus. Un de nos voisins, à qui ces malfaiteurs s’étaient adressés pour connaître l’ethnie du propriétaire, avait répondu qu’il l’ignorait. A-t-il agi par peur ou par jalousie, nous ne l’avons jamais su. Ma mère, en les voyant arriver, nous avait emmené nous cacher dans les champs.

Une année après ces événements tragiques, nous avons été obligés de déménager. Le voisin qui avait donné la parcelle dans laquelle mon père avait construit notre maison voulait récupérer son bien. Comme il n’y avait pas eu de document officiel attestant cette opération, mon père ne pouvait rien faire d’autre que de s’exécuter. C’était le même voisin qui en 1963 avait dit qu’il ignorait l’ethnie de mon père. Le délai accordé à mon père pour avoir à libérer les lieux étant expiré avant l’achèvement de la nouvelle maison, nous avons dû habiter une hutte en chaume. Il y avait beaucoup de souris. La nuit, elles nous mangeaient le bout des orteils et des doigts. La nouvelle maison avait également une toiture en tôles rouges qui rappelait la première. A côté de l’entrée principale, mon père avait emménagé un petit barza, une sorte de véranda traditionnelle. Il aimait s’y tenir le week-end pour accueillir des paysans qui venaient lui demander conseil et régler les problèmes conjugaux de ses frères et de ses voisins. Nous allions nous cacher derrière un bosquet de roses que ma soeur avait planté sous la fenêtre du salon pour suivre les discussions. Après, nous reprenions ce que nous avions entendu dans nos jeux de « papa et maman ». La nouvelle maison était construite dans la propriété familiale. A l’arrivée des colons dans la région, ma famille avait été obligée de leur céder plusieurs hectares de bonne terre sur le sommet d’une colline. Elle reçut en compensation des terres pauvres, à flanc de colline, exposées à l’érosion. A cinq ans, j’ai commencé l’école primaire. Chaque jour je devais faire une vingtaine de kilomètres à pied à travers les bois. Pendant la saison sèche, avec d’autres enfants, je passais beaucoup de temps à cueillir des framboises sauvages dans les bois. Nous arrivions en retard à l’école. Le maître nous donnait la bastonnade en guise de punition. Quand il levait la main sur moi, je criais si fort qu’il me laissait tranquille. Pendant la saison des pluies, il y avait du brouillard partout. J’avais peur d’aller toute seule à l’école à cause des criminels, qui, pensais- je, avaient élu domicile dans les bois. J’avais surtout peur d’un certain Rwagasore. On disait qu’il faisait le commerce du sang humain. Un jour en allant à l’école, nous avions trouvé le cadavre d’un homme qui avait été égorgé et abandonné sur la chaussée. Les enquêtes avaient montré que l’auteur de cet assassinat était Rwagasore, qui était un commerçant dans la petite ville où j’étudiais. Les gens disaient que le sang de l’homme assassiné serait vendu en Ouganda.

Mon enfance a brusquement pris fin en 1968, j’avais neuf ans. Comme beaucoup d’hommes de son âge, mon père a pris une deuxième femme. Il n’était pas le premier à le faire mais je pensais que cela n’arrivait qu’aux autres. Je voyais très mal mon père prendre une deuxième femme. Ma mère devait avoir dans les 37 ans et attendait son neuvième enfant. La deuxième femme de mon père n’avait pas encore 18 ans. Elle suivait les cours de cuisine et de couture avec ma sœur de 16 ans. Elle était de la même commune que ma mère. Elle était d’une famille de Tutsis pauvres. Quand mon père s’est remarié, il est devenu un autre homme. Alors qu’avant quand il rentrait de son travail, il appelait chaque enfant et lui demandait ce qu’il avait fait la journée et regardait dans nos cahiers de devoirs, après son remariage il fut moins disponible pour nous. Ma mère se retrouva presque seule pour s’occuper de notre éducation. Une de mes sœurs, qui avait alors douze ans et entrait dans la puberté abandonna l’école pour se venger de la « trahison » de notre père. Nous avons également commencé à assister à des disputes violentes entre nos parents. Le remariage de mon père m’affecta beaucoup. Jusqu’à neuf ans j’avais toujours été son enfant préféré. Quand j’allais dormir, il venait me border et me chanter des berceuses. Quand mes frères et sœurs voulaient lui demander quelque chose, ils passaient par moi. J’étais le seul enfant qui ne dormait pas dans les nattes. Dans ce temps là on ne connaissait pas encore les couvertures dans les campagnes, nous dormions dans les nattes. Quand on me couvrait d’une natte, j’avais l’impression d’étouffer et je la rejetais loin, ce qui était source de bagarre avec ma sœur qui partageait le même lit. Mon père pour mettre fin au conflit et pour que je puisse bien dormir me préparait un lit à part et me couvrait des pagnes de ma mère. Il ne me refusait presque rien. Quand il s’est remarié, il ne m’a plus accordé autant d’attention. J’ai très mal vécu cette situation. Pour retrouver mon équilibre affectif, j’ai dû reporter tout l’amour que j’avais pour lui sur ma mère.

Ma mère a beaucoup souffert du remariage de mon père. Comme nous tous, elle n’avait jamais pensé qu’il allait, à l’exemple de ses frères, de ses oncles et de son père, prendre une deuxième femme après la quarantaine. Il était un chrétien fervent et rien ne pouvait prévoir qu’il abandonnerait sa foi pour le plaisir de convoler en deuxième noce avec une jeune fille de l’âge de ses propres enfants. Pour ma mère, qui était enceinte de son neuvième enfant, ce fut un coup très dur. Alors que jusque là, elle n’avait jamais eu de problèmes de santé, elle devint brusquement maladive. Bien que les médecins lui conseillaient de se reposer, elle continua à travailler pour pallier l’absence du père. L’enfant qu’elle portait mourut à la naissance et elle-même ne survécut que par miracle. Ma mère, comme toute paysanne rwandaise, devait non seulement s’occuper des enfants mais aussi des champs et des bêtes, ce qui la rendait peu disponible pour nous. Seuls les deux derniers enfants bénéficiaient d’une attention soutenue de sa part. Quant à nous les plus grands, nos aînés, nos tantes et les voisins s’occupaient de nous. A neuf ans, comme beaucoup d’enfants de mon âge, je n’aimais pas prendre une douche et ma mère n’étant pas toujours là pour m’y obliger, je passais plusieurs jours sans me laver. Après un certain temps, mes pieds et ceux de mon jeune frère, âgé alors de sept ans, étaient envahis de chiques. Quand ma mère s’en est aperçu, il était trop tard. On nous désinfectait les plaies avec du jus de tabac et cela faisait très mal mais les chiques ont résisté à ce traitement pendant plusieurs années. Elles ont complètement disparu quand j’étais déjà à l’école secondaire.

Alors que ma mère se résignait à cette nouvelle situation, nous nous sommes organisées pour rendre la vie difficile à celle que nous appelions l’intruse et que nous accusions de nous avoir volé l’amour de notre père. Nous voulions l’obliger à retourner dans sa famille. Quand elle était dans sa chambre par exemple, nous lui jetions des petits pois par la fenêtre. Quand elle mettait le sorgho à sécher sur les nattes, nous y mettions du sable et des cailloux. Quand mon père nous demandait d’aller puiser de l’eau pour elle, nous allions à la source en signe de respect pour mon père mais avant d’arriver chez la belle mère, nous versions l’eau par terre et nous revenions à la maison comme si de rien n’était. Pour faire supporter à sa jeune épouse notre inimitié, mon père l’entourait encore de plus d’affection allant jusqu’à puiser de l’eau pour elle ce qu’il n’avait jamais fait dans sa vie. Cela nous frustrait encore plus. Petit à petit notre lutte s’est épuisée, malgré que mon père continuait à manifester sa préférence à sa deuxième femme et aux enfants de celle-ci. Nous avons fait comme notre mère et nous nous sommes résignés. Avec le temps, la blessure s’est refermée. Et même si je n’ai jamais pardonné à mon père d’avoir pris une deuxième épouse, j’ai accepté les enfants issus de ce mariage. Mon père est mort à Kigali le premier août 1986, à l’âge de 66 ans, victime d’une embolie postopératoire. Il avait été opéré de la rate. J’ai quitté le giron maternel à douze ans pour aller à l’école secondaire. Dans le système scolaire rwandais, on doit passer un examen de sélection pour entrer à l’école secondaire. Dans ma classe, sur une quarantaine d’élèves, nous avons été trois à être sélectionnés. Beaucoup de mes camarades, qui après plusieurs tentatives n’ont pas été retenus, sont retournés sur les collines aider leurs parents dans l’agriculture. D’autres ont émigré en ville à la recherche d’un travail de domestique, de « poussepousseurs » ou d’hommes à tout faire. Le groupe scolaire de Byumba, où j’ai fait les trois premières années de l’enseignement secondaire, n’était éloigné de chez moi que de onze kilomètres. C’était néanmoins un autre monde, différent de celui que je venais de quitter. C’est là que j’ai commencé à faire l’apprentissage de la culture occidentale. M’asseoir « convenablement » à table. Manger seule dans ma propre assiette en utilisant un couteau et une fourchette au lieu de puiser dans un plat commun avec les mains comme j’avais l’habitude de le faire chez moi. Des animatrices circulaient entre les tables pour s’assurer que nous nous tenions convenablement à table. Nous étions punies chaque fois que notre maintien n’était pas jugé convenable. Porter des souliers chaque jour était une autre corvée qu’on nous imposait. Jusqu’à la fin de la troisième année, j’éprouvais beaucoup de peine à porter des souliers pendant toute la journée. Ma plus grande découverte dans cette nouvelle vie fut la lecture. J’étais très faible en langues. Pour améliorer mon français ma sœur aînée qui était institutrice m’a conseillé de lire beaucoup. A la fin de mon premier livre, j’étais mordue. Après la deuxième année j’avais déjà lu tous les livres de la bibliothèque de l’école. Je lisais tout ce qui me tombait sous la main. Les contes de fées, Alexandre Dumas, les biographies des saints, la littérature négro-africaine. Je lisais tout le temps, au cours, au dortoir, dans la cour de récréation, dans la salle d’étude. Je ne pratiquais aucun sport et je ne militais dans aucun mouvement d’action catholique. Quand les autres étaient occupées par toutes ces activités extra scolaires, je me retirais dans un coin pour lire. Pendant les cours, je mettais le livre en dessous d’un cahier ou dans le pupitre. Comme je suivais rarement ce que les professeurs disaient, je ne prenais pas de notes. Mes cahiers étaient à moitié vides. Heureusement, j’étais forte en maths et en sciences et comme j’apprenais très vite, je terminais le cycle inférieur des humanités sans trop de problèmes. En 1973, le conflit hutu-tutsi que je croyais être de l’histoire ancienne a brusquement resurgi dans notre vie. C’était au mois de février, nous revenions d’une semaine de congé. Avec une voisine qui était dans la même classe, j’étais arrivée à Byumba en fin de journée. Au centre commercial, nous avons rencontré Goretti, une collègue de classe tutsie en compagnie de Benoît son copain, tutsi également. Il étudiait à l’école normale. Tous deux étaient originaires de la commune de Giti. Comme il n’y avait pas encore beaucoup de véhicules à cette époque, ils avaient fait tout le trajet à pied. Ils avaient mis toute une journée pour venir jusqu’à l’école. Après les salutations d’usage, nous leur avons demandé ce qu’ils faisaient aussi tard en ville au lieu de regagner l’internat. Goretti avait des larmes aux yeux et sa voix tremblait en nous apprenant que le directeur de l’école avait sorti un communiqué qui demandait aux étudiants tutsis de retourner chez eux. Il ne donnait aucune autre explication. Goretti et Benoît ne savaient pas où passer la nuit. Ils attendaient là, en espérant que quelqu’un serait pris de compassion et leur proposerait de passer la nuit chez lui. Face à leur douleur nous étions démunies. Nous ne savions que dire pour les consoler et pour leur montrer que nous partagions leur peine. A l’internat tout le monde parlait du communiqué mais personne n’en connaissait ni les tenants ni les aboutissants. Alors que je revenais de la douche, je tombai sur un groupe d’une dizaine de garçons de l’école normale qui envahissaient notre dortoir. Ils étaient armés de bâtons. Ils disaient qu’ils venaient chasser les Tutsis. Beaucoup de nos collègues tutsis avaient fait comme Goretti et avaient quitté l’école sitôt qu’elles avaient pris connaissance du communiqué. Seule Murekatete, une amie, était restée à l’école. Nous lui avions demandé de se coucher et de faire la malade et un groupe de collègues étaient assises sur son lit pour la protéger des regards des nouveaux venus. Malgré cette ruse,Murakatete fut découverte et avec d’autres filles dont les traits rappelaient ceux des Tutsis, elle passa la nuit dans un dortoir à part. Très tôt le matin, toutes furent renvoyées chez elles. Elles ne devaient revenir à l’école que munies du livret d’identité délivré par les Allemands à leurs pères ou grands-pères. Ce livret était le seul document, disait-on, qui donnait une information authentique sur l’ethnie des Rwandais. Le jour même du renvoi de nos collègues, tôt le matin, une vingtaine de jeunes hommes de l’école normale sont arrivés. Ils tirèrent de force tout le monde du lit. Ils nous demandèrent d’enfiler la tenue de gymnastique. Après, ils nous firent tous sortir de l’internat. Sur la route nous avons rejoint plusieurs centaines d’autres étudiants. Un groupe d’étudiants de l’école normale menait la marche. Le reste suivait en chantant les chansons de la révolution de 1959. Le groupe de tête entrait dans les habitations des Tutsis et faisait sortir de force les occupants. Tous les Tutsis, hommes, femmes et enfants, furent conduits à la prison centrale. Les autorités politico-militaires de la ville nous attendaient devant la prison. Alors qu’elles essayaient de convaincre les étudiants de libérer leurs otages et de rentrer à l’internat, un officier de la police nationale commença à tirer dans le tas et créa une panique totale. L’officier, qui était Tutsi, semble-til, blessa une dizaine d’étudiants dont certains gravement. Parmi eux trois collègues de classe. Quand le calme fut revenu les blessés furent ramassés et emmenés à l’hôpital. Les étudiants regagnèrent l’internat. Ces émeutes, qui ont duré un jour, se sont soldées par un mort, un infirmier tutsi, et une dizaine de blessés.

Nos collègues chassées en février 1973 furent réintégrées en septembre de la même année, après le coup d’Etat militaire du général Habyarimana. Les premiers mois la cohabitation fut difficile, malgré que les unes et les autres nous ne soyons pas responsables de ce qui s’était passé une année plus tôt. Les Hutus avaient peur d’être empoisonnées par les Tutsis et celles-ci avaient peur d’être attaquées par leurs collègues hutus pendant la nuit. Souvent elles dormaient à deux dans un même lit.

Une campagne de « sensibilisation » du gouvernement ramena l’ordre dans le pays mais entretemps il y avait eu des morts, surtout des Tutsis. Des maisons avaient été détruites et plusieurs centaines de Tutsis, en majorité des intellectuels, s’étaient réfugiés dans les pays limitrophes. Les tensions ethniques qui avaient commencé à se tasser depuis la fin des incursions des réfugiés tutsis en 1968 furent ravivées. Qu’est-ce qui s’est réellement passé en février 1973 et pourquoi la population tutsie a-telle été victime d’une situation politique dans laquelle les exilés tutsis ne jouaient apparemment aucun rôle ? Même si je n’avais que treize ans à cette époque et que je ne comprenais encore rien à la politique, j’ai pu observer que la population de Byumba d’une manière générale était dépassée par les événements. Tout le monde semblait ne pas comprendre ce que certains appelaient « la folie des étudiants ». Les gens avaient peur de cette masse d’étudiants qui avait déferlé sur la ville, armée de bâtons et de gourdins en chantant des chansons de la révolution de 1959. Hutus et Tutsis s’étaient tous barricadés chez eux, même les commerçants n’ont pas ouvert leurs magasins. Les adultes ne se sont pas mêlés aux émeutes et beaucoup de Tutsis avaient trouvé refuge chez leurs voisins hutus. Sur la route vers Byumba, je me rappelle avoir croisé ma soeur en compagnie de son fiancé. Elle tremblait de peur. Elle m’a demandé ce que tout cela signifiait et si nous étions devenus fous. Je n’ai rien su lui répondre. Moi aussi j’ignorais pourquoi j’étais là. Tout ce que je savais, c’est qu’on nous avait sorties de force de nos lits, qu’on nous avait obligées de mettre les shorts que nous portions normalement au cours de gymnastique, qu’on nous avait donné des bâtons et qu’on nous avait dit de marcher en chantant. Pour beaucoup d’entre nous, nous suivions parce que nous aussi nous avions peur. Seul un petit groupe d’étudiants de l’école normale semblait savoir ce qui se passait. Devenue adulte j’ai essayé de comprendre ce qui s’est passé.

Un autre événement tragique semble avoir été le catalyseur des émeutes ethniques de 1973 : les massacres généralisés des Hutus du Burundi en 1972 par l’armée Burundaise, en majorité tutsie. La plupart des étudiants rwandais s’identifiaient à ces élèves et étudiants burundais qui étaient pourchassés, tués, enterrés vivants. Ce qui ne contribuait pas à créer un climat d’entente entre les Hutus et les Tutsis dans les écoles. Après les massacres des intellectuels hutus du Burundi, j’avais commencé à observer la formation de petits groupes à caractère ethnique au sein même de l’école. Les Hutus rwandais se sont apparemment sentis visés par les massacres des Hutus du Burundi. Des insultes furent d’ailleurs échangées entre les gouvernements rwandais et burundais par l’intermédiaire des radios nationales. Nous suivions ces attaques verbales entre les deux pays par radios interposées sans en connaître vraiment les enjeux. D’autres explications, souvent contradictoires, m’ont été données sur les événements tragiques de 1973. Pour certains, ce sont les militaires du Nord qui auraient organisé les émeutes pour déstabiliser le pouvoir du président Kayibanda qui commençait à les écarter. Les tenants de cette hypothèse l’expliquent par le fait que les étudiants du Nord étaient les plus acharnés et semblaient être les meneurs. Le coup d’Etat de juillet 1973 confirme cette première assertion. Mais vu la résistance qu’ont toujours manifestée les populations du Nord contre l’occupation tutsie depuis l’époque coloniale, n’importe qui pouvait entraîner derrière lui les étudiants du Nord dans une opération qui irait contre les Tutsis, qu’ils considéraient toujours comme des conquérants venus de l’extérieur. Pour d’autres, ces émeutes ont été fomentées par le pouvoir de Kayibanda pour servir de diversion et détourner l’attention de la population d’une situation socio-économique et politique devenue catastrophique. Quoiqu’il en soit, le général major Juvénal Habyarimana et d’autres officiers du Nord ont pris pour prétexte ces émeutes pour déposer le gouvernement de Kayibanda en juillet 1973. Jusqu’en 1990, le Rwanda connut une aire de paix relative. Pendant dix-huit ans on ne signala aucun autre conflit à caractère ethnique. Les relations hutututsi s’assouplirent. Les mariages mixtes s’intensifièrent. Même les militaires pouvaient épouser des Tutsis ce qui n’était pas possible dans la première république. Habyarimana fut considéré longtemps par les Tutsi comme leur Moïse. Certains milieux hutus l’accusaient de favoritisme à l’égard des Tutsis. Néanmoins, certaines injustices envers ceux-ci se maintenaient. Ils restaient exclus des postes politiques importants par exemple. Il faudra attendre le début du pluralisme politique en 1991 pour constater une amélioration dans ce domaine. Le problème des réfugiés tutsis qui avaient fui le pays en 1959, en 1963 et en 1973, quant à lui, restait entier.

Les tensions ethniques qui caractérisaient la société rwandaise faisaient petit à petit place à des tensions d’un type nouveau, le régionalisme. Désormais le problème ne se posait plus tellement en termes Hutus-Tutsis mais en celui de Kiga (Nordistes)- Nduga ( Sudistes ). Je pris conscience pour la première fois de l’existence du régionalisme au lycée Notre Dame de Cîteaux où j’étais entrée en 1974 pour faire les humanités économiques. J’avais été obligée de refaire la quatrième année à cause d’un échec en anglais. La direction de l’école avait d’abord décidé de me renvoyer parce que mes professeurs avaient jugé que je n’étais pas douée pour les humanités économiques. Pourtant je me débrouillais plutôt bien en économie et en comptabilité et la note générale n’était pas mauvaise non plus. Avec 65%, normalement j’aurais dû passer en cinquième année ou dans le pire des cas refaire l’année. Il est probable qu’aucun professeur n’ait pris ma défense au moment des délibérations. Tous devaient être contents de me voir partir. J’étais loin d’être une petite fille modèle. Quand je ne lisais pas pendant les cours ou dans la salle d’étude, je parlais. Quand un professeur me sermonnait, je haussais les épaules en le regardant droit dans les yeux. Je ne m’excusais jamais. Ce comportement les énervait tous. Quand on m’annonça que j’étais renvoyée, je n’en souffris pas beaucoup. J’avais toujours rêvé d’être infirmière ou institutrice, comme ma sœur. Ce renvoi était le bienvenu car il me permettait de demander un reclassement au ministère de l’éducation nationale. Je voulais aller faire les humanités pédagogiques à Cyangugu, à la frontière avec le Zaïre. La route reliant Kigali à Cyangugu n’était pas encore bitumée. Il fallait plusieurs jours pour traverser la forêt naturelle. C’était l’aventure. Ma sœur n’était pas du même avis que moi. Elle se rendit au ministère pour négocier ma réintégration au lycée. Au lieu du reclassement attendu, je fus obligée de retourner à mon ancienne école mais comme élève externe. Il n’y avait plus de places à l’internat. Pendant deux ans, je faisais deux heures de marche chaque jour pour aller et revenir de l’école. Le quartier où j’habitais n’étant pas encore électrifié, le soir j’étudiais à la lumière d’une lampe tempête.

Le professeur de biologie et de physique n’apprécia pas beaucoup mon retour. Elle me le fit durement sentir. Pourtant j’avais toujours eu de bonnes notes dans ses cours. Je ne comprenais pas pourquoi elle semblait me haïr autant. Chaque jour elle me rappelait que je redoublais l’année et que je ne pourrais pas toujours compter sur la clémence du ministère. Elle était apparemment décidée à me faire échouer pour que je sois renvoyée définitivement. Elle me reprochait mes origines régionales supposées. Elle ne m’aimait pas tout simplement parce qu’elle croyait que j’étais originaire du Sud du pays. Mon caractère difficile ne faisait qu’empirer les choses. Heureusement pour moi un jour alors qu’elle était en visite chez des amis, originaires de la préfecture de Byumba comme moi, elle apprit que j’étais la belle-sœur d’un ami de son mari. C’est ainsi que je fus sauvée d’un deuxième renvoi, qui aurait pu être définitif. Depuis le coup d’Etat de juillet 1973 par les officiers du Nord, les nordistes et les sudistes étaient à couteaux tirés. Les gens du Sud reprochaient au régime de Habyarimana d’avoir arrêté et emprisonné des politiciens du Sud dont la majorité fut assassinée en prison.

En dehors de mes déboires avec les professeurs, je garde quelques bons souvenirs du lycée Notre Dame de Cîteaux. Je pense notamment au père Michel. Il avait 28 ans et était nouvellement débarqué de France. Grâce à lui j’ai renoué, du moins pour quelques temps, avec la religion catholique. Je participais à la messe plusieurs fois par semaine en espérant qu’il y serait. J’allais même demander le sacrement de pénitence, simplement pour lui parler. Depuis l’âge de treize ans, j’avais arrêté toute pratique religieuse, sauf quand elle était obligatoire comme aller à la messe les dimanches. A force d’aller à la messe pour voir le père Michel, j’ai repris le chemin de l’Eglise pour de bon. Comme dans toute chose que j’entreprends, je me suis lancée dans la pratique religieuse à fond. Pendant les vacances, je passais une à deux heures par jour en train de méditer la parole de Dieu. Ma mère se plaignait que je consommais trop de pétrole parce que je faisais ma méditation de préférence la nuit quand tout le monde dormait pour ne pas être dérangée. Un jour j’ai même pensé traduire en kinyarwanda les livres que j’utilisais dans ma méditation à l’usage de mes jeunes frères et sœurs. Je voulais partager ma nouvelle passion avec eux. J’ai toujours aimé partager mes passions avec mes amis et ma famille. Mon engouement pour la pratique religieuse s’est arrêté en 1979. Il n’a pas longtemps résisté aux nouvelles sollicitations auxquelles j’étais soumise par le milieu universitaire. Un autre souvenir qui me revient souvent quand je pense au lycée c’est celle d’une petite fille blanche qui m’a un jour dit que sa mère n’aimait pas les Noirs. A la veille de la fête des malades, les élèves du lycée faisaient la quête dans la ville de Kigali en faveur des malades. Une fois j’étais partie avec une copine pour faire la quête. Dans le quartier de Kiyovu, habité par beaucoup d’Européens, nous avons sonné à une porte. Une petite fille blanche, entre six ans et huit ans est venue ouvrir. Nous lui avons demandé où était sa mère. Elle nous a répondu : « Vous savez, ma maman n’aime pas les Noirs ». Nous étions très fâchées. Nous nous sommes demandé si nous n’allions pas lui donner quelques gifles pour lui apprendre à respecter les gens. Après nous nous sommes dit que l’enfant n’était pas responsable des attitudes et des propos tenus par ses parents vis-à-vis des Noirs et nous sommes reparties.

En 1978, j’ai terminé les humanités. Je voulais travailler dans un orphelinat et, plus tard, j’espérais ouvrir ma propre institution. L’idée m’était venue au cours d’une récollection de trois jours, organisée par l’école pour les étudiantes des classes terminales. Quand une idée me vient en tête, j’aime la concrétiser le plus rapidement possible. J’ai tout de suite soumis mon projet au père blanc qui animait la récollection. Grâce à lui j’ai pu entrer en contact avec différents orphelinats. Pendant les grandes vacances de 1978, je passais plusieurs semaines dans un orphelinat pour me familiariser avec les enfants. Ma famille n’était pas d’accord de me laisser partir à une centaine de kilomètres de Kigali, dans une région où on ne connaissait personne. Tout le monde trouvait que cette idée d’orphelinat était de la pure folie mais il était difficile de me faire revenir sur une décision. Depuis l’âge de quinze ans à peu près, j’avais cessé de consulter ma famille avant de faire quelque chose. Je les informais de la décision que j’avais prise. Je trouvais que j’étais suffisamment grande pour savoir ce que je voulais et pour décider de ma vie. Le mari de ma sœur aînée n’acceptait pas qu’une fille ait un caractère aussi indépendant. Nous nous disputions très souvent. A l’université, j’optais pour les sciences sociales car je voulais acquérir une formation de base solide qui me permettrait plus tard de réaliser mon projet d’orphelinat. Mais après trois ans je n’étais plus convaincue de la pertinence de continuer le projet.

Je suis entrée à l’Université nationale du Rwanda en 1978. Je n’oublierai jamais la première semaine passée dans cette auguste institution. Je suis arrivée à Butare, la ville universitaire, en début d’après-midi. C’était jour de marché. Avec deux amies nous venions de descendre du bus qui nous avait emmenées de Kigali quand nous avons été abordées par un groupe d’étudiants en droit. Ils voulaient savoir si nous venions étudier à l’Université. Quand ils ont compris que nous étions des « bleues », des nouvelles dans le jargon universitaire, ils nous ont sommées de nous mettre à genoux. Nous nous sommes regardées apeurées. Nous étions informées de l’existence des rites d’initiation pour les nouveaux étudiants. La rumeur les disait si barbares que certaines collègues du lycée n’avaient pas voulu demander une bourse pour ne pas les subir. Les passants nous regardaient sans intervenir. Certains avaient un sourire aux lèvres, d’autres de la pitié. Nous avons fait les deux kilomètres entre la ville et le campus universitaire sur les genoux, nos valises à la verticale sur nos têtes, pieds nus. A l’entrée de l’université, on nous a rasé la tête. Pendant la période initiatique qui a duré dix jours nous avons été soumises à un traitement physique et moral très éprouvant mais duquel je suis sortie plus forte. A la sortie du baptême, j’ai commencé à considérer mes collègues masculins avec un autre oeil. Mes études dans des écoles de soeurs, exclusivement féminines, ne m’avaient pas préparée à affronter les hommes sur un pied d’égalité. Quand je passais à côté d’un groupe de jeunes hommes et que l’un d’entre eux faisait un commentaire sur moi, je n’osais pas répliquer. Je continuais mon chemin le regard baissé. Il m’arrivait même de trébucher, tellement j’avais peur. Pendant le baptême je passais tous les jours à me rouler dans la boue, à exécuter des bêtises que les anciens me demandaient de faire en compagnie des garçons qui sont descendus de leur piédestal. Du coup j’ai découvert qu’ils étaient des êtres humains comme moi. Je n’avais plus peur de passer entre une haie de garçons et quand l’un d’entre eux faisait une remarque sur moi, je m’arrêtais et je lui répondais. Quand il me disait des gros mots, je répliquais sans éprouver aucune gêne. Mon séjour à l’Université nationale du Rwanda m’a beaucoup aidée dans mes relations futures avec les hommes.

La communauté estudiantine de Butare connaissait les mêmes problèmes régionaux et ethniques que le reste de la société rwandaise. Chaque groupe exerçait un contrôle social rigide sur ses membres, surtout sur les filles. Quand une étudiante avait un comportement que ceux de sa région ou de son ethnie jugeaient non conforme, ils se réunissaient pour prendre des mesures. Pendant les trois années que j’ai passées à Butare, j’étais constamment rappelée à l’ordre par le conseil des étudiants de Byumba. La première fois, je venais à peine d’arriver. J’étais entrée dans l’orchestre de l’université avec une copine, originaire comme moi de la préfecture de Byumba. Tout le monde a commencé à nous critiquer. Nos copines s’inquiétaient. Elles pensaient que nous allions devenir les femmes des hommes de l’orchestre, surtout que nous n’aurions aucune protection lors des déplacements à l’extérieur. L’affaire prit une ampleur si grande que le conseil des étudiants de Byumba s’est réuni. Il décida sans nous consulter que nous devrions quitter l’orchestre. Ce fut la dernière fois que je me pliais aux décisions de ce conseil. La deuxième fois, j’avais commis le crime d’aimer un Tutsi. Une fois de plus, le conseil du Nord se réunit et une délégation de sages me fut envoyée pour me demander de mettre fin à cette idylle contre nature. Il y eut aussi mon amitié avec Furaha, une jeune fille de Kibuye. Les étudiants de Byumba la jugeaient trop légère. Furaha était une fille très généreuse mais trop libérale pour être appréciée des Rwandais. Elle avait beaucoup d’amis mais aussi des ennemis acharnés. Un jour, elle a organisé une soirée d’anniversaire chez des amis canadiens dans la ville de Butare. Quelques jours après, je fus convoquée par les services de renseignements avec plusieurs autres invités à la soirée. Nous étions accusés d’avoir fumé du chanvre. L’accusation avait été faite par des collègues de classe de Furaha qui auraient voulu participer à la soirée et qui n’avaient pas été invités. Après cette histoire de drogue, les étudiants de Byumba se réunirent de nouveau. Ils déléguèrent mes meilleurs amis pour me convaincre de rompre mon amitié avec Furaha. Cette fois encore je tint bon. En 1982, avec d’autres jeunes filles qui sortaient avec des Blancs, Furaha fut arrêtée et incarcérée dans un centre de rééducation pour femmes. On l’accusait d’atteinte aux mœurs. Après son incarcération, elle fut mise en résidence surveillée dans sa commune natale. En 1983, elle parvint à fuir le pays en dessous des sièges d’un camion et arriva au Kenya. De là elle regagna la France où elle vit toujours. Elle est mariée et mère de deux enfants. On me reprochait beaucoup d’autres choses encore. J’étais une grande fan de l’équipe de basket- ball de l’université. Souvent je me déplaçais avec elle. Avec Furaha, nous étions les spécialistes de la démoralisation des équipes adverses. Nous n’avions pas peur de crier très fort et d’échanger des insultes avec les fans des autres équipes. En plus de cela, j’osais prendre un verre de bière à la cantine universitaire. Normalement quand une fille avait envie d’une bière, elle allait l’acheter à la cantine et la buvait chez elle. Je jouais des coudes comme les garçons pour être parmi les premiers à entrer au restaurant, dans la salle de cinéma ou la bibliothèque. Tout cela me valut l’étiquette de fille peu sérieuse. Quand j’ai été engagée en 1988 comme coordonnatrice du Centre de services aux coopératives de Gitarama, un garçon qui me connaissait à l’université s’étonnait qu’une fille aussi peu sérieuse soit engagée à un poste de responsabilité. Une année après, il a reconnu son erreur de jugement. Mes collègues de l’université confondaient mon refus de me plier aux normes à de la légèreté ou à un manque de maturité.

Après ma sortie de l’université en 1981, je fus engagée à l’Office national de la population, ONAPO. Dans la vie active, les problèmes étaient autres qu’à l’université. La survie dans un monde qui n’était pas toujours facile pour une jeune fille de vingt ans était ma plus grande préoccupation. Au début de l’année 1982, l’ONAPO m’octroya un crédit que j’utilisai pour la construction d’une nouvelle maison à ma mère. L’ancienne, construite au début des années soixante, était devenue trop petite pour une aussi grande famille que la nôtre. Je consacrais la moitié de mon salaire au remboursement du prêt. Avec le peu d’argent qui me restait, moins de cinq mille francs belges, je devais louer une maison, manger, m’habiller et payer un ouvrier agricole à ma mère. Pour survivre à Kigali avec si peu d’argent, je partageais une maison avec sept autres personnes, trois garçons et quatre filles. La cotisation de chacun nous permettait de louer la maison, de payer un domestique et d’acheter la nourriture. Vu notre grand nombre, les domestiques ne restaient pas longtemps à notre service. Une fois, un d’entre eux est parti avec l’argent de tout un mois. Nous avons survécu grâce à l’aide des parents et des voisins.

Les hommes profitaient des problèmes financiers des jeunes filles pour obtenir des faveurs en échange d’une aide financière. D’autres usaient de la force physique. On vivait des expériences souvent traumatisantes. Je ne pourrai jamais oublier le jour où j’ai été enlevée par un haut fonctionnaire de la Société minière du Rwanda. Il venait souvent à la maison voir une des trois filles qui logeaient avec moi. Un jour je devais aller rendre visite à une copine au centre ville. Il m’a proposé de me déposer. Je ne me suis pas méfiée de lui. C’était un homme respectueux. Sur le chemin, il s’est arrêté chez des amis à lui. J’ai patienté car il m’affirmait qu’il ne resterait pas longtemps. Il était plus de six heures du soir quand il se décida de quitter ses amis. Il était trop tard pour me rendre chez ma copine. Je lui ai proposé de me ramener à la maison. Il semblait si confus d’avoir bousillé mon programme que je ne me suis pas méfiée. Sur le chemin du retour, au lieu de prendre la route de chez moi, il prit la direction de sa propre maison. Pour me tranquilliser, il m’expliqua qu’il était de garde et qu’il devait d’abord passer chez lui pour voir s’il n’y avait aucun message pour lui. Comme il était marié, je me disais que je ne risquais rien. C’est seulement quand nous sommes arrivés chez lui que j’ai compris que j’étais tombée dans un traquenard. Sa femme, qui était Belge, était partie en vacances avec leur fils. Il était seul à la maison. Après m’être débattue pendant un temps qui m’a paru durer une éternité, je suis parvenue à m’échapper. Par chance, mon kidnappeur avait oublié de fermer la porte d’entrée à clef. Rentrer chez moi pendant la nuit aux risques de me faire agresser par des bandits qui la nuit tombée peuplaient les rues non éclairées de la capitale fut une autre histoire. Pendant plusieurs mois je n’ai pas osé parler de cette histoire, même à ma meilleure amie. J’avais honte. Je m’étais fait avoir comme une gamine. Apparemment j’avais encore beaucoup de choses à apprendre sur les hommes.

En 1982, j’obtins une bourse du gouvernement belge et je débarquais pour la première fois en Europe pour faire une licence en sociologie à l’Université Catholique de Louvain à Louvain-la-Neuve. Mon premier voyage en avion fut épouvantable. J’avais voyagé en compagnie d’une petite fille de cinq ans qui se rendait dans une famille d’adoption en Belgique. Elle avait des difficultés à se tenir tranquille. Plusieurs fois je devais l’emmener aux toilettes. Quand je la mettais sur le siège, elle criait à cause du bruit et des vibrations qui sont plus importants dans les toilettes qu’ailleurs. Je la ramenais à notre place sans qu’elle ait fait ses besoins. Quelques minutes après, elle réclamait de nouveau d’aller aux toilettes. Moi-même je ne me sentais pas à l’aise. La veille de mon départ, ma sœur avait fait un mauvais rêve et avait peur que l’avion ne fasse un accident. Cette idée m’a perturbée pendant tout le voyage. Mon appréhension était si forte et ma gorge si serrée que je n’ai pu rien avaler pendant toute la durée du voyage. A Zaventem, le froid et la grisaille me sautèrent à la figure. Mon séjour en Belgique s’annonçait mal. Je commençais déjà à regretter la douceur du climat de chez moi. La famille adoptive de la petite fille qui m’accompagnait l’attendait à l’aéroport. Moi aussi j’étais attendue. Je fus conduite à une maison d’accueil pour étudiantes étrangères à Bruxelles. Je devais y rester en attendant mon départ pour Louvain-la-Neuve. Il me fallait faire moi-même la cuisine or j’ignorais comment fonctionnait une cuisinière électrique. Je n’osais pas m’informer auprès des autres filles de peur qu’elles ne se moquent de moi. Le premier jour j’achetais du pain gris et une boîte de fanta. Le pain était amer, j’étais habituée au pain blanc et le fanta n’avait pas le même goût que celui que j’avais l’habitude de boire au Rwanda. Je me suis mise au lit, le ventre vide. Le lendemain matin, j’ai rencontré une jeune Africaine dans le corridor. Nous avons lié connaissance. Elle était Tutsi et venait du Congo. J’étais heureuse de rencontrer quelqu’un avec qui parler. Elle m’emmena auprès de deux autres Rwandaises, réfugiées comme elle au Congo. Leur accueil fut très chaleureux. Le fait que j’étais Hutu ne semblait pas les gêner. Après le petit déjeuner, qu’elles m’ont offert gracieusement, elles m’accompagnèrent au marché du Midi. J’avais besoin de certaines choses dans l’immédiat comme des draps, une couverture et un essuie-mains.

A Louvain-la-Neuve, je retrouvais un ethnisme farouche qui avait disparu au Rwanda depuis plusieurs années. Les Rwandais hutus et tutsis vivaient complètement séparés les uns des autres. Seuls les Tutsis venant du Rwanda pouvaient espérer être acceptés par les deux groupes. Dès mon arrivée, je fus prise en charge par Esther. Elle était originaire du Sud du Rwanda et Tutsie. Je la connaissais depuis le lycée où elle avait fait les humanités pédagogiques. Elle était venue en Belgique pour faire des études d’assistante sociale, grâce à une bourse de l’Eglise épiscopale du Rwanda. Esther était acceptée aussi bien par les étudiants hutus et les réfugiés tutsis non seulement parce qu’elle était Tutsie du Rwanda mais surtout à cause de son caractère. Elle était serviable et honnête. Malgré que sa famille avait beaucoup souffert dans les conflits ethniques de 1959 et de 1973, elle restait au dessus des considérations ethniques. C’est par elle que j’entrai dans le milieu des réfugiés tutsis. Ils m’accueillirent comme une des leurs. J’étais invitée dans des rencontres qu’ils organisaient régulièrement. Comme je fréquentais également les milieux hutus rwandais et burundais, certains réfugiés tutsis ont commencé à s’interroger sur ma véritable identité. Quand elles découvrirent que j’étais Hutue, certaines personnes parlèrent de trahison et d’infiltration. Elles décrétèrent de m’exclure du groupe. Une amie tutsie s’opposa à cette décision mais ma relation avec la plupart des réfugiés tutsis ne fut plus comme avant. C’est le cas notamment de Devota, une jeune femme mariée à un Belge. Nous avions une très bonne relation. J’allais souvent chez elle. J’appréciais la compagnie de Michel, son mari, qui était un militant anti-apartheid convaincu. Après que Denisse ait su que j’étais Hutue, son attitude envers moi changea du tout au tout. Nous continuions à nous voir mais nos discussions, même les plus anodines, dégénéraient souvent en disputes. Un soir nous étions allés au restaurant avec Esther, Denisse, son mari et une autre copine également tutsie. Je taquinais Denisse à propos de son mariage avec un Blanc. Elle me répondit, très fâchée, qu’elle préférait mille fois épouser un Blanc qu’épouser un Hutu parce que tous les Hutus étaient des assassins. La discussion qui avait commencé comme une blague dégénéra très vite. Son mari, quant à lui, accusa Esther d’être responsable de ce qui arrivait parce qu’elle m’avait introduite dans le milieu tutsi et m’avait permis de m’exprimer alors qu’au Rwanda un Hutu n’aurait pas osé prendre la parole dans un groupe de Tutsis. Selon lui j’aurais dû me montrer plus reconnaissante envers les réfugiés tutsis qui m’avaient élevée en m’acceptant dans leur groupe. Nous étions toutes gênées par cette intervention. Les relations entre Hutus et Tutsis avaient beaucoup évolué depuis la révolution de 1959 et seuls certains milieux extrémistes tutsis tenaient encore un tel langage. Par ailleurs, un Rwandais, si extrémiste soit-il, n’aurait pas osé me jeter ce discours à la figure. Il y aurait mis plus de tact. Michel se racheta un peu plus tard en m’offrant la biographie de Steve Biko, un leader du mouvement anti-apartheid, assassiné par la police sud-africaine, et un poster de Nelson Mandela, premier président de l’Afrique du Sud après l’apartheid.

Mon premier contact avec l’Europe fut une grande déception. J’avais une certaine connaissance de ce continent à travers les livres que je lisais, le cinéma, le cours d’histoire et de géographie. Je m’attendais à ce qu’elle ait les qualités que je reconnaissais à l’Afrique notamment l’hospitalité, la solidarité, la sociabilité, le rire, en plus de ce que nous n’avions pas : les belles maisons, les voitures, les routes, l’éclairage public, la nourriture en abondance, les infrastructures sanitaires et scolaires, etc. Quand je l’ai découverte, je n’ai vu que le confort matériel. Dans les trains, les bus, les trams, le métro que j’empruntais, je ne voyais que la tristesse et l’ennui sur les visages. La plupart des gens à qui je m’adressais pour demander mon chemin étaient trop pressés pour me répondre. Ils n’avaient pas de temps à me consacrer. Au contact de l’Europe, des mots comme hospitalité, entraide, respect des grandes personnes ont commencé à avoir un sens alors qu’ils ne signifiaient rien pour moi quand j’étais encore au Rwanda. Avec d’autres étudiants africains qui connaissaient le même malaise, nous avons recommencé les mêmes rêves que nos aînés des années soixante. Le panafricanisme avait sur nous le même attrait qu’il a dû avoir sur Nkrumah, Lumumba et les autres. Mais nous n’avions pas le même engagement politique et les circonstances n’étaient plus les mêmes. Notre engagement pour l’unification de l’Afrique s’arrêtait aux débats sans fins sur la négritude, l’africanisme, le trotskisme, le marxisme, le colonialisme.

En 1984, un voyage dans le cadre d’un séminaire d’anthropologie m’a permis de découvrir un autre pays d’Afrique, le Sénégal. Nous étions trois Rwandaises à participer à ce voyage avec une quinzaine d’Européens. Pendant trois semaines, j’ai vécu dans un village de la région de Casamance, chez les Peuls. Je partageais la case avec une collègue du Grand Duché du Luxembourg. Dès les premiers jours, j’étais sensible à l’attitude de nos collègues européens vis-à-vis des villageois. Certains se désinfectaient les mains après avoir salué les vieilles femmes du village. D’autres s’étaient mis à distribuer des médicaments sans même connaître les maladies dont souffraient les gens. Nous ne parlions pas la langue locale et les villageois ne comprenaient pas le français. Je me plaignais de ce mépris vis-à-vis de nos hôtes au professeur qui nous accompagnait. Il prit très mal mes remarques et une dispute éclata entre nous. Pour ne plus avoir à me disputer avec lui, je disparaissais dans la nature chaque fois qu’il venait dans notre village. Avant de retourner à Dakar, nous sommes passé par Cap Skiring, une station touristique sur l’Océan Atlantique. Un éboulement provoqué séparait la plage publique, accessible à tout le monde, du Club Méditerranée. Avec Esther nous sommes allées faire un tour à la plage. Sur le chemin, nous avons rencontré un Sénégalais qui nous a informé qu’étant Noires, nous ne pouvions pas aller jusqu’à la plage du club. Nous pensions qu’il exagérait. Un lieu interdit aux Noirs ne pouvait pas exister en Afrique. Nous nous y sommes rendues pour vérifier l’information. Le Club Méditerranée était nudiste. Des gens de tout âge et de sexe différent se promenaient tout nus, sans aucune gêne. Comment des grandes personnes, dont certains avaient l’âge de nos parents et de nos grands-parents, osaient exposer ainsi leur nudité au regard des passants et des employés du club ? Nous étions révoltées par un tel manque d’égard vis-à-vis des Sénégalais. Nous venions de faire quelques pas sur la plage « interdite » quand les gardiens sénégalais nous ont aperçues. Ils s’empressèrent de venir nous demander de déguerpir vite. Au lieu de partir, comme ils nous le demandaient, nous nous sommes assises par terre. Nous étions décidées à rester jusqu’à ce que le directeur blanc vienne lui-même nous demander de partir. Quand ils se sont rendus compte que nous n’avions pas l’intention de nous exécuter, un d’entre eux est allé quérir leur chef. Il nous informa que la seule chose que nous allions gagner en restant là jusqu’à la venue du directeur blanc serait le renvoi des gardiens dont le manque de vigilance nous avait permis d’entrer. Selon lui, les pratiques du Club Méditerranée étaient connues du gouvernement sénégalais. Si celui-ci n’avait pas pu faire changer les choses, deux simples femmes, étrangères de surcroît, ne pouvaient pas espérer faire mieux. Pour les familles des gardiens, nous sommes retournées à la plage publique non interdite aux chiens et aux Noirs.

Quand nous avons raconté notre mésaventure à nos collègues blancs, ils nous ont proposé tout simplement d’y retourner avec eux. Ils ne comprenaient pas que ce qui nous faisait mal n’était pas le fait de ne pas pouvoir entrer au Club Méditerranée mais le fait qu’on nous refusait le droit d’y entrer à cause de la couleur de notre peau. Le soir nos collègues blancs y sont allés à leur tour. Ils furent accueillis par le directeur lui-même qui insista pour leur faire visiter tout le club. De retour en Belgique, j’ai fait un rapport sur mon séjour au Sénégal. Plutôt que de parler des manières de vivre des Peuls, j’ai parlé du comportement des Européens en Afrique en partant de celui de mes collègues et de ce que j’avais vu au Club Méditerranée. Le professeur n’a pas aimé la manière dont j’avais abordé le problème. Nous nous sommes de nouveau disputés. Au départ, je l’avais choisi pour diriger mon mémoire. Après nos deux disputes, il était devenu très difficile de travailler ensemble. Je fus obligée de prendre quelqu’un d’autre.

Le thème de mon mémoire de fin de deuxième cycle était : « Quelle Eglise pour quel développement en Afrique, le cas du Rwanda ». Le choix de ce thème a été en grande partie influencé par les débats que nous avions au sein du groupe panafricain. La préparation du mémoire m’a permis de m’interroger un peu plus sur le modèle de développement choisi par les pays africains et sur le rôle des élites aussi bien religieuses que laïques dans ce développement. Une sorte de révolte contre la civilisation occidentale couvait. Même ma façon de m’habiller s’en ressentait. D’habitude j’aimais porter un tee-shirt, un jean et des baskets. Le dernier été passé en Belgique, je m’habillais comme les paysannes de chez moi, d’une longue jupe avec beaucoup de plis, d’un tee-shirt, d’un pagne me couvrant les épaules et d’un foulard sur la tête. Je ne portais plus de souliers. Ma révolte était telle que j’étais décidée à rompre complètement avec le néocolonialisme occidental, une fois rentrée au pays.

Je suis retournée au Rwanda au début de l’année 1985. Je projetais alors de travailler comme animatrice dans une coopérative d’agriculteurs de Buyoga, dont mon père et beaucoup de nos voisins étaient membres. Malheureusement quand je suis arrivée chez moi, la coopérative avait presque cessé ses activités suite à un problème de leadership. Son président, un paysan de notre secteur, avait été obligé d’aller chercher du travail à Kigali pouvant lui permettre de nourrir une famille de seize enfants. Les revenus de son exploitation agricole ne suffisaient plus. Jusqu’à la fin de 1985, je suis restée à côté de ma mère. Je me suis mise aux travaux domestiques malgré que je les avais en horreur. J’ai également commencé à m’intéresser à l’agriculture. L’exploitation de ma famille se trouve sur les versants d’une colline. L’érosion était telle que la fumure que ma mère y répandait chaque année était chaque fois entraînée dans les bas fonds. Avec le peu d’argent que j’avais pu épargner sur ma bourse en Belgique, je commençais le terrassement radical de notre propriété. L’agriculture en terrasses semblait être la seule solution au problème de l’érosion. Tous les voisins se moquaient de moi et disaient que j’avais de l’argent à jeter par la fenêtre. Ils pensaient que mes terrasses seraient emportées par les premières pluies. Ils avaient tort car celles-ci ont tenu jusqu’à maintenant. Après la deuxième année, ma mère produisait du maïs, des pommes de terre, des légumes de tout genre sur une terre qui de tout temps ne donnait que quelques patates douces aussi grosses que des doigts de bébé. Parallèlement au terrassement radical, je discutais avec ma mère sur une meilleure mise en valeur de nos terres.

Quand j’ai quitté la maison pour aller travailler à Kigali, au début de 1986, ma mère avait aménagé un jardin potager et un verger tout autour de la maison. Elle avait également commencé l’élevage de chèvres laitières et de lapins. En plus de ma mère, je discutais aussi avec d’autres femmes du voisinage. Vers la fin de l’année 1985, avec une quinzaine d’autres femmes nous avons créé un groupement agricole. Nous avons commencé la production des légumes et des activités d’entraide. Quelques mois plus tard une dizaine d’autres groupements furent créés sur le même modèle. Pendant toute cette année où je suis restée à côté de ma mère, j’ai beaucoup appris sur l’agriculture au Rwanda et sur la mentalité paysanne.

A la fin de l’année 1985, j’ai obtenu un contrat de six mois pour préparer l’évaluation du Programme d’appui à la vulgarisation agro-pastorale, PAVAP. Ce projet du Service des volontaires néerlandais, SNV, couvrait cinq communes de la préfecture de Byumba. Ce contrat était doublement intéressant pour moi. Il me permettait de continuer le travail que j’avais commencé avec ma mère et les femmes de la colline et de découvrir ce qui se faisait dans d’autres régions en matière agricole. La plus grande faiblesse du PAVAP était son personnel expatrié. Des quatre volontaires qui étaient dans le projet à Byumba, aucun n’avait une expérience pertinente du travail en milieu rural. Or en tant que coordinateurs du programme dans les différentes communes, ils devaient concevoir des politiques de développement et des stratégies d’action. Par ailleurs, à travers leurs attitudes envers leur travail et leurs collaborateurs, il était visible que certains d’entre eux étaient au Rwanda pour faire du tourisme ou alors faire des expériences personnelles qui n’avaient rien à voir avec la problématique agricole de la région. La coordination du PAVAP de ma commune était à charge d’un jeune Hollandais de 25 ans à peu près. Avant d’aller au Rwanda, il était laveur de vitres au Pays Bas. Au PAVAP, il n’avait reçu aucune préparation qui lui aurait permis de s’acquitter convenablement de ses tâches de coordinateur d’un programme aussi vaste. Il était dépassé. Il passait le plus clair de son temps à Kigali, chez des compatriotes, ou dans d’autres lieux touristiques comme le parc national Akagera, le parc national des volcans, pour voir les gorilles, ou les bords du lac Kivu. Après l’évaluation, le SNV m’a proposé de rester dans l’organisation comme animatrice dans un projet d’adduction d’eau. Je n’étais pas intéressée par cette offre mais mon désir de travailler avec les paysans à une échelle plus large était ranimé.

Entretemps, j’ai pris connaissance de l’expérience d’un nommé Siméon Musengimana, un ingénieur agronome qui avait choisi d’aller dans sa commune natale pour travailler directement avec les paysans. J’avais été fort impressionnée. J’étais convaincue que cette voie était la meilleure à suivre par tous les intellectuels et Siméon Musengimana devint pour moi l’exemple à suivre. Je décidais de rester à Buyoga pour y tenter une expérience similaire à la sienne mais sans faire appel comme lui aux aides extérieures.

Le Centre communal de développement et de formation permanente,CCDFP, structure nouvellement mise en place dans les communes par le gouvernement pour coordonner toutes les activités de développement et de formation permanente, me paraissait un bon cadre pour tenter une telle expérience. En 1985, mon choix pour le monde rural n’était pas bien compris, ni par mes parents et amis, ni par les autorités administratives. Sitôt mon projet de travailler au CCDFP de Buyoga proposé, il fut combattu. Ma famille et mes amis ne comprenaient pas comment une licenciée pouvait vouloir « s’enterrer » à Buyoga au lieu d’aller à Kigali où il y avait des possibilités d’avoir un travail économiquement plus intéressant ou un poste important à la fonction publique. Comme mes convictions sur le développement ne semblaient pas suffisamment convaincantes, j’avançais l’idée de préparation d’une thèse de doctorat pour justifier mon choix de travailler en milieu rural. Le haut fonctionnaire du Ministère de la fonction publique qui m’avait spécialement convoqué pour savoir pourquoi je voulais aller travailler dans une commune ne tint pas compte de mes explications puisque je fus affectée au Ministère de l’intérieur à Kigali, dans un service chargé de suivre et d’évaluer les programmes des CCDFP. « Le temps n’est pas encore arrivé où des licenciés doivent aller travailler dans les communes » me disait-on. Pendant six mois, qui m’ont paru une éternité, j’ai passé mon temps à exploiter les rapports d’activités et de formation des CCDFP en me gardant de n’émettre aucune critique négative pour ménager la susceptibilité de mes collègues chargés de concevoir les programmes et les formations de ces centres. Plus de dix ans après, ce qui me reste de ces six mois sont les blagues sur les relations hommes- femmes que mes collègues racontaient à longueur de journée pour tuer le temps. Un événement malheureux va mettre fin à une carrière, encore jeune, dans l’administration publique. Le premier août 1986 mon père mourut en laissant deux femmes et seize enfants dont sept de moins de quinze ans et trois à l’école secondaire. Etant le seul enfant non marié qui percevait un salaire, il me revenait de faire vivre la famille, de payer les ouvriers agricoles de ma mère et les frais de scolarité des enfants. Le salaire que je gagnais au ministère me permettait à peine de vivre à Kigali. Il me fallait chercher un emploi mieux rémunéré. Grâce à un ami, j’ai trouvé du travail à la Banque continentale africaine du Rwanda. Je n’attendais aucun épanouissement dans mon nouveau travail, c’est en mercenaire que j’y suis allée. Pendant quinze mois il m’a fallu apprendre à sourire servilement, à accepter l’arrogance et les gestes déplacés de ceux qui pensent que parce qu’ils ont l’argent tout leur est permis. Quand je décidais de quitter la banque, personne n’a compris. J’avais été nommée responsable du service de change alors que je n’avais pas encore terminé la période d’essai et on me prédisait une belle carrière dans le secteur bancaire. Comment dans ces conditions vouloir aller s’enterrer à Gitarama ! J’avais décidé de quitter la banque sitôt que la situation financière de la famille s’était améliorée. Mes deux frères venaient de terminer leurs études et avaient trouvé du travail sitôt après. Ma mère avait obtenu une petite pension. De son vivant mon père était affilié à la Caisse sociale. Alors que je m’interrogeais sur ce que je ferais une fois que j’aurais quitté la banque, un ami m’avait parlé des volontaires des Nations unies et l’idée de les rejoindre m’avait emballée. En me rendant à leur bureau de Kigali pour demander des renseignements, j’ai rencontré un collègue de l’université qui travaillait au Centre de formation et de recherche coopérative. Par lui j’ai appris qu’il existait un centre de services aux coopératives à Gitarama et que celui-ci cherchait un coordinateur. Le Centre de services aux coopératives était pour moi une première étape. J’espérais y acquérir une expérience qui m’ouvrirait les portes du volontariat des Nations unies et des autres pays africains. J’ai été engagée comme coordonnatrice du Centre de services aux coopératives de Gitarama en octobre 1988. Le centre avait été créé en 1986 par le Centre de formation et de recherche coopérative et Coopibo, une ONG belge, qui pendant plusieurs années avaient appuyé des actions de développement dans la préfecture de Gitarama. A mon arrivée au Centre, celui-ci appuyait plusieurs dizaines de coopératives et groupements en matière de gestion et d’organisation. Il mettait également à leur disposition un fonds de garantie pour leur permettre d’accéder au crédit bancaire. Ce fond était surtout sollicité pour les activités d’achat, de stockage et de commercialisation du café, du sorgho et des haricots. Depuis sa création, le centre avait été géré par un volontaire de Coopibo. Un homme qui avait beaucoup d’expérience dans le travail avec les paysans et un profond engagement pour le monde rural. Remplacer un tel homme par une femme, noire de surcroît, ne fut pas chose facile. Même les paysans n’étaient pas convaincus de mes capacités à m’acquitter d’une telle tâche. Alors que j’effectuais ma première visite dans un groupement, une jeune fille m’a dit en guise de message de bienvenue : « Alors, c’est vous qui allez remplacer Frans ? Vous n’y arriverez pas. Les Noirs ne sont pas aussi motivés que les Blancs ».

Le personnel du Centre était dur avec moi, bien plus que ne l’étaient les paysans. Certains collègues me provoquaient volontairement pour me pousser à bout. Une fois, je discutais avec un animateur. Il m’a demandé ce que je pensais faire du Centre. Je lui ai répondu que celui-ci deviendrait ce que nous tous voudrions qu’il devienne. Il me regarda dans les yeux, il me dominait d’une bonne tête, et me dit : « Si tu ne sais pas où tu comptes emmener le Centre de services aux coopératives alors tu es plus bête que je ne le pensais ». Il me jeta ces mots à la figure avec tant de mépris que je ne pus dormir de toute la nuit. Je m’interrogeais sérieusement sur le choix que j’avais fait de travailler en milieu rural. Avais-je vraiment quelque chose à apporter ? Etais-je capable de gérer un centre aussi important que le Centre de services aux coopératives ? N’aurais-je pas mieux fait de rester à la banque où je gagnais plus d’argent et où ma carrière était plus ou moins assurée ? Qu’étais-je venu chercher à Gitarama ? Le lendemain matin, j’étais décidée à partir. J’étais prête à tout affronter mais pas à recevoir des insultes gratuites de la part de mes collaborateurs. J’étais en train de réfléchir sur ma lettre de démission quand une amie qui travaillait dans le Service des volontaires néerlandais est passée chez moi. Elle m’a aidée à aborder le problème sous un angle plus positif et j’ai fini par me calmer. Pendant toute une année, tout le monde allait me mettre à l’épreuve. Plusieurs fois j’ai failli laisser tomber et retourner à Kigali mais chaque fois des amis m’ont soutenue et je suis restée.

C’est à Gitarama que j’entrai en contact avec la misère de la grande majorité de la population rurale. Un bon nombre d’enfants ne terminaient pas l’école primaire car leurs parents ne pouvaient couvrir les frais de scolarité. Une cure de malaria était partagée entre plusieurs personnes parce que les gens n’avaient pas suffisamment d’argent pour se faire soigner correctement. La grande partie des familles paysannes ne prenaient qu’un repas par jour, le plus souvent constitué de tubercules uniquement. En sillonnant les communes de Gitarama, j’ai constaté que mis à part l’uniforme qu’ils mettaient pour aller à l’école, les enfants étaient le reste du temps à moitié nus. Plusieurs dizaines de jeunes passaient toutes leurs journées assis devant les buvettes sans rien faire. Les terres étaient sur-exploitées et devenaient infertiles à plusieurs endroits. Les paysans n’avaient pas de moyens pour acheter des fertilisants chimiques ou une tête de bétail pour la production des engrais organiques. Les hommes tentaient d’oublier cette situation d’extrême pauvreté en dilapidant le peu de revenus des ménages dans la boisson. Ils abandonnaient de plus en plus aux femmes tous les travaux de l’exploitation agricole et l’éducation des enfants. L’espoir du monde rural était dans la multitude d’associations de tout genre que les paysans créaient pour faire face à cette paupérisation continue. Ils s’organisaient en tontines, en associations d’entraide pour les activités agricoles, les enterrements, l’amélioration de l’habitat , la scolarisation des enfants, les soins de santé, en groupements agricoles, artisanaux, de collecte et de commercialisation des produits agricoles , d’approvisionnement des membres en produits de première nécessité.

Le mouvement associatif de Gitarama était très dynamique. Les associations paysannes dans la préfecture se comptaient par milliers. Depuis le début des années quatre- vingt, on avait assisté à une prolifération des associations agricoles, suite à la décision du gouvernement d’octroyer l’exploitation des terres de marais, les plus productives du pays, aux personnes groupées. La préfecture de Gitarama en comptait plus de cinq cents. La majorité des associations paysannes étaient des groupements de femmes. Le Centre de services aux coopératives appuyait moins d’une dizaine de groupements féminins sur un total de soixante associations au début des années nonante. Cette sous-représentativité des associations féminines parmi les bénéficiaires du Centre de services aux coopératives était due en grande partie à sa stratégie d’appui au mouvement associatif. Le Centre appuyait les associations à la demande de celles-ci. Dans la société rwandaise, les femmes ne sortent pas beaucoup de chez elles et se trouvent ainsi peu informées sur ce qui se passe. La plupart des associations féminines ignoraient qu’il y avait un Centre de services aux coopératives à Gitarama auquel elles pouvaient faire appel en cas de besoin. Elles ne pouvaient donc pas logiquement lui demander des services. Consciente de ce handicap, je proposais de changer l’approche à l’égard des associations des femmes. A partir de l’année 1990, plutôt que d’attendre qu’elles viennent nous demander des services, nous sommes allés vers elles. Les résultats de cette nouvelle approche ne se firent pas attendre. Le nombre de groupements féminins bénéficiaires des services du Centre est passé à plus de deux cent cinquante regroupant plus de trois mille femmes.

En plus des appuis en gestion et organisation, depuis sa création le Centre aidait les groupements féminins à organiser chaque année la journée internationale de la femme. En 1988, seules les quelques associations féminines appuyées par le Centre étaient concernées par cette activité. En 1990, sur proposition des femmes, l’action fut étendue à toutes les associations féminines de la préfecture de Gitarama. Pour moi, l’organisation de la journée internationale de la femme était de loin l’action la plus importante du Centre car elle permettait aux femmes de se rencontrer pour débattre de leurs propres problèmes et de chercher des solutions. A partir de 1990, les femmes ont commencé à se donner des objectifs annuels dans les domaines économique et social. L’objectif économique de l’année 1991 par exemple était que chaque femme commence une activité économique génératrice de revenus qui lui permettrait de dégager un bénéfice minimum de mille francs rwandais par mois. Pour aider les femmes à atteindre cet objectif, le Centre dut revoir l’un de ses principes fondamentaux qui était d’appuyer uniquement les associations et non les individus. Pour moi, notre rôle en tant qu’organisation d’appui était d’aider les femmes à améliorer leurs conditions de vie. Les associations n’étaient qu’un moyen pour atteindre cet objectif. Des femmes furent formées par le Centre en matière de production et de commercialisation des champignons, sur le petit élevage et en gestion de petits projets. Les résultats de cette nouvelle approche furent spectaculaires. Fin de l’année 1991, une évaluation du programme fut menée et montra que 86 % des femmes membres de groupements avaient commencé un petit projet générateur de revenus, en dehors de l’agriculture. Contrairement à d’autres sociétés africaines où les femmes monopolisent la quasi totalité des activités de commerce dans les marchés, les Rwandaises sont très peu entreprenantes. Presque 95 % parmi elles travaillent dans l’agriculture. Dans ce contexte, ces résultats dépassaient de loin nos attentes. Des paysannes qui ne savaient ni lire ni écrire se transformèrent en quelques mois en petits commerçants.

Ces résultats ne pouvaient pas pourtant cacher la faiblesse de fonds de roulement qui exposait les petits projets des femmes à la faillite au premier problème rencontré tel que l’hospitalisation d’un enfant. Or le Centre était resté intransigeant envers l’octroi du crédit. Il garantissait uniquement le crédit des associations et non des individus. En tant que coordonnatrice j’avais essayé par tous les moyens de convaincre les organes de décision de changer la politique du Centre en matière de crédit pour permettre aux femmes paysannes d’accéder au crédit bancaire, mais rien n’y fit. Il revenait alors à celles-ci de trouver une solution elles-mêmes. J’organisai à leur intention un atelier de trois jours à Gitarama pour débattre du problème. Chaque commune était représentée par deux femmes. Après trois jours de discussions, parfois difficiles, elles ont décidé à l’unanimité de la création de fonds de solidarité dans chaque commune. Cette décision fut d’abord entérinée par les assemblées des femmes dans les communes à l’occasion de la Journée internationale de la femme, le 8 mars 1992, avant d’être mise en exécution. A la fin de la même année, les épargnes des femmes atteignaient un million de francs rwandais. A la base de cette réussite étaient les trente-quatre représentantes des associations féminines de Gitarama.

Chaque trimestre, j’organisais une rencontre entre elles pour débattre de tous les problèmes rencontrés par les femmes soit individuellement, soit collectivement, et ensemble on essayait de trouver des solutions. Revenues dans leurs communes, elles convoquaient à leur tour les représentantes des associations féminines locales pour étudier les modalités de mise en pratique des solutions proposées à Gitarama. C’est aussi grâce à leur travail de sensibilisation et de mobilisation jusque dans les ménages qu’il m’était possible de suivre plus de deux cent associations féminines tout en m’acquittant des tâches de coordonnatrice du Centre.

L’expérience avec les représentantes des associations féminines avait montré que les paysans étaient capables d’exécuter des tâches, même techniques, au bénéfice de leurs associations. Dans bon nombre de cas, ils s’en sortaient mieux que les animateurs du Centre. Il suffisait tout simplement qu’ils soient motivés, convaincus et formés. C’est ainsi que vint l’idée de la création d’un réseau d’animateurs paysans. Un animateur paysan accompagne en moyenne cinq à dix associations agricoles dans le choix des cultures en fonction de leur rentabilité, la planification d’une campagne agricole, la mise en relation avec des services techniques de la commune et de la préfecture et donner des conseils techniques. Avec ce système, les capacités d’intervention du Centre se sont considérablement accrues. Les paysans prenaient en main leurs propres affaires dans des domaines aussi divers que les techniques agricoles, la gestion des exploitations agricoles, le développement de l’élevage, la mobilisation de l’épargne paysanne pour son réinvestissement en milieu rural.

Mon travail au Centre de services aux coopératives a été toujours guidé par une conviction profonde : les paysans pouvaient et devaient prendre leur destinée en main. En 1989, une grande famine a frappé plusieurs régions du pays dont plusieurs communes de la préfecture de Gitarama. A Gikongoro par exemple des familles entières étaient obligées de fuir vers la Tanzanie après avoir vendu leurs maisons au détail. Ils vendaient d’abord les tuiles et quand il n’y avait plus rien à vendre, ils partaient. D’autres restaient sur les ruines pour y attendre la mort. Des femmes étaient obligées d’abandonner leurs enfants devant les bureaux communaux… Face à l’ampleur de la tragédie, il était important que les paysans, qui étaient les premiers concernés par le problème, réfléchissent à ce qu’ils pourraient faire pour arrêter la progression de la famine et pour limiter les dégâts. Pendant plusieurs semaines, toute l’équipe technique du Centre fut mobilisée pour animer des rencontres de réflexion sur la question de la famine à Gitarama. Un atelier de synthèse regroupa une trentaine de paysans venus de toutes les communes. Les débats qui ont duré plusieurs jours ont montré que le problème de la famine n’était pas seulement structurel comme le gouvernement voulait le faire croire. Le climat n’était pas le seul élément en cause. Il y avait également un manque de politique démographique conséquente, l’inexistence d’une politique agricole cohérente intégrant des éléments de réforme de l’habitat, du remembrement des terres, de régionalisation des cultures, de l’approvisionnement des paysans en intrants agricoles, de commercialisation de la production agricole. Les discussions sur la politique agraire du pays emmenèrent les participants à s’interroger sur la représentativité paysanne dans les instances dirigeantes du pays. De fil en aiguille, ils vinrent à s’interroger sur le bien fondé du parti unique. Les paysans de Gitarama furent les premiers Rwandais à remettre en cause publiquement le principe du monopartisme et à proposer le pluralisme politique.

Accompagner les paysans dans leurs réflexions nous demandait, en tant qu’animateurs, de nous engager de temps en temps sur le terrain glissant de la politique. Or avant l’ouverture démocratique, en 1991, la politique était un sujet tabou. Personne ne voulait en parler de peur d’avoir affaire aux services de renseignements. Une simple critique d’un haut cadre de ces services suffisait pour se voir infliger la torture. Ainsi une amie qui travaillait à l’Imprimerie scolaire à Kigali avait passé deux jours dans les bureaux des services de renseignement où elle avait subi des sévices corporels graves. Elle aurait dit à une copine que le chef des renseignements intérieurs avait pour maîtresse la jeune sœur de sa propre femme. Une autre avait été emprisonnée pendant plusieurs mois alors qu’elle était enceinte. On l’accusait de s’être assise sur la photo du président Habyarimana lors d’un meeting. Dans une telle situation, tout le monde préférait se taire, même face à des injustices criantes. Par peur aussi, beaucoup de Rwandais portaient la médaille avec l’effigie du président Habyarimana et participaient aux travaux communautaires obligatoires et aux séances d’animation où ils chantaient les hauts faits du président et du parti unique. Mes collègues me reprochaient toujours ma mauvaise habitude de critiquer tout haut la politique de Habyarimana en matière de développement rural et de ne pas toujours me plier à des choses auxquelles je ne croyais pas. Ils avaient peur que je ne finisse en prison. Malgré la pression des préfets qui se sont succédés à Gitarama, je ne participais ni aux travaux communautaires, ni à l’animation. Quant à la médaille, je ne l’ai jamais portée. Un jour, le président est venu inaugurer les bâtiments d’une coopérative appuyée par le Centre. Des amis et des collègues ont insisté pour que je porte exceptionnellement la médaille. Ils trouvaient que risquer la prison pour de simples considérations idéologiques était de l’inconscience. J’ai tenu bon. Il ne servirait à rien d’avoir des convictions si on doit les trahir à la moindre occasion. Malgré mon refus de me plier toujours aux décisions du pouvoir en place, je n’ai jamais été inquiétée par les services de renseignements. Probablement parce que j’étais une femme et que dans la mentalité des Rwandais, les femmes ne constituaient pas une menace politique importante.

Quand je me suis rendu compte qu’être femme me protégeait de certaines tracasseries, j’en ai profité pour faire mon travail comme je l’entendais sans me laisser influencer par les politiciens. Ainsi nous avons pu mener par exemple notre politique de structuration du mouvement associatif sans tenir compte de la politique du gouvernement dans la matière, malgré la pression des autorités préfectorales.

Ilustrations de Boulon.

Chronologie personnelle

19 mai 1959 Naissance à Byumba.

1964-1971 Ecole primaire à Miyove.

1971-1974 Cycle d’orientation au Groupe scolaire de Byumba. La révolte d’étudiants
éclate en 1973 alors que je suis en deuxième année.

1974-1978 Humanités économiques au Lycée Notre Dame de Cîteaux de Kigali.
Je rencontre Spéciose et Esther.

1978-1981 Baccalauréat à l’Université nationale du Rwanda. Je rencontre Marie.

1981-1983 Fonctionnaire de l’Etat à l’Office national de la population.

1982-1985 Licence en sociologie à l’Université catholique de Louvain, à Louvain-
la-Neuve, Belgique.

Août 1986 Mort de mon père. Je suis obligée de quitter le ministère de l’intérieur
où je travaillais depuis six mois pour chercher un travail plus rémunérateur
pour faire face à cette situation. Au mois de novembre, je suis engagée à la
Banque continentale africaine du Rwanda, à Kigali. Je rencontre Goretti.

Novembre 1988 Je suis nommée coordonnatrice du Centre de services aux coopératives
de Gitarama, CSC. Je m’installe à Gitarama. Je fais la connaissance de
Frans.

Décembre 1992 Je quitte la coordination du CSC. Spéciose me remplace à ce poste.

Janvier 1993 Je démarre un programme d’appui aux associations féminines de
Byumba. Je retourne m’installer à Kigali.

Février 1993 Grande offensive des rebelles du Front patriotique rwandais. Ma famille
fuit les combats et une partie de celle-ci se réfugie chez moi. J’accueille
vingt-cinq personnes. Bakunda quitte le camp de Nyacyonga et vient vivre avec
moi à Kigali.

Août 1993 Signature des accords de paix d’Arusha, certains membres de ma
famille que j’avais accueillis en février 1993 retournent chez eux. Ma mère et
une dizaine d’autres personnes restent avec moi. Nous sommes seize personnes,
enfants et adultes à partager la maison.

Avril 1994 Assassinat du président Habyarimana. Deux jours après, avec toute
ma famille, je suis obligée de fuir les combats. Nous trouvons d’abord refuge
dans le petit village de Gahanga. Le 9 avril, nous reprenons la fuite. Nous trouvons
refuge dans le quartier de Kabeza. Une semaine après, nous retournons
chez moi.

Mai 1994 Je parviens enfin à évacuer toute ma famille vers Gitarama et
Gikongoro. Avec ma mère, ma sœur cadette, une nièce et son bébé, je suis accueillie
par Spéciose à Gitarama.

Juin 1994 Gitarama est attaqué par le FPR. Avec la famille de Spéciose, nous
fuyons la ville en direction de Cyangugu où nous arrivons une semaine plus
tard. A Gikongoro, j’échappe par chance à la mort.
Avec d’autres membres des ONG rwandaises de développement, nous
créons le Collectif des ONG rwandaises pour venir en aide aux déplacés de guerre.

Juillet 1994 Je quitte le Rwanda pour chercher refuge au Zaïre (actuellement
République démocratique du Congo). Avec ma famille, je m’installe dans
le camp des réfugiés d’Adi-Kivu. Mes frères et sœurs, de qui j’étais séparée depuis
le mois de mai, me rejoignent. Avec d’autres membres des ONG rwandaises,
nous démarrons les activités d’appui aux réfugiés dans le cadre du Collectif des
ONG rwandaises. Des ONG belges, françaises et néerlandaises acceptent de financer
les programmes du Collectif.

Août 1994 Je suis nommée responsable du programme d’auto-organisation
des femmes dans les camps. J’emménage dans le camp d’Inera pour être
près des groupes qui bénéficient des actions du Collectif.

Août 1995 Opération de rapatriement forcé des réfugiés rwandais et
burundais des camps de l’Est du Zaïre. Un bon nombre de membres du Collectif
quittent le Zaïre pour d’autres pays où leur sécurité sera mieux assurée. Je
suis nommée coordinatrice du Collectif, au pôle de Bukavu.

Février 1996 Pour me rapprocher de mon lieu de travail, j’emménage dans
une maison dans la ville de Bukavu.

0ctobre 1996 Bukavu tombe sous le contrôle des rebelles banyamulenges. Je
me réfugie chez Frieda, une collègue de travail, dans le camp d’Inera.

Novembre 1996 Le camp d’Inera est détruit. Avec Bakunda et Assumpta, je
fuis en direction de Kisangani par le parc national de Kahusi Biéga. A plus
ou moins une centaine de kilomètres de Bukavu, dans le village d’Irangi, nous
sommes prisonniers des miliciens batiri pendant deux semaines. Je retrouve Virginie.
Quelques éléments des ex-Forces armées rwandaises, de passage dans la
région en provenance de Goma,viennent à notre secours et obtiennent notre libération.
Marcelline, Mukunzi et Gisimba nous rejoignent dans la ville de
Walikale.

Décembre 1996 A plus ou moins 400 kilomètres de Bukavu, dans le village de Tingi-
Tingi, nous sommes bloqués par les militaires zaïrois. Nous y restons plus de
deux mois. Je recueille Zuzu, une petite fille de huit ans. Mort de Thérèse et de
Jeanne.

Février 1997 Le camp de Tingi-Tingi est détruit. Nous fuyons de nuit. Sur la
route, je recueille deux jeunes enfants séparés de leurs familles.

Mars 1997 Traversée de la rivière Lubutu. Tirs à la mitrailleuse et armes
légères. Dans la pagaille, je perds la trace des deux enfants que j’avais recueillis
la veille
J’arrive à Obilo, village situé à 82 kilomètres au sud de Kisangani où
la Croix rouge compte aménager un nouveau camp pour les réfugiés rwandais.
J’apprends que la ville de Kisangani est tombée entre les mains des rebelles. Je
décide de partir au Congo-Brazzaville via la ville de Mbandaka, capitale de la
province de l’Equateur. Gisimba, Mukunzi et Bakunda décident de rester à
Obilo. Je pars avec Marcelline, Assumpta, Virginie et Zuzu. La longue marche à
travers la forêt équatoriale commence.

Avril 1997 Dans la région de Buende, à plus ou moins 500 kilomètres de
Mbandaka, notre route croise de nouveau celle des rebelles. Plusieurs compagnons
de route dont Kabeza sont tués.

Mai 1997 J’arrive dans le village de Bombenga, à plus ou moins 120 kilomètres
de la ville de Mbandaka. Je suis exténuée et malade. Je suis recueillie par
un paysan mongo, marié à une femme de Bukavu. Virginie, Marcelline et Zuzu
sont avec moi. Nous avons été séparées d’Assumpta une semaine plus tôt. A l’annonce
de l’arrivée imminente des rebelles dans le village, la famille nous emmène
dans une cachette de la forêt où nous restons plus d’une semaine. Mort de
la petite Zuzu. Avec Marcelline et Virginie, je reprends la route vers Mbandaka.
J’arrive dans le village de Batsina épuisée et incapable de faire un pas. Je suis
recueillie avec ma petite famille par Ya Pepe,un catéchiste.

Juillet 1997 La santé de Marcelline s’est considérablement détériorée. Accompagnée
de Ya Pepe, elle se rend à Mbandaka pour se faire soigner à l’hôpital
de la Croix-Rouge. Quelques jours après, elle est rapatriée au Rwanda. Virginie
et moi sommes chassées de Batsina par la famille de Ya Pepe. Nous trouvons une
nouvelle famille d’accueil dans le village de Bonde.

Octobre 1997 Frans, un ami hollandais, nous retrouve dans le village de
Bonde, après des mois de recherche. Nous partons avec lui à Mbandaka.

Novembre 1997 Aidées par les collègues des ONG zaïroises, nous quittons Mbandaka
pour Kinshasa où nous restons jusque fin mars 1998.

Avril 1998 Nous arrivons en Belgique, quatre ans après mon départ de Kigali.