Un agenda pour les décoloniaux

Mise en ligne: 14 octobre 2021

C’est avec Véronique Clette-Gakuba, sociologue à l’ULB, que nous avons essayé de poser quelques bases, pistes, orientations en vue de créer cet espace rédactionnel. ITECO a ensuite sollicité quatre personnes, militant.e.s décoloniaux issus des diasporas africaines, et les a invité.e.s à participer à deux rencontres de 3 heures en février et en mars 2021. Nous tenons à les remercier très chaleureusement ici. Ces quatre invité.e.s étaient, en plus de Véronique Clette-Gakuba, Doum Memdé (Collectif Présences Noires), l’acteur François Makanga, la cinéaste Monique Mbeka Phoba et l’activiste Nordine Saïdi (Bruxelles Panthères).

Pour ce numéro d’Antipodes consacré à la décolonisation, l’équipe d’ITECO a voulu expérimenter un espace rédactionnel où des Afro-descendants auraient la possibilité de s’exprimer à partir de leurs propres problèmes, expériences, enjeux sur la décolonisation du Musée de Tervuren.

Cette idée est née du constat que pour les diasporas africaines il est difficile de peser de manière significative sur les manières de décoloniser le Musée de Tervuren. Toutes les critiques sont absorbées par le discours dominant de l’institution. Des initiatives intéressantes existent ici et là, mais dès que l’on passe du côté du débat public, le niveau de la discussion rebascule dans le déni et les lieux communs.
Avec le mouvement BLM et la succession de faits divers racistes impliquant la police tant aux États-Unis qu’en Europe, nous vivons actuellement une période de bouillonnement au sujet des questions décoloniales, et des enjeux décoloniaux. Le contexte est radicalement différent de celui d’il y a à peine un an et demi. La crise est à présent ouverte, la crise s’est ouverte à nouveau. Nous sortons d’un état de semi-conscience sur ces questions.

Dans ce contexte, notre intention était de créer un espace rédactionnel où les Afro-descendants ne seraient plus dans la posture de celles et ceux qui doivent s’adresser aux Blancs dans la perspective de les convaincre. Un espace où on pourrait parler à partir de nos problèmes plutôt qu’à partir de ceux qui nous sont imposés par l’extérieur. Un espace où on n’aurait pas à baliser la discussion avec des choses allant de soi, où on n’aurait pas à anticipativement se défendre d’accusations, d’exagérations, de manque de nuances. Un espace où on pourrait dire certaines choses avec plus de liberté, et donc aussi avec plus de profondeur dans l’analyse des relations postcoloniales, comme par exemple simplement pouvoir parler du Musée de Tervuren comme étant le lieu d’un patrimoine blanchi et l’impossibilité d’y trouver une place digne en tant qu’Afro-descendants, ou encore pouvoir parler des liens entre les formes de racisme du Musée et celles notamment de la police. Pouvoir partir de la décolonisation du musée et pouvoir la relier à d’autres enjeux et problèmes en-dehors du musée, mais en relation avec lui (violences policières, racisme, politique, culture, etc.).

C’est avec Véronique Clette-Gakuba, sociologue à l’ULB, que nous avons essayé de poser ces quelques bases, ces pistes, ces orientations en vue de créer cet espace rédactionnel. ITECO a ensuite sollicité quatre personnes, militant.e.s décoloniaux issus des diasporas africaines, et les a invité.e.s à participer à deux rencontres de 3 heures en février et en mars 2021. Nous tenons à les remercier très chaleureusement ici. Ces quatre invité.e.s étaient, en plus de Véronique Clette-Gakuba, de Doum Memdé (Collectif Présences Noires), de l’acteur François Makanga, de la cinéaste Monique Mbeka Phoba et de l’activiste Nordine Saïdi (Bruxelles Panthères).

Et ensuite…

Lors de notre première rencontre, et contrairement à notre intention initiale qui était d’aboutir à un texte sur la décolonisation du Musée de Tervuren, nous avons pris une toute autre direction.. Elle a consisté à formuler des propositions d’actions importantes et urgentes à mettre en œuvre pour appuyer la construction et le renforcement de la communauté des Afro-descendants en Belgique. Lors de la deuxième soirée, nous avons essayé d’expliquer en quoi ces propositions ne relevaient ni du luxe, ni d’un caprice des Afro-descendants.

En effet, il était difficile de parler de la décolonisation du Musée de Tervuren sans la relier à tous les autres enjeux. Le groupe ne désirait pas non plus aborder ces enjeux de manière superficielle, d’autant plus qu’ils sont interdépendants. Si la décolonisation du Musée de Tervuren est une question sérieuse, alors il faut prendre le temps de la déplier dans toutes ses dimensions, avec tous les acteurs qui ont lutté pour sa décolonisation. Il en va de même en ce qui concerne les meurtres policiers, la question de l’espace public, la décolonisation de l’art, etc., autant de questions centrales d’un point de vue racial et décolonial.

Au niveau de la communication sur nos échanges en dehors du groupe, lors de notre deuxième soirée, nous avons décidé de faire la part des choses entre les idées qui circuleraient au sein du groupe et de la communauté pour en faire notre propre matière et les idées à partager avec un public plus large comme celui d’ITECO qui, nous l’espérons, à la lecture de cet article, pourra mieux percevoir comment beaucoup de questions qui se posent sont exprimées et formulées différemment par les Afro-descendants.

Propositions importantes et urgentes à mettre œuvre pour la construction et le renforcement de la communauté des Afro-descendants en Belgique

-# 1. Pour la création d’un centre culturel panafricain à Bruxelles

Lors de nos échanges, nous avons évoqué à plusieurs reprises l’importance de créer un Centre Culturel Panafricain. Son objet serait tant la transmission d’un autre rapport à l’Afrique, à l’histoire, à l’africanité, à la négritude, aux nouvelles générations, mais aussi en réponse à l’exil intérieur qu’on rencontre souvent dans la diaspora, surtout chez ceux qui « après être arrivés assez loin dans leur carrière », « après avoir relativement bien gagné leur vie », « après être devenus Blancs sous certains aspects », finissent dans la solitude d’un exil intérieur.

Citons pour exemple cet universitaire congolais, professeur d’université, dont certains de sa génération expliquaient comment ses amis, professeurs universitaires Blancs lui ont pris sa place tout au long de sa carrière. Dès qu’un poste d’assistant s’ouvrait, ce n’était jamais pour lui, et cela pendant toute sa carrière. C’est ça l’exil intérieur, il s’agit de processus d’isolement dans sa vie, qui sont profonds et qui datent.

Des processus d’isolement qui remontent pour certains à l’enfance quand on pense, dans le contexte colonial, aux promesses d’ascension sociale faites aux enfants par les autorités belges. Ils étaient envoyés dans les écoles belges, les séparant pendant de longs mois de leur famille, de leur village.

Pour résumer autrement l’idée d’exil intérieur, l’un de nous expliquait : « Pour bien t’intégrer, tu dois te désintégrer. Mais tu le sais, et ça fait des ravages. Tu sais que pendant 25 ans, 30 ans, tu es toujours relégué. Tous les postes qui se libèrent ne sont pas pour toi. Au regard de cette acculturation, il est important d’avoir des lieux d’ancrage fort, comme un Centre Culturel Panafricain. Il compenserait ces mécanismes d’exil intérieur ». Bien entendu, une série de lieux existent ou ont existé en Belgique Ils participent à la vie d’idées décoloniales d’une manière ou d’une autre, qu’il s’agisse des réflexions sur les « tiers espaces » de Café Congo et du Space à Bruxelles, l’Horloge du Sud, les cycles d’échanges organisés par Bruxelles Panthères Pianofabriek et surtout à la Belgian Kitchen, etc.

Le grand intérêt de la création d’un Centre Culturel Panafricain à Bruxelles réside au rassemblement en un même lieu de tout le champ décolonial, de la diaspora africaine ; mais pas nécessairement en vue d’arriver à des ententes ou un consensus : « Aujourd’hui, il n’y a pas de raison d’arriver à des ententes, mais bien de créer un espace propre, qui casse les codes avec les espaces dans lesquels nous sommes appelés à intervenir, comme avec telle ou telle association qui fait sa popote, ou une autre qui fait sa popote avec la Fédération Wallonie Bruxelles. En conséquence, nous évoluons dans des univers fragmentés. L’enjeu est de rassembler les éléments du champ, et de les faire se rencontrer par voie indirecte, par le biais de conférences, de débats, d’espaces éditoriaux. Il ne faut surtout pas commencer par opérer une sélection, en disant « ça c’est décolonial », « ça, ce n’est pas assez décolonial » mais plutôt d’inviter tous ceux qui, dans les communautés, travaillent pour nous tous. Il s’agirait également d’un lieu de discussions virulentes ou violentes ».

En France, « La Colonie (barrée) » était un de ces lieux qui avait justement pour fonction de rassembler tout le champ décolonial (cf. ci-dessous, « La Col). Ce lieu qui existait depuis trois ans et demi a dû fermer ses portes en juillet 2020 pour des raisons financières suite à la crise du Covid-19.

Copie site : https://www.lacolonie.paris/informations

« Le Projet La Colonie, un lieu de Savoir-vivre et de Faire-savoir. Fondé par Kader Attia, Zico Selloum et leur famille. La Colonie met au défi les postures amnésiques et délétères. C’est un lieu convivial qui engage, en toute indépendance, les chantiers du vivre et du penser ensemble.

En mettant en œuvre ce projet, l’artiste Kader Attia entend poser au présent les questions de la décolonisation des peuples comme celle des savoirs, des comportements et des pratiques. Située dans un quartier où se mélangent populations africaines, indiennes et asiatiques, à deux pas de la gare du nord et donc aux carrefours de l’Europe comme du monde, La Colonie vise à réunir — sans exclusion et à travers ces formidables tribunes que peuvent être la création artistique et intellectuelle — toutes les identités et toutes les histoires, en particulier celles des minorités. Tout à la fois repère et refuge, La Colonie est un espace à l’identité bigarrée : c’est un bar et une agora ; c’est un laboratoire et un lieu de fêtes ; c’est un lieu de paroles, d’écoutes, de partages, d’expérimentations et de monstrations. » 

Il est toutefois difficile de comparer la situation de la Belgique et de la France au niveau du mouvement décolonial : « En France, la tradition de la lutte est peut-être plus ancienne, il y a également plus d’archives. La Belgique reste un petit pays, on n’est pas très nombreux proportionnellement à la France. Nous sommes défavorisés par notre nombre. D’autre part la particularité de la Belgique est d’avoir des institutions qui cherchent très vite à chapeauter les initiatives autonomes (société civile) ».

Ainsi, l’une d’entre nous, a été interviewée par un magazine associatif francophone : « C’était après BLM (Black Lives Matter). La personne qui me contacte me dit « ce serait bien d’interviewer un homme noir » pour BLM. Je lui propose de rencontrer telle ou telle personne. Elle me répond, « Oui, mais non, parce qu’il est identifié comme étant du PTB ». Cet exemple rejoint ce que tu dis. Nous sommes tous étiquetés, et les Blancs ne perçoivent pas notre autonomie. Ils nous perçoivent comme étant l’instrument de telle ou telle personne ou mouvement. Nous sommes tous situés dans leurs listes. Cette mise sous tutelle ne facilite pas les grandes réunions. Nous avons pourtant connu des grands moments d’autonomie. Bruxelles Panthères en est l’un des instigateurs, et sans doute que la crainte de déloyauté par rapport aux pouvoirs subsidiants, aux partis politiques atomise un peu les groupes.

Ce centre Culturel Panafricain serait « un lieu d’échanges à l’intérieur du champ décolonial, pour faire vivre les consonances vis-à-vis des choses, souvent similaires, que nous traversons ». Ce lieu ne serait pas uniquement dédié à l’organisation de conférences. « Il est essentiel d’y conserver des espaces d’échanges plus spontanés, parce que parler à partir de nos vécus a toujours été quelque chose d’important pour nous. En tout cas, il faut laisser la place à plusieurs registres de discours à la fois, permettre d’échanger sur plusieurs plans, à partir de plusieurs niveaux d’expériences. Ce centre pourrait remplir ce genre de fonctions ».

Un tel lieu serait également très utile pour soutenir la lutte et la mobilisation, « quand il faut aider, quand il faut contribuer, quand il faut rassembler nos esprits pour défendre notre intégrité physique et morale, et tout simplement défendre notre existence ici ».

Dans le cadre de la création d’un Centre Culturel Panafricain, et sur base de tentatives éparses existantes, il faut prévoir l’espace pour une École Décoloniale. Actuellement, le principal blocage à la création de cette École Décoloniale en Belgique est le manque de « moyens humains ». En effet, une telle école exige énormément de travail et d’investissement. Elle pourrait s’intégrer à une université (l’asbl BAMKO organise d’ores et déjà des formations décoloniales en partenariat avec plusieurs universités belges). Ça se fera un jour au sein des universités, avec des étudiants et avec des décoloniaux qui veulent suivre ce genre de cursus. « C’est l’évidence que ça va s’amplifier ».

-# 2. Pour la constitution d’un fond d’archives décoloniales (sur l’histoire de l’Afrique, de la colonisation, de la présence africaine en Belgique)

Le fait de ne disposer que de peu d’archives retraçant « l’historique, l’historicité des luttes actuelles des Afro-descendants par rapport à celles que les générations précédentes ont menées est un véritable problème. En plus des archives militantes, les archives décoloniales devraient rassembler « toutes les autres archives qui sont actuellement aux mains des institutions blanches, des asbl et ONG blanches, des colons, des professeurs d’université, ou de chercheurs comme par exemple Ludo De Witte ».

Pour la communauté congolaise, le journal « Le Soir », « Le Soir Mag », en couleur, « Le Soir Illustré » constituent également des archives. Beaucoup de leurs couvertures sont connues. On peut parfois les trouver sur les marchés aux puces, dans les bouquineries. « Le Soir illustré » était édité dans un beau grand format en couleurs. Ses titres ou ses sujets étaient fameux : « Le roi des Belges en visite au Congo », « Sur Patrice Lumumba », « La mort de Lumumba », « Les Belges ont dû fuir le Congo », « Enquêtes menées auprès des étudiants congolais ou des Africains en Belgique », « Sur l’exposition universelle de Bruxelles », etc.

Ce qui est certain c’est que le musée de Tervuren détient énormément de choses que nous devons récupérer. Par contre, selon leur point de vue, c’est à nous de leur léguer des archives. Prenons pour exemple les donations de veuves de colons : « Mon mari vient de mourir, je voudrais léguer ses souvenirs d’Afrique au Musée ». Le problème, c’est que Tervuren devient le lieu dédié à la centralisation de toutes les mémoires ». C’est pour cela que la constitution d’archives africaines indépendantes du musée permettrait la « recentralisation de la mémoire par rapport aux centres du Pouvoir ».

Idéalement, les institutions qui détiennent des archives devraient les léguer à un Centre Culturel Panafricain plutôt qu’au Musée de Tervuren. Nous devons être fermes et leur dire : « Nous, Centre Culturel Panafricain, exigeons, la récolte des archives de toute cette période-là, et aller, jusqu’à exiger que la Bibliothèque Nationale nous lègue des exemplaires des livres d’auteurs africains... Il en va de même pour tous les mémoires des étudiants africains des années 60 et 70 : qui doivent encore être dans les universités ».

-# 3. Publications

Un autre enjeu consiste à se doter de projet éditorial décolonial. Il s’agit de pouvoir éditer par nous-mêmes des livres qui s’inscrivent dans cette perspective. En lien avec cette proposition, nous pourrions déjà essayer de publier en autoproduction des livres-livrets-plaquettes sur différents sujets. Il en existe déjà : « Burqa bla bla », édité par Bruxelles Panthères a été vendu à 9 euros, il comprend une centaine de pages, et regroupe différents auteurs. Le livre a été imprimé à 150 exemplaires. Tout comme « The Making of Anders B. Breivik » (sur l’islamophobie), 65 pages, 5 euros, aussi publié en autoproduction. D’autres initiatives récentes existent comme la publication du livre Being Imposed Upon (publication d’une dizaine d’auteures afro-descendantes de Belgique). L’articulation de ces initiatives est un enjeu important.
Parmi les thématiques à approfondir dans ces publications, nous avons évoqué des recherches sur la négrophobie dans le prolongement de l’histoire coloniale, sur les relations entre Africains du Nord et Africains Subsahariens ; sur l’histoire des mouvements des Noirs et des Afro-descendants de ces 20 dernières années ; sur les crimes policiers ; sur les politiques migratoires ; sur les articulations entre islamophobie et négrophobie en Belgique, etc.

Lors de la deuxième soirée, ces thématiques ont donné lieu à des échanges extrêmement riches concernant la thématique des relations entre Africains Subsahariens et Africains du Nord. L’un des aspects les plus intéressants de ces échanges était d’expliciter très clairement certains des pièges à éviter, et les précautions à prendre pour traiter cette thématique dans une perspective décoloniale.

Extraits de nos discussions :

Nordine  : La question de la relation entre les Noirs et les Arabes ne doit pas être un sujet tabou. Ça ne devient un problème que quand c’est l’agenda des Blancs qui nous l’impose. En fait, ce type de question se pose à différents niveaux à propos du continent africain. Dans les sociétés majoritairement arabes, le racisme anti-Noirs existe. Par contre, tant au Maroc, qu’en Algérie, ou en Tunisie, il y a des militants décoloniaux panafricains qui mènent le combat anti-raciste. Une perspective décoloniale consiste à s’inspirer de ce que font nos frères et nos sœurs activistes sur le continent en la matière. Dans ce débat, il ne faut jamais perdre de vue l’existence d’une communauté de destins. Les Noirs et les Arabes qui sont ici, ne sont pas là par hasard, et ils subissent les mêmes types de discriminations (logement, emploi, santé, police). Maintenant, si on veut analyser historiquement l’esclavagisme, il faut bien distinguer la Traite, qui a produit extermination et l’importation d’êtres humains d’un côté de l’Atlantique à l’autre pour construire une nation européenne, avec d’autres formes d’esclavage incomparables, comme celui des empires ottomans.

En tout cas, ce n’est pas un sujet tabou, mais il faut prendre le temps de l’aborder, parce qu’il y a des gens qui ne sont pas préparés à ça…

Véronique : Une série de questions doivent se traiter dans des espaces non mixtes (Noirs/Arabes). Ainsi, un travail d’analyse entre communautés pour s’opérer et aboutir à établir des convergences entre ces communautés. Il s’agit également de sujets d’études, des objets de recherches. Les instincts racistes méritent plusieurs histoires dans le monde. D’autre part,, le fait de se retrouver ici dans des positions minoritaires, exploités, humiliés, dominés, a évidemment un rapport crucial avec ces histoires-mondes... Ce n’est pas un sujet facile à aborder et il doit avoir son temps et ses autonomies. Le Bozar, par exemple, avait organisé un débat sans analyse de la position blanche sur ce sujet avec des associations d’Afro-descendants, et pensait régler la question en 2 heures. C’est impossible, il s’agit de véritables chantiers. Si on ne leur consacre par de temps, on est encore une fois dans le truc moral de faire amende honorable.

Jean Claude : Cette histoire était toujours d’actualité en 2017 lors du faux débat « Pour ou contre la colonisation belge du Congo » organisé à l’Académie Royale d’Art et de littérature de Belgique. Le premier argument utilisé par Etienne Davignon pour justifier la colonisation, est le même que celui qu’on retrouve sur le monument du Cinquantenaire dédié aux pionniers belges au Congo : « L’héroïsme militaire belge anéantit l’Arabe esclavagiste ».

Véronique : En tous les cas, au niveau institutionnel l’histoire coloniale est si peu traitée, que nous sommes obligés de la travailler par nous-mêmes. C’est un fait, et ça constitue un vide que l’on doit remplir. Le travail à faire, en tant que décoloniaux, est gigantesque.

-# 4. Décoloniser les arts, le théâtre en particulier : Témoignage de François.

François est comédien, anthropologue, Congolais, Belge, et guide au Musée de Tervuren.

François  : J’ai parfois affaire à des projets théâtraux en lien avec le décolonial. J’établis alors prolongement avec ce que je fais d’habitude au Musée, je transmets, et le ou la metteur.e en scène écrit. Ça ne me dérange pas qu’un.e Blanc-he, de temps à autre, s’approprie le musée, parce que c’est un musée de la blanchité.
Je ne crois pas qu’il y ait un comédien ou un réalisateur afro-descendant qui ait envie de faire quelque chose dans ce lieu. Une lassitude s’installe à n’entendre que les Afro-descendants parler de ce musée. Il m’arrive d’accepter de participer, d’une manière ou d’une autre, à ces projets en espérant qu’ils soient du même niveau que « Palimpsest of the Africa Museum » de Matthias De Groof.

Ces comédien.ens ou metteur.euses en scène disposent souvent de livres, mais le problème est qu’ils ou elles ne les lisent pas. Ils/Elles utilisent le scientisme du metteur en scène au même titre que le scientisme du scientifique, comme par exemple le spécialiste des pierres et des minerais qui peut se cacher derrière la connaissance de la pierre de coltan pour ne pas analyser le contexte politique présent autour du coltan. C’est pareil quand on utilise le scientisme du metteur en scène.

Le théâtre est un milieu hyper hiérarchique, où la subjectivité du metteur en scène fait avancer le projet théâtral. Et on l’accepte. En tant qu’acteur, tu dois avoir ce genre de consentement. Ce consentement que tu donnes en tant que force de proposition. Mais le musée est comme une boîte de Pandore.

Au début, tu veux critiquer, à juste titre, le musée, mais comme les Afro-descendants l’ont déjà fait avant toi, ils ont déjà dit qu’on ne peut pas transformer ou décoloniser ce musée. C’est très bien. Mais il faut interroger le fait d’en faire une pièce de théâtre à destination du public Blanc, des abonnés du Théâtre du Parc, etc. En réinventant l’eau chaude, en traitant des questions de restitution ou en reprenant des mots comme « logique et éthique communicationnelle » comme si ce vocabulaire était inspiré par Molière, Shakespeare, Derrida, Brecht.

A partir de ce scientisme, tout devient possible et pas dans le sens d’une transformation effective. La matière décoloniale passe à la moulinette du casting et de ce que demande le metteur en scène pour toucher son public blanc, en évinçant par exemple ce qu’une actrice afro-descendante pourrait dire d’afro-féministe au profit d’histoires croisées avec la Belgique, avec un ancêtre blanc d’un comédien noir, etc. Si tu montres ça à un public de Blancs habitués au Théâtre National, évidemment, il va dire « Quel artiste ! », mais ça ne va pas faire avancer le shmilblick à propos de l’éthique relationnelle... Tu rencontres aussi des gens qui te font participer à un projet tout en en sachant que tu es indigéniste, que tu kiffes les Indigènes de la République et qui vont te faire un bashing hashtag Bouteldja au quotidien. Et ces gens dans leur subjectivité de metteur en scène, ils t’en parlent. Dans le pire des cas, cela donne de l’universalisme à propos du Musée, alors qu’il s’agissait de dénoncer.

Comme acteur, je suis parfois le seul homme, et très souvent le seul homme noir. Cela te renvoie à la crainte de « faire le mot de trop » pour ne pas justement rappeler l’altérité, pour ne pas être le corps noir qui crie sur ces pauvres femmes, ou qui rappelle à chaque fois la misogynie noire supposée que je pourrais avoir.
Alors, parfois, mon but, c’est de faire pencher la balance sur ce que je sais, ce que j’ai étudié, ce qui marcherait pour tel projet. Et aussi de raconter ces histoires où tu hésites entre arrêter les projets et intervenir sur les projets.

Ce qui est intéressant, c’est qu’il s’agit aussi de collectifs de femmes de la culture qui veulent féminiser les théâtres. Ce qui est très, très bien. Mais en attendant, il n’y a pas de femme noire réalisatrice. J’hésite souvent entre prendre ma casquette d’anthropologue, je joue encore le maquis, ou prendre ma casquette d’acteur, il y a eu aussi un très chouette monologue. J’ai pu développer tout cela à partir de ma condition d’évolué, d’un travail sur mes ancêtres. J’ai créé une scène où j’ai rendu hommage à mes ancêtres, mais je me dis que dans cette disposition-là, mais pas pour le cadre de projets où il y aurait différentes perspectives sur le musée pour en gros les égaliser.

Véronique  : Cela marche comment ces processus d’égalisation ?

François  : Tu as parfois des lignes dramaturgiques où tu fais jouer les hommes par des femmes, des comédiens noirs par des comédiens blancs, des handicapés par des personnes « valides » etc. C’est cette volonté soi-disant d’être inclusif, mais en fait c’est de l’universalisme républicain caché. Un jour, on a même proposé à une comédienne algéro-italienne, le rôle d’un petit fils de colon. En même temps, la fille est très talentueuse, mais elle est descendante de Harki. Même pour elle, en tant qu’actrice, il y a une dissonance cognitive. Mais tout cela, une metteuse en scène blanche, ne le ressent pas.
Il y a une colonialité extrêmement présente dans le milieu culturel et théâtral belge, qui pour le moment se situe dans la reproduction du paternalisme. Le problème réside dans le fait que pour tout comédien ou comédienne racisé qui rentre dans ce circuit par les écoles, il y a d’abord le passage obligé de faire son écolage dans tous les rôles stéréotypés, dans les pubs, avant, à un moment donné, de pouvoir faire son projet libre. Ça me rappelle tout ça, ça me rappelle à quel point il y a une énorme colonialité, il y a un énorme chantier au niveau de la culture.

Véronique  : C’est violent.

François  : Oui, c’est violent. Et si on compare avec le musée, grâce à la militance, il y a maintenant des leviers. Le musée ne peut plus faire ce qu’il veut. Mais au niveau du théâtre, au niveau du cinéma, les gens font ce qu’ils veulent. Ils colportent les imaginaires, se servent de la matière et des histoires, et remplissent un agenda qui n’est pas décolonial. Ils décident de ce qui est juste, de ce qu’est de l’ordre du militantisme. On sent bien le paternalisme à l’égard du public ; on va lui expliquer, sans jamais l’avoir fait, qu’est-ce que le militantisme, c’est quoi bien militer.

Véronique  : J’ai l’impression qu’on trouve souvent les traits que tu décris chez beaucoup de Blancs qui sont engagés. C’est comme si cet engagement leur donnait le droit de régenter la manière de se comporter des Noirs. « On défend la cause des Noirs, mais il ne faut pas non plus qu’eux-mêmes exagèrent, il faut qu’on soit ensemble… ».

François  : Non, vraiment, je préfère encore guider des visites au musée, et travailler sur les monologues de spectacle sur mon père, sur sa musique, plutôt que de participer à des projets qui sont déjà vieux.

Nordine  : On vit dans un pays de malades. Quand tu observes la culture aujourd’hui… Ce sont des cinglés, ça me fait penser à l’histoire de Mawda, elle a été jouée au théâtre. L’histoire a été liée avec cinq autres histoires dont celle d’une fille qui voulait être un garçon, tout est mélangé, tu ne sais plus de quoi on parle. Des dialogues importants qui sont joués comme ça, sur un ton de théâtre, avec en arrière fond des sons comme des bourdonnements pratiqués pour la méditation zen. Dans une autre pièce, il y avait des textes intéressants sur Mawda, mais racontés sur un ton…ce sont des cinglés. En fait, c’est leur propre thérapie, avec des sans papiers mis en miroir avec une personne trans ; mais ça ne concerne ni l’un ni l’autre, en fait.

François  : Ils pensent que l’on pourrait faire mine de croire véritablement qu’on est tous égaux. Depuis BLM, on dit « Non, nous ne sommes pas égaux, tant que le système perdure, nous ne serons pas égaux, ce n’est pas possible ». George Floyd nous dit que vivre dans sa bulle et ignorer ça, c’est un choix politique, tu le fais en ton âme et conscience maintenant.

François  : Ces expériences montrent bien l’importance d’avoir des espaces où les artistes Afro-descendants peuvent créer en non mixité. Parce que sans ça, tout ce qui se passe là, ça va être extrait pour être instrumentalisé, et servir d’autres agendas. C’est vers ça qu’on se dirige dans les prochaines saisons.

Véronique  : En effet. il semble assez clair qu’il y a un mot d’ordre de faire du décolonial à la faveur du féminisme blanc. Avec le droit de pouvoir formuler des critiques sans se remettre en question, parce que la colonisation serait d’abord masculine ; les femmes n’y auraient pas touché, ce n’étaient pas elles, etc. C’est trop facile de croire qu’on peut critiquer sans avoir à prendre en considération le rôle qu’on a joué dans cette histoire coloniale, pour ensuite se situer à un niveau d’équivalence de souffrances.

François  : J’ai eu envie de devenir comédien parce que j’ai vu des comédiens au théâtre jouer du Aimé Césaire. C’est le genre de pièce où tu sens que même si le metteur en scène essaie d’instrumentaliser le texte, le texte est tellement puissant que le sens te vient directement, quelle que soit la mise en scène. C’est cette école-là qui m’a donné envie de devenir comédien, c’est ce théâtre-là qui se joue en Afrique. Cahier d’un retour au pays natal, c’est joué partout, et c’est d’une violence, et le texte… Césaire l’a écrit avec une telle poésie, avec une poésie brute, une vitalité africaine, antillaise, que c’est impossible de l’instrumentaliser. C’est là que tu vois les stratégies de nos ancêtres, « C’est d’accord, je maîtrise le français mais je vais y mettre plein de doubles sens pour faire en sorte que ce soit impossible d’instrumentaliser le texte ». Cahier d’un retour au pays natal, c’est « ininstrumentalisable » ; Tu donnes ça à un Africain, toute la force de la colonisation sort. Une saison au Congo, c’est pareil. Tu peux chipoter tant que tu veux, le texte est tellement limpide que tu ne peux pas te cacher. Il n’y a pas moyen de ne pas voir l’élément colonial dedans.

-# 5. Retourner au pays le plus souvent possible

Cette proposition a été évoquée en lien avec ce que conseillait Achille Mbembe aux membres de la diaspora africaine lors d’une conférence à Bruxelles, il disait en gros « Rentrez au pays », « Il faut rentrer ». C’était étonnant comme prise de position : « Mais il l’a dit. Personnellement, je demanderais à tous les Afro-descendants d’aller plus souvent en Afrique. Si on pouvait mettre en place des moyens collectifs pour rendre ça possible, pour payer les trajets ».

« En tant qu’Afro-européen, on doit être dans les deux, tout le temps. Oui, il faut retourner régulièrement, au moins une fois par an, pour continuer d’être au contact de ce continent qui évolue très vite. Non pas retourner de manière définitive, et attendre que le monde explose, que les Chinois achètent toutes les parts de terres arables encore disponibles au Congo. Ce serait bien que des Congolais retournent au pays pour cultiver la terre, mais tout en étant ici aussi ».
Cette proposition est d’autant plus envisageable que de nombreuses ONG et associations bénéficient de ressources publiques pour organiser périodiquement des voyages de sensibilisation en éducation à la citoyenneté mondiale et solidaire (ECMS) dans les pays du Sud.

-# 6. Commémorer/Célébrer les 100 ans du deuxième Congrès Panafricain de Bruxelles

Photos de la conférence panafricaine de Bruxelles (cf. évocation par le groupe)
Enfin, lors de la deuxième soirée, nous avons appris que le mois de septembre 2021 marquera le centenaire du deuxième Congrès Panafricain organisé à Bruxelles.
« Parrainé par la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People), le deuxième Congrès Panafricain s’est tenu du 28 août au 6 septembre 1921 dans trois villes différentes - Londres, Bruxelles et Paris - et il a entraîne l’adoption d’un certain nombre de résolutions publiées dans le magazine The Crisis. Cette deuxième réunion accueille 113 délégués et se concentre sur les questions relatives à l’inégalité raciale, aux obstacles à l’évolution de l’Afrique et à l’auto-gouvernance africaine. Elle conduit également à la création d’une organisation politique permanente : l’Association Panafricaine ».

Véronique  : Il faut organiser quelque chose en septembre à Bruxelles, ce n’est pas possible autrement, tenter de réunir tous les protagonistes au moins à l’échelle belge, si on n’a pas la possibilité de le faire à un niveau international. En tout cas, il faut faire quelque chose. Et c’est aujourd’hui qu’il faut le préparer. Il y a eu un interstice à saisir entre ce Congrès et les dynamiques Noires à un niveau transnational, cet événement, est fondateur de dynamiques Noires.

Nordine  : Mais ils ne pouvaient pas « officiellement » parler du Congo lors du Congrès Panafricain. C’était la condition pour pouvoir organiser cette conférence. Pour la conclusion de l’article, on pourrait écrire : On se retrouve en septembre 2021 pour les 100 ans du Congrès Panafricain de Bruxelles…