Une histoire de sorcellerie

Mise en ligne: 16 mars 2010

Accusé d’être un sorcier,
un gamin de huit ans
gisait sans sépulture
à la morgue de Kinshasa, par Elisabeth Burdot

Ce qui va suivre n’est qu’un témoignage. Un reportage au plein sens du terme. Une histoire qui ne date pas d’hier, mais qui, renseignements pris, pourrait tout aussi bien se dérouler aujourd’hui.

Tout commence à l’occasion du tournage de Sida, le choix des armes, sujet réalisé pour le magazine L’Hebdo de la télévision publique belge RTBF.

Une grande partie de l’histoire se déroule à la Croix Rouge de Belgique à Kinshasa où une équipe très dynamique d’éducateurs et d’assistants sociaux, congolais et congolaises, apportent une aide dévouée et compétente à des centaines d’enfants et d’adolescents.

Parmi ceux-ci, des gamines, certaines très jeunes qui chaque soir, chaque nuit, se prostituent sur le Boulevard du 30 Juin. La Croix-Rouge essaye, avec un bon taux de réussite, de leur donner une formation, de leur apprendre un métier , de les arracher à la rue.

L’une d’entre elles m’intrigue particulièrement sans que je puisse vraiment dire pourquoi. Elle est grande, plutôt massive mais ce qui me frappe le plus c’est sa coiffure, ou plutôt son absence de coiffure. Je ne devine pas tout de suite que ses tresses viennent d’être défaites et que c’est pour cette raison, sûrement, qu’une tignasse aussi dense que sauvage, comme marquée régulièrement au fer, se dresse dans tous les sens sur sa tête.

Quand je demande qui elle est, quelle est son histoire, ce qu’elle fait à la Croix Rouge, la réponse me prend de court : « Elle s’appelle Mireille, et c’est une sorcière ».

Je crois qu’il s’agit d’une plaisanterie mais je vais apprendre très vite qu’il n’en n’est rien et que cette déclaration insensée, selon moi, ne l’est généralement pas dans la bouche d’interlocuteurs congolais.

Interloquée, j’apprends que la Croix Rouge héberge d’autres enfants accusés d’être des sorciers, notamment deux petits frères qu’ils vont tenter de réintégrer dans leur famille, qui jusque là ne veut plus entendre parler d’eux. Devant trois éducateurs apparemment accoutumés à écouter ce genre de récit, les deux gamins, âgés de 8 et 10 ans vont me raconter qu’en effet, ils se sont livrés aux meurtres les plus abominables au cours de voyages nocturnes mais qu’ils seraient néanmoins très contents de pouvoir retrouver leur maman après un passage dans les mains du prêtre local. Celui-ci, en échange de quelques matériaux destinés à retaper son église, accepte de se porter garant de leur « guérison » et de convaincre la maman qu’ils ont cessé d’être dangereux.

C’est là que j’ai commencé à me dire que les enfants accusés de sorcellerie méritaient d’urgence qu’un reportage s’intéresse à leur sort, et dans la perspective d’un voyage ultérieur, j’ai commencé mon enquête par quelques questions posées à tous mes interlocuteurs congolais.

Qu’ils soient médecins, chercheurs, assistants sociaux, journalistes, il est évident que pour un nombre surprenant d’entre eux, la sorcellerie inspirait une véritable crainte et qu’ils ne considéraient pas comme pur fantasme l’apparition d’un phénomène nouveau à Kinshasa, à savoir l’augmentation exponentielle du nombre d’enfants dits sorciers.

Convaincre la RTBF

Contrairement à ce que l’on pourrait croire vu de l’extérieur du métier de journaliste, la perspective de traiter un sujet aussi sensationnel dans une émission de télévision de service public ne va pas de soi : ne va-t-on pas, au lieu de servir une information source de réflexion, de connaissance, de prise de conscience, aboutir à un effet exactement inverse à celui recherché, à savoir encourager le racisme, le rejet, ou même plus simplement, l’incrédulité ?

Par chance, quelques mois après cette première prise de conscience, Louis Michel, alors ministre des Affaires étrangères a accepté de mettre l’airbus du gouvernement au service d’une troupe du Brabant wallon, les Enfants des étoiles, et d’embarquer gratuitement dans le même vol journalistes et représentants d’ONG. Un vrai miracle qui m’a permis d’avoir raison des dernières réticences de mon rédacteur en chef : il n’y avait plus de billets d’avion à payer. Il acceptait dès lors plus facilement de me faire confiance.

Une réalité pire que prévu

Je m’attendais à un repérage plutôt difficile ; je me suis trouvée d’emblée dans toute l’horreur du sujet.

Le soir de notre arrivée, au cours d’une réception officielle, à la fin d’ une longue conversation avec l’attaché politique de l’Ambassade de Belgique au Congo, mélangeant les chances du gouvernement de transition, au bien-fondé des espoirs placés en Joseph Kabila, celui-ci m’a demandé quel était en fait le but de notre voyage.

Nouvelle surprise, l’attaché, immédiatement intéressé, m’a déclaré être très préoccupé par un article qu’il venait de lire dans un journal congolais et que, pour cette raison, il gardait depuis plusieurs jours, bien en vue sur son bureau ne sachant quelle action entreprendre. Il s’agissait d’un appel à l’aide lancé par la Lizadeel, une ONG congolaise spécialisée dans la défense juridique et l’aide psychosociale aux enfants. Accusé d’être un sorcier, un gamin de 8 ans, mort brûlé dans d’atroces souffrances, gisait sans sépulture à la morgue de l’hôpital de Kinshasa, ses parents étant incapables de verser le premier sou pour ses funérailles !

Dès le lendemain matin nous nous sommes rendus au bureau de l’ONG en question et avons exposé aux responsables le but de notre séjour à Kin et notre intention de consacrer un reportage à la problématique des enfants accusés d’être des sorciers. Visiblement enchantés par ce discours, ils ont tout de suite promis de nous aider car nous ne pouvions être là, nous ont ils alors affirmé, que grâce à une miraculeuse intervention divine.

Ils allaient dès lors d’urgence organiser les funérailles du petit N’sumbu, et nous allions les accompagner. Et découvrir une fois encore l’engagement et le dévouement de congolais acharnés à tenter de rétablir un peu de justice et de respect du droit et de la personne humaine alors qu’ils n’ont pour ce faire quasi aucun moyen financier. La Lizadeel regroupe des avocats, des enquêteurs professionnels, des assistants sociaux, d’autres professionnels encore, tous d’une désarmante mais surtout souvent désarmée bonne volonté.

Vous avez dit funérailles ?

Nous somme partis tôt vers l’hôpital en compagnie du directeur de l’ONG, de son adjoint, de l’inspecteur chargé de l’enquête sur le meurtre de l’enfant, ainsi que de plusieurs bénévoles.

Sur place, nous faisons la connaissance des parents de la petite victime. Ils ne sont plus très jeunes, ne pleurent pas, restent silencieux. Ils sont venus à pied, de loin. Ils se tiennent à l’écart, dignes, réservés. Avec l’aide d’un traducteur, nous leurs expliquons la raison de notre présence et nous leur exprimons les sentiments d’indignation et de tristesse qui nous animent. Ils acquiescent simplement de la tête : oui, nous pouvons filmer tout ce qui va se dérouler jusque et y compris l’enterrement de leur enfant, cet enfant dont nous apprendrons qu’ils n’ont aucune photo, dont nous ne connaîtrons jamais le visage : les flammes l’ont dévoré !

Cette simple journée de funérailles restera toujours gravée dans ma mémoire comme la pire, devrais je dire la meilleure, illustration de la détresse d’un pays et de ce que veut dire, dans ce pays, le mot pauvreté.

Rien n’allait se dérouler comme nous l’avions imaginé.

A la morgue de l’hôpital, tout à côté de la chambre froide, dans une pièce nue, équipée juste d’une table, de quatre chaises et de quelques dossiers, une préposée nous accueille, consulte son registre. Oui, le petit N’sumbu se trouve bien ici depuis une semaine déjà mais il n’est pas question de l’enterrer sans régler d’abord la facture des soins qui lui ont été prodigués. Elle s’élève à 100 dollars. Si cet argent n’est pas dûment remboursé, le petit corps restera à la morgue, ce qui chaque jour augmente le coût de son séjour …. à la morgue !

Deux heures de palabres vont s’écouler. Deux heures, au cours desquelles il est clair que la direction de l’hôpital ne va pas céder. Nous décidons finalement, nous RTBF, de payer les 100 dollars exigés, ne croyant qu’à demi sinon pas du tout la promesse de la Lizadeel de nous rembourser dès que possible. Elle nous remboursera en fait très peu de temps plus tard, ayant obtenu d’une autorité responsable qu’elle prenne ce montant en charge.

La vue de l’enfant martyrisé est insoutenable. Mais nous pensons que quoi qu’il en coûte à Patrick Van Nyen, le caméraman de l’équipe, il faut filmer ce petit cadavre, qu’il faut des images, pas seulement des mots pour témoigner irréfutablement de ce qui s’est passé. Et dans la foulée, nous nous étonnons auprès de la Lizadeel de l’absence de tout journaliste, de toute caméra de télévision alors qu’il s’agit du meurtre d’un enfant.

Nous aurions dû savoir que la télévision nationale congolaise, la RTNC, ne se rend sur le lieu d’un événement que si on la paye, tant pour son travail que pour ses frais de déplacement et même, pour le passage sur antenne des sujets qu’elle fabrique ou qu’on lui fournit clé sur porte ! Nous n’allions pas, sous prétexte de déontologie journalistique comme on la conçoit chez nous, renoncer à appeler la RTNC car, comme la Lizadeel, nous estimions qu’il fallait que la presse locale parle de cet odieux mais si significatif fait divers. Nous avions les numéros de téléphone de la RTNC. Un journaliste et un caméraman apparaîtront peu de temps après, et nous remercierons beaucoup de les avoir appelés, visiblement heureux que nous leur permettions de faire leur métier. La facture que nous avons réglée n’était pas élevée, trop élevée cependant tant pour la Lizadeel, que bien évidemment, pour les parents du petit.

Midi approchait, quand nous avons réalisé une chose : personne n’avait songé au cercueil !

Au moins avions-nous un véhicule, celui de nos déplacements de tournage, un minibus de location, ravagé mais opérationnel avec lequel nous nous sommes rendus dans un quartier de la ville où des dizaines de cercueils droits, couchés, posés, étaient proposés à la vente dans de nombreuses boutiques. Des dizaines de cercueils, mais aucun de la taille d’un enfant de 8 ans. Notre recherche a été longue, les marchands nous expliquant que 8 ans n’est pas un âge où l’on meurt beaucoup à Kinshasa : on meurt ou à la naissance tout petit, ou adulte. Ils pouvaient nous fournir rapidement un cercueil adéquat sur commande, mais pas au pied levé comme nous le demandions. Nous étions sur le point de nous décourager quand finalement, nous avons trouvé ce que nous cherchions et nous avons réglé la note, c’était la moindre des choses. Nous n’avons pas eu le cœur de nous tenir à l’un des principes de base du journalisme : nous n’intervenons pas dans le cours des événements, Nous les filmons, nous les racontons, nous les analysons, nous les mettons en perspective, nous ne les créons pas. Quand, à la demande expresse de nos nouveaux camarades congolais, nous nous sommes lancés à la recherche d’une croix à clouer sur le cercueil, nous avons ressenti un nouvel assaut de tristesse mais nous ne nous sommes plus vraiment étonnés.

Nous l’avons trouvée cette croix, et le temps passait. Le soleil doucement, commençait à baisser. Lorsque, revenus à la morgue, nous avons voulu sortir le cercueil du coffre de la voiture, on nous a dit qu’il fallait d’abord inscrire sur la croix le nom de l’enfant, sa date de naissance, celle de sa mort. Nous sommes restés plantés là, car n’en savions rien, nous ne connaissions que son nom et encore sans être sûrs de la façon de l’écrire.. . Un sentiment de découragement, d’incrédulité très fort commençait à nous envahir. Mais le temps pressait, il fallait essayer en tout cas, de faire vite.

C’était loin d’être fini. Naïvement, nous pensions que nous allions suivre un convoi funèbre. Quelle bêtise, quelle méconnaissance de la réalité que nous prenions de plein fouet, que nous aurions dû connaître !

Un corbillard ? Un quelconque véhicule pour aller jusqu’au cimetière ? Une charrette, des porteurs, un copain motorisé ? Rien.

Le petit N’sumbu a été déposé dans son cercueil. Quelques personnes, je ne me rappelle plus exactement lesquelles , l’ont porté jusqu’à notre véhicule, et nous nous sommes retrouvés tous, à la tombée du jour, dans un minibus loué par la RTBF, les parents, les responsables de la Lizadeel, et nous oui, nous, filmant une détresse si terrible : un petit coffre secoué, terriblement secoué, brinqueballant au milieu de notre matériel sur chaque nid de poule jusqu’au cimetière, jusqu’à une église où un service d’hommage était , nous avait on dit, prévu.

Epilogue

Comme nous le craignions, nous sommes arrivés trop tard. L’église était fermée. Le petit N’sumbu n’allait avoir droit à aucun hommage. A l’entrée du cimetière, nous avons laissé comme on nous le demandait le minibus et nous sommes partis en cortège, comme nous l’avions promis à ses parents toujours aussi discrets et dignes, vers la tombe creusée pour l’accueillir.

Nous suivions, sentant que tout ce qui s’était passé pendant cette journée devait ressembler à bien d’autres funérailles se déroulant dans les cimetières congolais. Nous étions une petite troupe silencieuse, pénétrée d’un sentiment d’abandon, de déréliction, d’injustice. Il ne s’agissait ni de faim, ni de froid ni de guerre. Seulement de dignité, de respect ou plutôt de leur absence non pas à cause de personnes précises responsables de ces manques mais bien à cause d’une impuissance généralisée débouchant sur des comportements pourris.

La nuit tombait pour de bon et le froid commençait à mordre. Des hommes portaient d’un pas lent, comme s’il était très lourd, le petit cercueil pourtant si léger. Et l’inattendu, une fois de plus s’est produit car les autorités du cimetière, réelles ou supposées nous ont fondu dessus, coupant quasi militairement notre route.

Elles nous ont dit de dégager et nous avons dû obtempérer. Aucun étranger, nous a-t-on déclaré, ne pouvait pénétrer dans ce lieu sacré. Sans doute un bakchich plus ou moins généreux aurait-il eu raison des grands principes qu’on nous exposait là mais nous n’en n’avons pas proposé.

Nous avons alors vu la silhouette si frêle des parents accompagnés des responsables de la Lizadeel, s’éloigner vers l’autre côté du cimetière, une longue marche encore nous avait on prévenu, pour ces hommes et ces femmes épuisés, nerveusement, physiquement, dans la nuit à présent presque tombée . Nous les avons laissé aller sans nous, car ici, on ne nous demandait plus de payer un service réellement rendu, une facture d’hôpital, un cercueil, une croix, on nous demandait de devenir partie prenante d’un système où la corruption règne en maître.

Nous savions qu’ils allaient marcher longtemps. Qu’ils allaient devoir, après s’être recueillis sur la tombe de leur enfant, rentrer chez eux à pied, comme ils étaient venus. Nous n’étions pas du tout certains qu’arrivés à l’extrémité lointaine du cimetière où on les dirigeait, on n’allait pas tout à coup leur réclamer l’argent qu’ils n’avaient pas , pour simplement creuser la tombe….

Nous nous sommes sentis terriblement coupables. Tellement privilégiés, tellement éloignés dans notre vie quotidienne du cauchemar auquel nous avions assisté, et auquel d’une certaine façon, nous avions pris part.

Nous apprendrons le lendemain avec soulagement que nos craintes n’étaient pas fondées, que la bière avait finalement pu être mise en terre, que la Lizadeel allait tout faire pour que les coupables soient trouvés, arrêtés, jugés, punis.

L’histoire du petit N’sumbu et celle de bien d’autres enfants dont l’un avait échappé de justesse à l’allumette que lui lançait un oncle, après l’avoir aspergé d’essence, est au centre du reportage intitulé La Nouvelle stratégie du diable que j’ai réalisé avec Edith Van Hove et que certains d’entre vous ont vu dans le magazine Actuel de la RTBF. Ce titre nous a été inspiré par une certaine Maman Gina, patronne d’une église de réveil qui hébergeait des enfants dits sorciers, les diagnostiquait, les exorcisait. Cette ex policière devenue prêtresse, nous a dit constater que si autrefois, du temps de Mobutu, les sorciers étaient des vieilles personnes, le diable aujourd’hui, avait changé ses méthodes de recrutement et en tout cas, largement élargi ses troupes d’où les terribles fléaux s’abattant sur le pays.

Le phénomène est d’une gravité telle qu’il mérite à lui seul de longs développements. Le propos ici était seulement de vous raconter une journée très particulière qui n’a pas trouvé sa place dans le film mais qui nous a marqués pour toujours.

Mithé et « Oser la vie »

Le diable, à Kinshasa n’a pas une nouvelle fois revu sa stratégie : ce sont toujours les enfants, et non plus seulement les vieillards, comme autrefois, qui se retrouvent boucs émissaires commodes, parce que rarement rebelles, accusés d’être responsables de tous les maux qui accablent le pays : guerres, glissements de terrain, décès de proches, séparation des familles, la liste est infinie. Beaucoup se croient vraiment détenteurs de pouvoirs diaboliques et en grandissant certains d’entre eux vont devenir des enfants soldats. Neuf sur dix se retrouvent dans les rues, forment des bandes bien organisées et hiérarchisées de petits shegues qui terrorisent les passants.

Mais grâce notamment à une femme exceptionnelle, une congolaise de Tongrinne devenue belge il y a bien longtemps lorsqu’elle a épousé un de nos compatriotes, le phénomène, si l’on peut employer ce terme, des enfants dits sorciers est en diminution à Kinshasa.

Quand elle découvre le reportage à la télévision, profondément choquée et bouleversée, Mithé, de son vrai nom, Ahindo Osumbo, décide que ne pas réagir signifie se rendre complice . Soutenue par son mari, elle va créer de toutes pièces et porter à bout de bras une ONG appelée « Oser la vie » dans laquelle Edith Van Hove s’est immédiatement engagée. Et dont elle nous raconte l’histoire.