Edito

Mise en ligne: 14 octobre 2021

Vu la vitesse et le nombre d’évolutions en cours au sein de nos sociétés et du Monde, nous nous efforçons à ITECO de faire des analyses plus fréquentes, plus profondes et plus fines des contextes dans lesquels nous évoluons. Ainsi, nous avons mis à profit la période de la pandémie pour nous poser des questions sur les fondements de nos visions stratégiques et les façons de les traduire en actions. En lien avec cela, des questions importantes ont alors émergé : quelles stratégies pour rendre publics, nos activités, nos travaux, nos réflexions ? quelles places pour nos outils « en ligne » comme le Site et quelle présence sur les réseaux sociaux ? quelle ligne éditoriale et quelle forme pour Antipodes ? Que représente la revue pour nous et comme fenêtre ouverte pour nos alliés, nos amis, nos amours, nos engagements, etc. Bref, des questions liées aussi bien à la vision stratégique globale qu’à la définition, l’identité, la fonction, la ligne éditoriale de nos publications en général et d’Antipodes en particulier. Nous nous sommes également rendu compte que les questions que nous nous posons font écho à des questions que des « proches » de nous se posaient également et nous partageaient, avec plus ou moins de franchise et de pertinence.

Prenant cela très au sérieux, et avec joie et allégresse, nous avons ouvert un chantier fin décembre 2020 pour tenter de réfléchir à partir de là. Ce chantier est toujours ouvert, même si nous avons pu avancer sur certains points qui ont permis de faire de nouveaux choix ou de renforcer des choix anciens. Je vais vous partager ici quelques unes de nos réflexions actuelles ; vous trouverez certaines de ces réflexions traduites dans le présent numéro, d’autres vont être intégrées dans les numéros à venir. Antipodes, en tant que revue associative, vise à contribuer à un changement de société dans lequel les groupes de citoyens, les organisations et les collectifs de la société civile tiennent un rôle prépondérant en termes de construction, consolidation et maintien d’un contre-pouvoir démocratique, mais aussi de mise en œuvre de projets alternatifs luttant contre les inégalités de pouvoirs, de ressources et de richesses. Face à l’imbrication et l’interpénétration des enjeux actuels, nul ne détient de recette miracle pour transformer la société. Antipodes continuera à œuvrer en vue du renforcement de l’hypothèse d’une convergence de facteurs sociaux en vue de transformations et d’un changement social ; certains de ces facteurs nous semblent devoir être remis en valeur ; la conflictualisation et les luttes sociales (la question des droits et de l’exercice des contre-pouvoirs), les transformations et la question du rôle de l’État et de son pouvoir et l’expérimentation sociale (la question des possibilités de mise en place d’ « alternatives »).

Antipodes ne se veut pas « une revue de plus », plutôt une revue qui amène un « plus », ni savant ni omniscient ni déconnecté des réalités ou de ce qui se vit ; elle se veut également dans l’ici et l’ailleurs, et dans les interstices entre l’ici et l’ailleurs. Antipodes se veut une revue d’« éducation populaire au développement ». Clarifions cela dans la suite. Pourquoi « L’éducation populaire au développement » ? (Précisons que nous tenons à chacun de ces termes). Parce que, d’une part, depuis ses débuts, la revue s’inscrit dans « l’éducation populaire », et s’est toujours vu comme un miroir, un lieu de partages de réflexions et de pratiques, une revue de systématisation de pratiques d’éducation populaire ; et d’autre part, comme revue qui s’intéresse, engage réflexions et débats et savoirs relatifs à l’éducation au développement, comme éducation pour lutter contre les inégalités des richesses, des ressources et des pouvoirs. En ce sens, durant ces périodes où tant de monde décrie le développement, nous voulons continuer à en parler, à défendre des modèles plus intéressants que d’autres, à penser que c’est important et à ne pas tout jeter.

Cette éducation populaire au développement, nous y tenons et nous comptons continuer à la porter et la défendre à travers trois piliers qui nous semblent aussi indispensables l’un que l’autre et qui sont historiques chez ITECO : 1/ la formation pour adultes, avec des approches pédagogiques spécifiques inscrites dans l’éducation populaire, valorisant la pédagogie du conflit comme moteur pour l’apprentissage ; 2/ la participation aux mouvements de transformation sociale, en tant que mouvement social ; 3/ et enfin la recherche à travers des outils, instruments et méthodes de l’éducation populaire telles que la recherche-action participative, menée et problématisée avec des groupes. La présente vision en trois piliers est une adaptation à notre domaine de la vision de l’agroécologie dans le domaine de l’agriculture. Il est donc à noter, en particulier, que notre rôle de chercheur-acteur, est différent du rôle de chercheur académique. Notre vision de la recherche consiste à en faire à partir de problématisations d’objets de recherche avec des groupes d’acteurs sociaux pour les accompagner dans la transformation de situations non satisfaisantes qui les inquiètent, les stigmatisent ou les précarisent (cf Antipodes – Outils pédagogiques N° 18 sur Recherche Action). Ceci fait de nous des formatrices et des formateurs, aussi bien que des militants de mouvements sociaux, aussi bien que des chercheurs-acteurs, participant aux luttes pour des transformations sociales. Reste à se poser la question des enjeux de mobilisation qui permettraient ces transformations sociales et le Changement social.

De nos analyses de contextes récentes, nous identifions (avec d’autres) trois enjeux fondamentaux de luttes sociales, que nous utilisons comme principaux points d’entrée et grilles d’analyses pour des mobilisations par des groupes, collectifs ou organisations militantes dans le contexte actuel : l’enjeu décolonial, l’enjeu développemental et l’enjeu environnemental. Ces enjeux, qui « devraient » permettre de conjuguer des luttes à partir de synergies et permettre d’accélérer une convergence de luttes, semblent - pour le moment - créer des cloisonnements au sein des mouvements sociaux. À leur tour, ces cloisonnements engendrent des séparations entre groupes et collectifs militants et dans les mobilisations, et cela se traduit également dans les actions de luttes, entre les mouvements décoloniaux, les milieux qui pensent et pratiquent le développement et les associations « environnementalistes ». Les trois « milieux » se connaissent, se croisent, se toisent parfois, se contredisent, mais très souvent de loin. Ils sont plus ou moins organisés au sein d’associations, de collectifs, de mouvements sociaux, ou de départements d’universités et de centres de recherche, dont ils sont, en partie, l’émanation. Ils se retrouvent autour de mobilisations qui font largement consensus (le contenu pouvant différer, mais les mots d’ordre sont souvent les mêmes ou proches) : la lutte contre le racisme, les changements climatiques, l’homophobie ou pour l’annulation de la dette de pays du Sud, etc. Mais, leurs principales raisons de luttes et de mobilisation semblent en « compétition », pour des raisons de modèle de société, d’urgence, ou – plus pragmatique – de financement. Il est néanmoins curieux de constater que la composante socio-économique de ces groupes est très différente et aucun de ces groupes ne peut prétendre posséder une plus grande diversité de composition ou d’opinions. Dans ces différents milieux, il semble y avoir une espèce d’alliance objective majoritaire : les pouvoirs restent largement concentrés aux mains d’une prétendue « élite », généralement blanche, masculine, hétérosexuelle, de niveau universitaire, qui pense, théorise, trace les contours et les cadres, oriente, dirige, « gère », majoritairement des travailleuses, très souvent engagées et militantes, d’origines assez peu diversifiées.

De manière assez impropre, nous nommerons donc cette division due aux enjeux « triple fracture » : décoloniale, développementale et environnementale. Ces fractures semblent se traduire dans notre milieu de façon assez visible : dans une arène où la division du travail est très nette pour celui et celle qui veut y prêter attention, la production d’outils académiques et théoriques (le savoir et savoir-être) autour du développemental est souvent le fait d’autochtones blancs, la production d’outils et de ressources sur les questions environnementales par des femmes autochtones (savoir-faire et savoir-agir), la production de témoignages et de récits d’expériences pratiques sur ces questions par des hommes et femmes d’origines « autres », les « subalternisés ». Les tentatives de rééquilibrage des pouvoirs sont battues en brèche, attaquées, anéanties par désir réactionnaire, opportuniste ou plus prosaïquement « critiquées » spontanément : ainsi, par exemple, une simple réflexion ou mise en place d’une petite politique de quotas à quelque niveau que ce soit est attaquée (et souvent avec de mauvaises raisons), par des personnes qui feignent d’oublier que, par défaut, et dans beaucoup de milieux, les quotas pourraient contrecarrer le copinage, l’héritage ou la cooptation masculine blanche, hétéro, universitaire !

La production de discours reste réservée à une élite issue (à l’origine) de groupes qui mènent le Monde à son anéantissement au lieu de penser réellement rééquilibrage de pouvoirs, tournantes pour le leadership, démocratie pour les prises de décisions, etc. Les hiérarchies présentes, y compris dans les mouvements sociaux, se trouvent donc piégées par des impensés dus aux topoï (pluriel de topos) d’où parlent ceux qui produisent les discours, les problématisations, les (souvent mauvaises) solutions, etc. Par exemple, et pour illustrer cela, le processus de réflexion et de rencontres sur le décolonial, entamé dans le milieu des ONG de développement a permis de se rendre compte à quel point les groupes sociaux racisés restent sous-représentés, et les positions occupées restent encore extrêmement « caricaturales ». Nous tenons donc à ce qu’Antipodes continue à être un espace qui puisse créer des synergies et aide à conjuguer des luttes autour des enjeux liés aux trois fractures décoloniale, développementale et environnementale.

Nous y défendrons et continuerons à respecter quelques guides et valeurs, qui ont toujours fait cette revue : non seulement de régulières analyses de contextes, ici et ailleurs, mais également une bonne analyse des acteurs, de leurs relations et de leurs enjeux, de leurs rapports de pouvoir – les approches de décentration, en approchant les questions qui nous préoccupent avec humilité et solidarité (il serait long de tout expliciter) en gardant des valeurs de cohérence tellement importantes dans notre milieu. Toutes ces valeurs qui s’inscrivent parfaitement dans les modèles de développement que nous défendons. Antipodes a toujours été cela et bien d’autres choses, depuis plusieurs dizaines d’années maintenant.

Nous comptons également approfondir l’articulation de nos outils de publications (site, Antipodes) avec notre travail au sein de nos 3 pôles d’actions : aussi bien le pôle de formation, que le pôle de mouvement social que le pôle de recherche-action.

Pour continuer l’aventure « Antipodes » et entamer ce nouveau cycle, nous avons choisi de faire deux numéros de suite sur les questions décoloniales : ces questions qu’Antipodes discute et traite depuis très longtemps s’imposent à nous ; nous avons voulu en faire le symbole d’un nouveau départ.

Le premier de ces deux numéros comportera plutôt des propos et articles d’acteurs actifs « ici » et le second avec des acteurs plutôt actifs « ailleurs », ceci nous aidera peut-être à voir également quelques différences de positionnement singulières. Et peut-être à confirmer le fait que nous savons toutes et tous : il y a de l’ailleurs ici, et de l’ici ailleurs.

Bonne lecture !