Objecteur de croissance et de vitesse

Mise en ligne: 4 septembre 2007

...et libéré de la bagnole depuis douze ans, par Antonio de la Fuente

A 62 ans, Jean Pierre Wilmotte a la retraite active. Jadis informaticien au Service d’études de l’UCL et membre actif de l’Association des habitants de Louvain-la- Neuve, il est aujourd’hui tête pensante et cheville ouvrière de plusieurs initiatives « décroissantes » sur la ville universitaire. Il a fait en juin dernier le déplacement de Heiligendamm, en Allemagne, pour manifester contre le G8. « Ce fut une expérience extraordinaire », évalue-t-il. « Le blocage des routes est éprouvant physiquement mais l’expérience de vie en commun, de solidarité, sur le macadam et dans des campings de fortune, est magnifique ». Il fait ses comptes : « Nous étions douze mille manifestants et nous avions devant nous 15 mille policiers. La sécurité du sommet a coûté 120 millions d’euros, 10 mille euros par manifestant ». La preuve par le menu détail de l’absurdité de certains mécanismes.

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Pointer le G8 ne l’empêche pas de regarder autour de lui. C’est d’ailleurs à échelle locale qu’il est le plus actif, multipliant les initiatives : le GRAAV, Groupe de réflexion et d’action pour un autre art de vivre, par opposition au « nouvel art de vivre » proposé par le Centre commercial l’Esplanade, avec notamment la Soupe populaire, la Donnerie, bourse aux articles donnés, la Prêterie, bourse aux prêts, la Bibliothèque locale sans local (les livres sont là où ils sont) et notamment le Groupe d’achats en commun, GAC, qui réunit chaque semaine une trentaine de membres.

Le GAC est né il y a deux ans peu après de la fermeture du magasin Aldi, lorsque de manière spontanée des personnes ont réclamé le maintien d’un commerce à la portée des portefeuilles modestes sur la ville universitaire. En assumant le paradoxe, puisqu’Aldi est une des grandes fortunes du monde, bâtie moins sur l’exploitation de ses employés que sur celle du travail des fournisseurs qui se battent pour accéder aux rayons d’Aldi. Ce mouvement spontané s’est essoufflé mais il a ouvert à une réflexion sur la portée politique et en termes de santé de l’acte d’acheter. Et a donné naissance à un groupe d’achats en commun, à l’instar d’une trentaine d’autres répartis en Wallonie et à Bruxelles. « Les statistiques du Bureau fédéral du Plan montrent que si en 1961 les ménages belges dépensaient 40% du budget en nourriture, en 1995, ce pourcentage est descendu à 17,5%, au prix de la santé des gens, affirme Jean Pierre. Le bio certifié est cher à cause du prix des certifications et des contrôles, de l’industrie et des intermédiaires ».

Le principe du GAC est donc de ne pas avoir d’intermédiaires ni de déplacements, de faire « circuit court » dans les deux sens du terme. Et en plus de permettre aux membres de se fournir en produits locaux de qualité, le groupe est un espace de sociabilité. Il s’agit d’une association de fait. Tout ce qu’il lui faut pour fonctionner, c’est une table et des chaises. Pas de stocks, pas de compte en banque. Les membres sont des acheteurs et pour partie des fournisseurs. Les autres fournisseurs sont des fermiers ou des producteurs des environs.

Jean Pierre n’hésite pas à se démarquer du commerce équitable et encore plus de ce qu’il appelle le « commerce de l’équitable ». Sa position est tranchée : « Le transfert annule « l’équitabilité ». Transporter de la nourriture par avion, c’est débile ». Il se définit comme objecteur de croissance et de vitesse, libéré de la bagnole depuis douze ans : « Les ressources sont limitées, l’eau, l’air, le pétrole, le gaz, l’uranium. Nous épuisons le sol depuis huit mille ans et à présent on l’abîme. On produit de plus en plus, nous vivons de pire en pire, nous travaillons pour consommer et ce faisant on détruit la nature et les gens ».

Il fait un pas de plus (ou en moins) et critique notre amour immodéré des distances : « La vitesse augmentant, les distances augmentent aussi. Les gens perdent trop de temps à se déplacer. La vitesse des télécommunications le permet à présent et les gens sont en contact avec des personnes éloignées, ce qui pousse à se déplacer pour se rencontrer, sans connaître parfois les habitants de son quartier. Le temps est ainsi dénaturé. On veut tout, et tout de suite ». Il reconnaît et assume ses contradictions, néanmoins. Son wc fonctionne à l’eau potable mais il n’a pas l’énergie pour refaire la tuyauterie chez lui. Il parle de simplicité volontaire mais admet qu’il ne peut pas être à cent pour cent en cohérence avec ce qu’il pense.

Cycliste au quotidien, Jean Pierre a parcouru cet été une partie de la Wallonie intégré à la Marche pour l’après développement, notamment les étapes qui s’arrêtaient dans des fermes qui fournissent le GAC de Louvain-la-Neuve. Pour rencontrer et mobiliser les gens, sans chercher une accroche médiatique à tout prix, en acceptant la portée symbolique de la démarche. Marcher pour la décroissance ne va pas nécessairement faire faire marche arrière à la croissance.