Si la société civile est un « chaos créatif », où trouver mieux que sur le marché angolais ?

Mise en ligne: 22 octobre 2013

On a essayé de trop politiser la société sans essayer, au contraire,
de socialiser la politique. Plus important encore que le
pouvoir populaire, c’est le contrôle populaire sur le pouvoir, par Fernando Pacheco

Même si le Mouvement populaire de
libération de l’Angola (MPLA) a été le
mouvement politique qui s’est rapproché
davantage de l’idée d’une nation angolaise
et de la construction d’un projet national, il
n’est pas parvenu à percevoir que cette idée était
plus en rapport avec la société qu’avec l’État.
Malgré les quelques mérites de son action, la
défaillante évaluation de la réalité faite par le
MPLA a amené à la radicalisation de la guerre
civile et à une succession de crises dont les effets
conjugués ont produit des dégâts profonds dans
la cohésion nationale, entraînant l’exclusion politique
et sociale d’importantes tranches et groupes
de population (intellectuels, paysans, petite
bourgeoisie, religieux, leaders traditionnels), indépendamment
de leur groupe ethnique d’appartenance.

Le modèle d’organisation d’un État autoritaire et
paternel, omniprésent et tout-puissant, adopté
par le mpla tout de suite après l’indépendance en
1975, a provoqué l’obstruction de la société en
essayant de modeler le système social réel. La
survalorisation de la collectivité, au détriment de
la liberté et de l’effort individuel, a amené à
l’omission du droit à la citoyenneté et, dans ces
conditions, la société civile —en tant que projet
basé sur les droits des citoyens comme membres
de la nation et d’une organisation professionnelle
mais aussi en tant que membres d’une
Église, d’une communauté, d’une famille ou de
toute autre association volontaire— pouvait difficilement
se développer. L’idée de construction
de la nation dans sa diversité ethnique, culturelle
et régionale s’est de plus en plus affaiblie et, dans
ces circonstances, le projet national, si cher aux
précurseurs du nationalisme angolais, a été abandonné.
Car l’Angola, à partir d’un certain moment
(début des années quatre-vingts) est devenu
en fait, et ceci est souvent oublié, un pays
divisé et dirigé par deux partis uniques. L’analyse
est aussi valable pour les zones sous contrôle
de l’Union nationale pour l’indépendance totale
d’Angola (UNITA), là où ce mouvement a exercé
un certain pouvoir d’État, moins formel et structuré,
mais bien plus totalitaire.

Cette déformation de la société angolaise pendant
ce que l’on a appelé la Première république
(1975-1992), contraste avec la situation pendant
la période antérieure à l’indépendance, lorsqu’un
mouvement social urbain, basé sur une dynamique
associative et civique (étroitement lié au
mpla, un des mouvements politiques qui a donné
corps à la lutte pour l’indépendance, au point de
se confondre souvent avec lui) s’est développé .
Ceci s’est produit à mon avis à cause de la liaison
étroite entre les intellectuels et d’autres forces de
la société (les Églises, les groupes ou associations
culturels, récréatifs et sportifs, à caractère
formel et non formel), ce qui permettait de créer
un espace social vivant où la circulation de
l’information et des idées avait une place, en
recréant des formes de sociabilité (les lobbies
des funérailles, des messes, des rencontres amicales)
si propres à la manière de faire de la
politique et créer l’opinion en Angola.

Les alliances et complicités que la plupart des
intellectuels ont établies avec le pouvoir dirigé
par le MPLA (phénomène qui mérite une analyse
bien plus approfondie) les ont obligés à rompre
leurs liens avec ces associations autonomes, elles-
mêmes érodées, sans profil et même détruites
par le système, qui a essayé de les subvertir et les
transformer par les organisations de masses officielles
qui, en tant que courroies de transmission
du pouvoir, ne favorisaient pas la créativité des
anciennes associations populaires. Même le rôle
des intellectuels a été mis en cause par les groupes
populistes qui, à un certain moment, ont
atteint une position d’hégémonie au sein du MPLA
et de la société. On a connu alors un mouvement
de décantation qui a mené à une perte de la
capacité critique à l’intérieur des cercles de pouvoir,
sans que cela ne permette l’enrichissement
des positions différentes, notamment chez l’UNITA
où la contestation a toujours été inexistante ou
réprimée. Cette perte de profil de l’action des
intellectuels a été justifiée, en grande mesure, par
les agressions sud-africaines pendant plus de
douze ans, ce qui inhibait les critiques et les
actions contre un régime qui s’occupait, en première
instance, de la défense de la souveraineté
nationale et de la lutte contre l’apartheid.

Le pouvoir officiel a décidé, alors, d’adopter une
attitude étrange consistant à prendre son propre
discours pour la réalité : la participation, le lien
avec la base, le pouvoir populaire, la construction
du socialisme et de l’homme nouveau. Il
reste à savoir jusqu’où cette position a été consciemment
assumée par négation de la réalité ou
tout simplement par inaptitude. La culture syncrétique
dominante —un étrange mélange de
principes léninistes et fascistes et de valeurs
bantoues et chrétiennes dans lequel le totalitarisme
a été fréquemment le commun dénominateur—
a sacrifié et découragé les initiatives individuelles
et associatives, même les plus simples
et inoffensives. On a perdu de vue ainsi la relation
contractuelle qui doit exister entre l’État et
le citoyen. Un espace de manipulation de la
personne a été ouvert, cette dernière étant vue
uniquement comme un élément intégrant une
organisation (le parti, l’organisation de masse ou
sociale, l’entreprise), seule condition dans laquelle
elle était valorisée et pouvait accéder à
certaines prérogatives. Par ailleurs, il ne lui restait
que les obligations, le parti et l’État ne voyant
pas des citoyens mais seulement des amis et des
ennemis. Malgré cela les concepts les plus avancés
et les plus osés continuaient à être générés
principalement à partir du pouvoir instauré : du
point de vue de la connaissance de la réalité et de
la formulation d’idées et de propositions nouvelles,
les positions prises se révélaient absolument
inappropriées.

Les traumatismes qui ont atteint profondément
la société (la guerre civile, la tentative de coup
d’État en mai 1977 et la répression qui s’en est
suivie, l’inhibition des groupes), ont aussi empêché
plus de combativité de sa part en vue d’un
développement plus participatif. Malgré quoi,
même au sein du MPLA, certains secteurs ont
essayé de s’assumer comme forces poussant vers
le changement, ce qui est le cas notamment de
certaines églises, surtout l’église catholique, les
congrégations évangéliques du centre et du sud
du pays et celle fondée au Zaïre par l’exilé
politique Simão Toco, certains groupes politiques
(même débutants) et certaines tertulias culturelles,
réunions informelles qui pouvaient véhiculer
des perspectives culturelles alternatives
aux officielles. L’ouverture politique de 1991 ne
peut pas être considérée, ainsi, comme une conquête
exclusive de l’uNITA, mais plutôt comme le
fruit d’une action conjointe de diverses forces de
la société. Parmi celles-ci, on ne peut pas sousestimer
l’importance de l’Association civique
angolaise, première organisation civique indépendante
après 1975 qui, créée pendant la période
précédant immédiatement les accords de
Bicesse (1990) et réunissant un large éventail de
sensibilités politiques, a fini par mourir prématurément
en raison de l’abandon de ses membres
les plus actifs qui se sont intégrés aux nouveaux
partis politiques, ce qui a fait disparaître une
institution prometteuse de la société civile.

L’ouverture politique a consacré le multipartisme
et la liberté d’association, d’expression et
d’information, ce qui a permis la configuration
d’un nouvel espace d’intervention de la société
civile ; un tel concept, associé à celui de démocratie,
a commencé à se rendre sympathique dans
les sphères politiques angolaises. Devant la faillite
de l’État-nation et de ses objectifs de développement
et même de son projet national, la population
a essayé de s’organiser, d’intervenir, de
participer. Mais de la même manière que l’on
avait adopté le prêt-à-porter socialiste, la démocratie
a été prise à la légère, comme un baume
bon à soulager toutes les douleurs qui mortifiaient
le peuple angolais ; la responsabilité de la
communauté internationale ne peut ici être négligée.
Le processus de démocratisation n’a pas
été, une fois de plus le fruit d’une réflexion et
d’un débat sur les besoins et les aspirations
assumées, mais plutôt un essai formel de trouver
une échappatoire devant les graves problèmes
qui connaissait le pays. On n’a pas compris que
la démocratie n’est pas qu’une idée mais aussi
une pratique sociale. Sur cet aspect, l’action de
l’UNITA a provoqué une profonde déception chez
ceux qui y voyaient une organisation à vocation
démocratique, étroitement liée aux masses paysannes
et au pays réel, en opposition aux élites
créoles urbanisées liées au MPLA, alors même que
les partis politiques émergents ne possédaient ni
crédibilité, ni leaderships, ni des projets alternatifs.
Le nouvel espace a permis une certaine
agitation de la société civile, et des associations
de plusieurs types (économiques, socioprofessionnelles,
religieuses, ONG) sont apparues comme
des champignons, mais la plupart d’entre elles se
sont mises à graviter autour des pouvoirs institués
(églises, partis, État) ou ont dû se replier à
l’ombre d’organisations étrangères qui leur octroyaient
des ressources et parfois même une
identité. L’église catholique capitalisait le résultat
de son intervention antérieure et était vue
comme l’ange sauveur, la marraine possible du
parti politique qui pourrait s’assumer comme la
troisième force. Mais la réalité angolaise continuait
à être méconnue aux yeux de la société
civile et le projet national, si nécessaire pour
soigner les blessures du passé et sceller la réconciliation,
a continué à être une préoccupation
lointaine.

La reprise de la guerre en 1992 a rétréci l’espace
d’intervention des citoyens sans le faire disparaître
et aujourd’hui, même timidement, d’autres
forces sont en train d’émerger, en essayant d’être
des protagonistes d’une nouvelle dynamique
sociale. On vit maintenant une triple transition,
ce qui détermine en soi la complexité de la
situation : de la guerre à la paix, du totalitarisme
à la démocratie et d’une économie centralisée à
une économie de marché. Dans une situation
comme celle-ci, tout est mis en cause : les représentations
sociales, les rôles des différents acteurs,
les valeurs éthiques et culturelles. Dans ces
circonstances, jusqu’à quel point le partage du
pouvoir viendra-t-il modifier le processus de
démocratisation initié il y a quelques années ?
Quel type de démocratie prétend-on construire ?
Qu’en est-il du rôle de la société civile ?

Il est difficile de répondre à ces questions. Ce que
je vais dire n’a la prétention d’être qu’une petite
contribution dans cette direction.

Depuis qu’il est apparu dans la Grèce antique et
jusqu’à nos jours, le concept de démocratie a
évolué et aujourd’hui on ne peut pas parler d’une
théorie ou d’un modèle unique de démocratie.
Même si l’on tient compte seulement des pays de
la civilisation judéo-chrétienne occidentale, nous
trouvons d’innombrables manières de viabiliser
adéquatement la démocratie représentative (par
opposition à la démocratie directe des Athéniens)
avec l’adoption de mécanismes de représentation
assez différenciés. Il est urgent donc de
démystifier le concept réducteur de démocratie
grossièrement imposé aux hommes politiques et
au peuple angolais.

D’après Robert [1], une démocratie raisonnablement
représentative repose sur certaines exigences
qui fonctionnent comme des garanties
institutionnelles :

  • liberté d’association et d’expression
  • droit de vote
  • accès à des postes publics
  • concurrence entre les leaders publics à travers des votes
  • sources alternatives d’information
  • élections libres et justes
  • existence d’institutions capables de légitimer la politique du gouvernement par le biais du vote ou d’autres manifestations de la volonté populaire.

En m’appuyant sur l’analyse de Arend Lijphart [2]
en tant qu’instrument opérationnel, je dirais qu’il
y a des contrastes et des parallélismes qui peuvent
être interprétés comme deux formes de
compréhension différentes de la démocratie : le
modèle majoritaire (ou de Westminster), plus
conforme aux sociétés relativement homogènes
du point de vue culturel, religieux, ethnique,
national ou linguistique ; et le modèle consensuel,
plus approprié aux sociétés plurielles et
diversifiées. Dans celles-ci, la règle de la majorité
peut impliquer, parfois, la dictature de la
majorité et la confrontation civile au lieu de la
démocratie. Il faut alors faire appel au consensus
au lieu de l’affrontement, stimuler la concertation
et non le divisionnisme, essayer, enfin, d’élargir
les majorités de gouvernement. Paul Ricoeur [3]
va même plus loin, en préférant le compromis,
qui est un idéal d’action, au lieu du consensus,
qui, pour lui, est seulement un idéal du discours.
Le modèle consensuel (ou du compromis) repose
ainsi sur des éléments qui vont limiter la
règle majoritaire : le partage du pouvoir exécutif,
la séparation formelle et informelle des pouvoirs,
le bicaméralisme équilibré avec une représentation
efficace de la majorité, l’appui à des
systèmes à partis multiples et non bipolaires, la
représentation proportionnelle et la décentralisation,
sans que cela ne se fasse au détriment du
débat, du droit à la différence, de l’innovation et
de la créativité.

Il faut donc prendre en compte la question des
minorités vu que, finalement, l’Angola est un
conglomérat de multiples minorités. Entre nous,
la notion de peuple, puisque connotée par celle
de classe sociale, a signifié l’exclusion de groupes,
couches et autres classes sociales. Et en
démocratie, une minorité ne peut pas être privée
de ses droits politiques et a toujours le droit de
rappeler au reste de la société qu’elle fait aussi
partie du peuple et que, dans la mesure du possible,
ses intérêts, opinions et convictions doivent
être pris en compte dans les processus législatifs
et exécutifs. Si les principes,
désirs et aspirations
des minorités
sont systématiquement
ignorés ou
méprisés à l’intérieur
du processus de
décision collective,
la démocratie majoritaire
devient impraticable
et les risques d’instabilité et de perte
de légitimité de la majorité augmentent, principalement
quand ces majorités ont beaucoup de
poids dans le contexte économique, social, culturel
et intellectuel d’un pays. Tout cela peut
mener, dans des circonstances extrêmes, à l’essai
de création d’États où ces minorités peuvent
devenir des majorités et ensuite à la confrontation
et la guerre. Ceci explique, dans une grande
mesure, le renforcement de l’UNITA après l’indépendance
angolaise et l’évolution de ce que l’on
appelle le cas de Cabinda.

La question peut être alors formulée ainsi : qui
doit décider ? Si l’on n’identifie pas exclusivement
la démocratie avec le parlement, la question
fondamentale sur la démocratie se pose de la
manière suivante : est-ce la volonté de ceux qui
sont les plus directement affectés, les communautés
locales, ou bien est-ce la volonté de la
nation, comme un ensemble, exprimée à travers
les décisions du parlement, qui doit déterminer le
résultat ? Dans les sociétés pluralistes et diversifiées
on est en présence non pas tellement d’une
simple division entre majorité et minorité mais
plutôt d’un conglomérat de minorités, ce qui
donne au consensus ou au compromis de bonnes
raisons d’exister et fait apparaître des attitudes
sans doute prudentes mais aussi réellement
démocratiques.

Pour certains scientistes politiques (Burke, Hamilton,
Madison), l’artifice de la représentation
est un moyen pour limiter la participation et
garder le pouvoir dans les mains des élites. Mais
l’argument démocratique (James Mill par exemple)
est que la représentation est un moyen pour
adapter le principe démocratique aux sociétés à
large spectre. Lorsqu’on met trop l’accent sur les
mécanismes de représentation du gouvernement,
on perd de vue l’une des plus constantes aspirations
qui se trouvent derrière l’idée de démocratie,
le désir d’approcher ou d’éliminer la distance
entre gouvernants et gouvernés, entre l’État et la
société, question qui est souvent assumée comme
un fait accompli par la pensée politique conventionnelle.
Plus une collectivité s’approche de
l’accomplissement de l’idéal démocratique
d’auto-gouvernement, plus grande sera l’extension
de la participation des citoyens au pouvoir.
Dans ces circonstances, l’État est socialisé et la
société est politisée. La démocratie politique
cesse alors d’être un artifice politique pour être
considérée comme une manière de vivre. Ceci
fut le message du célèbre discours funèbre de
Périclès que, me semble-t-il, nous avons besoin
de nous réapproprier.

D’autre part, Rousseau avait raison en regardant
avec inquiétude la fragmentation de la société
dans un ensemble de groupes d’intérêt et de
pression car, dans de telles circonstances, il est
facile de perdre de vue l’intérêt général et le bien
de la société comme un tout. Pour atteindre ce
bien commun, il faut que les personnes pensent
et agissent non seulement comme individus avec
des intérêts propres ou en tant que membres de
certains groupes d’intérêt, mais bien en tant que
citoyens, membres de la société comme un tout.
Autrement la construction d’un projet national
n’est pas possible.

La faillite des objectifs de l’État national a produit
aussi un processus de dépassement du paradigme
d’État. Les Angolais commencent finalement
à se rendre compte que de nouveaux outils
conceptuels sont nécessaires pour trouver des
solutions à la pauvreté et pour se développer,
d’autant plus que maintenant on soutient —contrairement
à ce qu’on disait il y a peu— que le
chemin vers le développement passe par la démocratie
ou plutôt, plus correctement, par un
processus de démocratisation. Ce qui contraste
avec les pratiques officielles qui mènent subtilement
à une réification de l’ordre et du modèle de
valeurs et d’organisation de la société qui existaient
au moment de la chute du pouvoir colonial.
Si à ce propos on ajoute les embarras dans
l’adoption d’un modèle de démocratie imposée
— un modèle déjà en crise même dans l’Occident—,
il devient pertinent de questionner ce
prétendu modèle pour l’Angola.

D’après Alan Fowler [4], le style de démocratie
aujourd’hui dominant en Occident repose sur
trois éléments : une base matérielle exprimée
par un système codifié de relations économiques
et sociales de type capitaliste ; une base d’organisation
intégrée par un ensemble d’institutions
et d’organisations formelles situées entre la famille
et l’État, immergées dans une logique de
marché, mais engagées dans certaines luttes
politiques ; et une expression idéologique appuyée
sur l’inviolabilité des droits humains individuels
et dans la régulation de la loi. Je pense
que ce modèle n’est pas applicable à la société
angolaise d’aujourd’hui. En Angola, la base
matérielle est hétérogène, avec des éléments
significatifs qui viennent du secteur familial et
informel qui ne sont pas intégrés de manière
normale dans une économie de marché pas assez
structurée, tandis qu’un secteur pétrolier moderne
fonctionne comme une enclave. Du point
de vue organisationnel l’informalisme (ou le
non formalisme), les réseaux de parenté et
l’ethnisme, même de manière non (ou pas toujours)
assumée, remplissent un rôle significatif
dans la vie sociale, l’organisation de la vie associative
et dans l’expression d’intérêts, tandis que
l’État ignore le secteur informel —qui est soutenu
par la plupart de citoyens— et se met à
promouvoir des groupes formels —des associations
économiques et socioprofessionnelles, des
organisations prétendument paysannes, des syndicats,
etc— qui normalement n’ont pas de représentativité
ou de légitimité pour favoriser ou
négocier la participation des citoyens. Finalement
et par rapport à l’idéologie, on peut constater
la coexistence du respect africain pour les
valeurs collectives, pour les solidarités, pour les
normes de parenté et pour les croyances magicoreligieuses,
et de l’individualisme caractéristique
d’une société et d’une économie ouvertes à
(et influencées par) certaines modernités. Tout
cela mène à des ambiguïtés et des incohérences
légales telles que le rapport entre les institutions
réellement existantes finit par se créer fréquemment
en marge de la Constitution et des lois, car
ces institutions et les modes de gouvernement ne
trouvent pas de correspondance dans la pratique
quotidienne.

Il faudra donc repenser de manière critique l’État
et la démocratie dans le cadre de l’héritage colonial
et dans les conditions nationales existantes,
en respectant les principes d’équité de droits et
d’opportunités et en mettant en oeuvre les mécanismes
de représentation et de participation civique
de même que ceux de compétition politique.
La démocratisation, en tant que processus permanent
et dynamique de négociation entre différents
acteurs de la société, implique la définition
de fonctions et de rôles différenciés pour chacun
des acteurs à chaque moment. Ce sera dans ce
processus que la compréhension de la démocratie
surgira, en substituant le formalisme des
concepts et des comportements —si chers aux
leaders angolais— par la quête et la pratique
d’une culture démocratique qui ne se limite pas
au champ institutionnel et juridico-légal, mais
qui respecte les identités et spécificités dans un
cadre d’options plurielles.

L’existence d’une société civile est directement
liée à un État de droit et à un régime démocratique.
Lorsque l’État est totalitaire on ne peut pas
véritablement parler de société civile. Mais celle-ci
ne peut jamais être contre l’État, même quand
les sociétés atteignent certaines complexités et
finissent par contester l’hégémonie et la domination
politique de l’État. Loin d’être un effet de
mode, le concept de société civile —dont la
généalogie remonte à Cicéron, le penseur et
homme politique romain, qui a marqué entre la
vie politique et la vie sociale, entre l’État et la
société— a bien évolué dernièrement,
mais je partage l’idée de
ceux qui affirment qu’on ne
peut pas identifier la défense
de la société civile avec un
courant politique déterminé,
libéral ou socialiste, conservateur
ou progressiste. Un regard
plus attentif sur le monde
d’aujourd’hui m’oblige à conclure
qu’il y a un parallélisme
entre la faillite des modèles politiques conventionnels
et le regain d’intérêt par la société civile.
Dans cette optique, la dichotomie État/société
civile doit assumer le fait que la société civile
semble être en train d’enlever le joug de l’État,
d’avoir de plus en plus d’autonomie par rapport
à l’État, d’assumer des fonctions qui avant étaient
de la responsabilité exclusive de l’État. On ne
peut pas nier que la renaissance de la société
civile traduit une affirmation de valeurs telles
que l’autogestion, l’expansion de la subjectivité,
la solidarité et le communitarisme, les processus
d’émancipation et, enfin, l’organisation autonome
des intérêts et des modes de vie [5].

Un système politique démocratique comme celui
qui a été imposé en Angola, basé sur des
élections pluralistes et sur des mécanismes de
représentation qui ne disent rien au citoyen commun,
ne parvient pas en soi à stabiliser un régime
vraiment pluraliste et participatif. Le parlement
est un bon endroit pour apprendre la pratique de
la coexistence des opinions divergentes, où l’on
peut apprendre à domestiquer les passions, la
haine et l’intolérance, mais il n’est pas le seul,
notamment dans les sociétés plurielles et diversifiées
et sans culture démocratique comme c’est
le cas de la société angolaise. Il faudra donc faire
appel à des pratiques éducatives qui viendront
renforcer la tolérance et la convivialité entre les
citoyens et le respect aux droits des autres, pratiques
qui font devenir inutiles la présence d’une
autorité ou d’un médiateur quelconque. Ce sont
les lobbies des funérailles, des messes, des
clubs… Il faut aussi que les autorités gouvernementales
apprennent à respecter les citoyens et à
se mettre à leur service au lieu de leur donner des
ordres, car le rôle de l’État dans le développement
de la citoyenneté est fondamental et toute
théorie de la participation et des droits politiques
doit admettre ce fait et en tenir compte [6].

Pour cela, je suis d’accord avec ceux qui ont mis
l’accent sur l’importance clé de l’ordre civique
pour le processus de démocratisation et de consolidation
de la démocratie. Cette question revêt
une importance particulière dans le cas de l’Angola
étant donné la faillite des institutions publiques
et politiques. En intégrant des individus et
des associations qui ont des buts multiples avec
des entreprises, des églises, des journaux et
d’autres organes d’information, des clubs, des
ONG, etc, la société civile doit être en même temps
une école d’apprentissage démocratique et un
champ de bataille de la liberté [7]. Et c’est dans
cette multiplicité d’associations qui échappent
au contrôle du gouvernement que le citoyen peut
connaître ses droits et apprendre à respecter les
droits et les initiatives d’autrui. C’est là aussi
qu’il doit apprendre à distinguer entre le gouvernement
et la loi, celle-ci étant par définition
abstraite et égale pour tous, ce qui la fait devenir
le rempart contre les abus de tout ordre, car
l’exercice du pouvoir politique produit des abus
et des irresponsabilités : des abus du pouvoir
politique, mais aussi des abus de la part de ceux
qui se dissent abusés par le pouvoir politique. A
ce propos, on peut penser que plus important
encore que le pouvoir populaire c’est le contrôle
populaire sur le pouvoir. Nombreux sont ce qui
pensent que, dans l’Angola d’aujourd’hui, le
pouvoir se verrait limité dans ses excès si la
société civile était plus active et mieux organisée.

La question doit être maintenant posée : peut-on
parler de l’existence d’une société civile en Angola
 ? Si l’on conçoit la société civile non seulement
d’une manière réductrice comme la liaison
entre les citoyens et la polis, comme l’opposition
entre société civile et société politiquement organisée,
mais bien comme l’expression de forces
sociales et économiques formelles qui ont déjà
montré leur capacité d’assurer au moins la survie
des citoyens, il n’y a pas de doutes : en Angola il
y a bien une affirmation de société civile. Elle est
constituée avant tout par des forces sociales
(associations informelles, réseaux de parenté,
individus dotés d’un esprit d’entreprendre) qui
sont le résultat d’un processus d’urbanisation
récente, qui sont dans une transformation permanente
dans la mesure où elles ont accès à des
niveaux différents de la modernité, qui ne sont
pas isolées mais bien en rapport avec le monde à
travers les médias et les lignes aériennes internationales,
qui établissent des liens multiples entre
elles et construisent ainsi des réseaux d’un véritable
contre-pouvoir ce qui se traduit dans l’organisation
des marchés, l’établissement des taux
d’échange, des actions de revendication. Et de
telles forces ne représentent-elles pas déjà une
innovation africaine en cette fin de siècle qui
pourra finalement ouvrir des chemins originaux
pour le continent ? Un exemple de ces forces est
ce que l’on appelle le marche informel, émanation
de la société civile, des individus, des groupes
et des associations qui évoluent graduellement,
qui échappent au contrôle du gouvernement
et obéissent à des règles générales dictées
de manière anonyme. Si la société civile est un
chaos créatif, dans les dires de Dahrendorf [8], où
pourrait-on trouver une application plus exacte
de ce concept que dans le marché informel angolais ?

C’est justement la perception de l’importance de
ce secteur économique et social informel qui ne
se limite pas au marché, qui a encouragé l’action
de certaines ONG angolaises et étrangères dans
une perspective de modernisation et de changement
social basée sur la participation et le renforcement
des capacités locales et, en même temps,
de préservation des différentes identités spécifiques.
Malgré les faiblesses évidentes de ces
organisations populaires —dont la plus déterminante
est le manque de vision stratégique et de
conscience collective pour ce qui est de leur
statut de contre-pouvoir—, elles peuvent, du fait
de leur pluralisme, parvenir à représenter des
écoles ou des voies vers un processus de construction
d’une culture démocratique et de lutte
pour la citoyenneté et pour l’intégration ethnique.
On pourra imaginer ainsi une gestion populaire
des processus d’intervention extérieure,
l’amélioration du bien-être matériel et social et
l’augmentation du pouvoir économique et politique
des communautés.

En Angola, en dehors du secteur informel, seulement
l’émergence du mouvement des ONG et la
rénovation, encore très limitée, du mouvement
syndical, peuvent être vues comme expressions
des forces de la société civile. Si les intellectuels
angolais —il faut comprendre ce terme dans son
sens organique— avaient su revendiquer un espace
propre du savoir —où un pouvoir étranger
aux sciences ne pourrait pas avoir une place—,
un espace pluraliste et intégrateur des diversités,
un espace critique et libre qui influencerait le
pouvoir sans prétendre à participer au pouvoir,
un espace sans pouvoir mais avec l’autorité que
leur revient du fait de leur savoir et leurs compétences [9],
si ces intellectuels étaient parvenus à
obtenir tout cela, ils auraient pu devenir une
force de changement : pas seulement des facteurs
d’angolanidade (d’identité angolaise) —
même si elle est nécessaire—, mais aussi de
réconciliation nationale, et être ainsi des protagonistes
de la lutte pour la pleine citoyenneté,
pour les droits de l’homme, pour la démocratie,
pour une nouvelle culture, pour un projet national.
Il me semble que c’est là qu’il faut trouver le
nœud de ce que l’on peut appeler le problème
angolais. Et ici je reprends la question des alliances
et des complicités que la majorité —au moins
la plus qualifiée— des intellectuels a établies
avec le pouvoir dirigé par le MPLA, ce qui les
emmena à rompre leur lien avec les organisations
autonomes et populaires. Jadis artisans de
l’identité angolaise, ce qui a permis l’indépendance,
ils ont commencé à s’éloigner de la vie
politique et civique au point qu’aujourd’hui ils se
voient comme des orphelins de la révolution.
D’où leurs difficultés à faire des alliances avec
des forces populaires qui dominent le secteur
informel. Tout cela n’a pas facilité la liaison
entre celles-ci et la polis et a porté préjudice à la
construction
d’une capacité
intellectuelle endogène,
d’une
nouvelle dynamique
sociale et
politique et à
l’apparition de
nouveaux acteurs
de la société civile, et a mené, enfin, à la réification
du projet national ajourné.

En plus de ses fragilités inhérentes, la société
civile angolaise se trouve devant des forces qui
lui sont opposées : la guerre, les divisions et le
manque de confiance et la limitation conséquente
de l’espace politique, le déficit démocratique
des institutions, l’absence d’un cadre légal
favorisant le développement de la société civile,
les distorsions de l’économie qui ne permettent
pas l’existence d’un marché homogène —au
sens large, y compris les manières d’être, de
penser et de communiquer—, et le désordre
social et culturel régnant. Ce sont cependant les
traumatismes du passé, la haine et l’intolérance
qui empêchent le désarmement et la pacification
des esprits et mettent ainsi un frein à la possibilité
d’organiser des citoyens autour de projets communs.

Dans des périodes troubles comme celle qui vit
l’Angola, le niveau des revendications des citoyens
par rapport à la participation politique
tend à augmenter, mais on ne peut pas penser
pour autant que le fossé entre la société politique
et la société civile se voit réduit. Cela ne se
produit pas en Angola et ce n’est même pas
souhaitable. Car cela a été justement l’erreur
commise en 1991, lors de l’ouverture du régime,
quand on a essayé de trop politiser la société,
sans essayer au contraire de socialiser la politique.
La société politique a fini par montrer une
inaptitude affligeante et aujourd’hui il n’y a pas
d’organisation de la société civile capable d’aider
à résoudre le conflit existant au sein de la société
politique. Même l’Église catholique, dans laquelle
on avait fondé beaucoup d’espoir, montre
ses limites, car elle est aussi divisée que la société
politique pour des raisons ethniques, sociales,
idéologiques… Je crois dès lors que seulement
une médiation non politique (dans le sens de non
politicienne), viendrait créer un espace de jugement
critique et pacificateur qui aurait une incidence
dans la vie politique, sans avoir la prétention
d’y participer. La prétention des partis dits
d’opposition civile à mettre sur pied une conférence
de réconciliation nationale ne cache pas —
du moins pour d’aucuns— leurs appétits du
pouvoir. Il reste ainsi la société civile, qui devra
trouver les mécanismes de représentation qui lui
permettront d’avoir un rôle d’arbitre et, avec
autorité mais sans menace pour le pouvoir en
place, d’assumer le problème dans une optique
simplement humaine, ni politique, ni morale, ni
sociale, mais bien —pour employer l’heureuse
expression du philosophe portugais José Gil [10]
tout cela à la fois, car la pacification des esprits
et la réconciliation doivent être au-dessus de tout
autre intérêt.

La société civile doit être renforcée et cela entraîne
la responsabilité des communautés, de la
production et de la transmission de l’information,
de la construction d’une démocratie participative
ou substantielle. D’après le sociologue
chilien José Bengoa, le concept de démocratie
substantielle fait référence au processus d’approfondissement
de la liberté des citoyens devant
l’État, au processus de constitution et de
réaffirmation des différences culturelles au sein
de la société, au processus de constitution des
demandes, des intérêts, des opinions, des programmes
et de leur remise à l’oeuvre, des mobilisations
et des négociations avec le reste de la
société et l’État [11]. C’est un concept qui, en reprenant
les processus de démocratisation à la base et
le principe rousseauiste de communauté, dont
celui de solidarité est sous-jacent, me semble
pertinent pour des sociétés comme celle de l’Angola.
On ne peut pas s’attendre à ce que les
transformations viennent d’en haut. A tout moment
du processus de démocratisation, les initiatives
ne seront viables qu’à travers de nouveaux
mécanismes de représentation. Et si ceux-ci viennent
d’en bas, de l’apprentissage des citoyens
dans la défense de leurs droits, dans le cas de
l’Angola ce seront, en même temps, les droits de
plusieurs générations, en raison du court-circuit
historique dont nous parle Boaventura de Sousa
Santos [12]. Une nouvelle idée de l’Angola sera ainsi née, qui permettra le développement d’une
potentialité reconnue et d’un projet national renouvelé.

[1Robert Dahl, Polyarchy : Participation and opositon, Yale University Press, New Haven, 1971.

[2Arend Lijphart, As democracias contemporaneas, Gradiva, Lisboa, 1989.

[3Dans le journal portugais Expresso, Lisboa, 10 juin 1994

[4Alan Fowler, The role of NGO’s in state society relations, Development policy review, Newbury Park and New Delhi, 1991.

[5Boaventura de Sousa Santos, Pela mão de Alice, O social e o politico na pós-modernidade. Afrontamento, Lisboa, 1994.

[6J.M. Barbelet, A cidadania, Estampa, Lisboa, 1989.

[7J.C. Espada, Sociedade civil, dans le journal portugais Público du 25 mai 1993.

[8Ralf Dahrendorf, Ensaio sobre o liberalismo, Fragmentos, Lisboa, 1993

[9José Gil, Os intelectuais e o poder, dans le journal portugais Público du 29 juin 1994.

[10José Gil, idem.

[11José Bengoa, L’éducation pour les mouvements sociaux, in Antipodes n° 132, avril 1996.

[12Boaventura de Sousa Santos, op. cit.