Quarante classes pour construire un pont

Mise en ligne: 21 septembre 2015

Echanges épistolaires entre écoliers belges et enfants africains et le rôle qu’y ont joué des associations de migrants, par Alia Fall

Je parle d’une expérience personnelle comme personne-ressource dans un projet d’éducation au développement Nord-Sud de Solidarité socialiste et comme responsable de l’association Djolof . C’est en 1992 qu’on est allé frapper à la porte de Sol Soc et depuis on a appris à se connaître, à faire des activités ensemble, des activités allant de la récolte de fonds aux animations et aux divers avis. Aujourd’hui, je suis membre de la commission d’avis sur les nouvelles campagnes d’éducation au développement de l’ONG et l’expérience accumulée de la collaboration avec Sol Soc nous guide dans la réflexion de la place qu’on doit occuper en tant que migrants dans le dispositif de la coopération. Pour l’instant notre volonté n’est nullement de devenir ONG, mais de continuer à travailler à notre manière en partenariat avec tout acteur qui reconnaît notre savoir faire à partir des potentialités et des ressources de la communauté sénégalaise installée en Belgique.

« L’eau, un pont entre le Nord et le Sud » est une action d’éducation au développement qui s’est déroulée de septembre 1999 à juin 2001. Ce projet, défini par ses promoteurs comme une campagne éducative, proposait, dans la perspective du développement durable, des échanges épistolaires sur le thème de l’eau entre des classes de l’enseignement primaire en Belgique, au Burkina Faso et au Sénégal.
Vingt classes en Belgique, correspondaient avec six classes au Burkina Faso et dix classes au Sénégal.

Les objectifs suivants étaient poursuivis :
• Permettre aux jeunes de faire une analyse critique du système économique mondial et d’aide au développement dans la perspective de voir l’eau, premier bien commun mondial, partagée.

• Favoriser la découverte mutuelle, la compréhension et la solidarité entre les jeunes des écoles primaires de la Belgique , du Sénégal et du Burkina Faso.

• Favoriser l’émergence de l’estime mutuelle entre les enfants du Nord et ceux du Sud, gage d’une société de demain dans laquelle les rapports de force basés sur les aspects économiques laissent progressivement la place à la solidarité et à la convivialité.

• Travailler ensemble à l’élaboration et à la réalisation de projets de développement et d’environnement, relatif à l’eau.

• Faire émerger des partenariats durables en faveur de ces projets et de projets futurs. Au Nord, les promoteurs étaient Solidarité Socialiste et Green Belgium. Sol Soc a assuré la coordination et le suivi et les animations des classes en Belgique. Green Belgium, concepteur du guide méthodologique, a joué le rôle de superviseur durant la première année du projet.

Les participants étaient vingt classes bruxelloises de cinquième primaire. Les ressources étaient un réseau de parrains burkinabés et sénégalais pour présenter leur pays en y abordant la problématique de l’eau et aider les enfants à décoder la correspondance.

Au Sud, pour le Burkina Faso, Asmade, une association active dans le domaine de la promotion de la santé, a assuré la coordination, l’adaptation du guide méthodologique et les animations des classes. Pour le Sénégal, Djokoo AJC3, association de développement de quartier active dans l’éducation informelle, a assuré la coordination et les animations pour les classes. Et l’Union pour la solidarité et l’entraide, ONG sénégalaise d’appui au développement via le programme intégré de la région de Nganda. Et les représentations de Sol Soc au Burkina Faso et au Sénégal, qui ont servi de boîtes aux lettres pour les échanges de courriers et de colis.

Les participants ont été dix classes de troisième et quatrième primaire de l’enseignement officiel au Burkina Faso et dix classes de ces mêmes niveaux dont huit de l’enseignement officiel et deux de l’éducation non formelle au Sénégal.

Et c’est à titre de parrain sénégalais que j’ai participé à ce projet pendant deux ans pour les dix classes belges qui correspondaient avec les classes sénégalaises. Mon rôle était de présenter le Sénégal en y abordant la problématique de l’eau et d’aider les enfants à décoder la correspondance de leurs partenaires sénégalais, mais dans la pratique on a été beaucoup plus loin dans la mission qui nous était confiée. En effet, durant la deuxième année du projet on a accompagné les écoliers belges dans la réalisation de leurs projets.

« Le pont… » a permis aux classes participantes de découvrir une autre facette de l’Afrique très différente de leurs représentations de départ. Le fait de découvrir d’autres images, d’autres objets et de voir des personnes originaires du pays de leurs correspondants expliquer cette Afrique parfois réduite à un pays, a permis aux jeunes écoliers de se rendre compte de la dimension très relative de la pauvreté. Ce qu’on a également remarqué dans certaines classes bruxelloises à fort taux de présence d’enfants d’origine étrangère, c’est la ressemblance de certaines situations ou difficultés liées à l’eau au Sénégal par rapport à leurs pays d’origine, la Turquie, le Maroc ou des pays de l’Europe de l’Est.

L’élément le plus dynamique du « Pont… » pour les enfants reste l’échange de courrier ; c’est au moment de la réception des courriers des partenaires sénégalais qu’on sent réellement que les enfants sont à fond dans l’échange. Certaines photos accompagnant souvent les lettres montraient des images du milieu de vie, l’environnement des écoles et d’autres présentaient des situations assez préoccupantes par rapport à la problématique de l’eau.

Je vais essayer à présent de pointer une série d’éléments à prendre en considération pour la construction d’un partenariat Nord-Sud en matière d’éducation au développement. Mais avant cela je voudrais d’abord répondre aux questions suivantes : quels sont les acteurs en présence ? Quelles sont leurs visions du développement ? Pourront-ils avoir une base commune pour définir l’éducation au développement ?

Souvent, dans ce type de projet, le partenariat se prépare entre ONG du Nord et les acteurs du Sud et, quand c’est possible, on implique des migrants comme ressources au Nord. Mais, pour moi, il faudra inclure parmi ces acteurs traditionnels les associations de migrants comme partenaires car elles représentent le Nord et le Sud en même temps. Pour toute action d’éducation au développement mettant en avant les échanges, les migrants doivent jouer un rôle central et surtout quand on parle de changement, ils peuvent être les témoins privilégiés au Nord comme au Sud. Et j’entends par associations de migrants des regroupements qui ont une ferme volonté de coordonner leurs actions pour appuyer les efforts de développement de leur localité, quartier, village, ville, région ou pays d’origine.

Une fois que la typologie des acteurs est clarifiée, il faudra par la suite vérifier la compatibilité des visions car si on veut faire un chemin ensemble autant qu’on s’entende sur la destination où l’on veut aller. Quant à la définition de l’éducation au développement, pour moi c’est aussi une éducation qui doit permettre de comprendre dans quel monde on vit actuellement, de mettre à nu les interactions qu’il y a entre les économies du Nord et celles du Sud, les forces et faiblesses de ces différentes sociétés et qui doit aboutir à des changements de comportements et d’attitudes au Nord comme au Sud.

A partir de ces éclaircissements, je vais insister sur quatre points importants à tenir en considération pour la construction de ce partenariat :
• La conception du projet : généralement c’est le Nord qui pond un projet avec une certaine ouverture pour le Sud alors que c’est l’étape qui demande le plus de concertation et de réflexion entre les acteurs concernés. Il faudra que les partenaires s’entendent sur les points suivants.

• La définition des objectifs, la dimension éducative, les aspects socioculturels, la thématique à choisir, les moyens que chaque partie estime nécessaire pour réaliser le projet.

• La coordination générale qui demande beaucoup de disponibilité et une gestion rigoureuse des échanges.

• Les interventions : il faudra non seulement veiller à bien définir le rôle de chaque partenaire et sa zone d’interventions mais surtout essayer de garder une certaine homogénéité des participants ou groupes bénéficiaires du projet.

• La continuité de l’action : l’éducation au développement doit être un processus continu, elle doit à terme s’insérer dans des cadres qui seront en mesure de profiter du pont construit par l’action pour qu’acteurs comme bénéficiaires n’aient pas de difficultés à le traverser pour réaliser leurs projets.

Pour conclure, je voudrais juste préciser que le partenariat que les associations de migrants peuvent développer avec les ONG du Nord et du Sud peut s’étendre également sur les projets de terrain. Et il me semble opportun aujourd’hui de réfléchir sur un statut propre des migrants qui s’investissent dans le champ de la coopération au développement. Le débat doit porter sur la possibilité d’une reconnaissance institutionnelle à la fois du gouvernement du pays d’origine mais aussi de celui du pays où ils ont choisi de vivre. Alia Fall est coordinateur de l’association Djolof, des Sénégalais de Belgique