Trois défis pour une éducation permanente en devenir

Mise en ligne: 6 juin 2013

En Belgique et en Europe, l’éducation permanente est fille de l’éducation populaire, par Majo Hansotte

Un diagnostic : la fin des grands récits et les replis de la militance.

L’éducation permanente est fille de l’éducation populaire ; elle a donc une grande histoire, celle de l’émancipation collective. Par là, il faut entendre l’exigence d’une intelligence partagée, permettant aux acteurs sociaux de juger ou d’évaluer les situations pour définir des choix d’actions, dans une quête de justice économique, sociale et culturelle.

Au XIXe siècle, la vision de l’émancipation renvoyait à quelques grands récits comme celui de la société sans classes ou de la révolution en marche. Aujourd’hui ces grands récits n’ont plus cours, l’émancipation ne correspond plus à un devenir programmé.

Une telle mutation implique pour les associations et leurs acteurs un changement radical de méthodes, et cette question des options méthodologiques est à mon sens centrale en ce début de XXIe siècle : quelle cohérence entre nos finalités et nos choix de méthodes ?

Un seul grand récit : le marché Il reste néanmoins un grand récit, celui du marché. La régulation unique par la finance ne peut qu’entraîner le déclin de la pensée critique, de la pensée utopique et des acteurs sociaux : quels sont donc les niveaux d’action qui permettraient de construire un nouveau rapport de force là où les systèmes créent sans cesse plus d’injustice et d’inégalité ?

Les replis de la militance

Le décret de 1976 régissant les organisations d’éducation permanente s’inscrivait dans cette perspective d’émancipation politique et sociale. Toutefois, cette mission a été en partie détournée. Un certain nombre d’organisations, en devenant des lieux d’intégration sociale, professionnelle et de résorption du chômage, ont opéré un glissement de mission par rapport à l’exigence première de soutenir et de former des citoyens, de favoriser leur structuration politique et collective.

Or, jusqu’à un niveau mondial, l’affrontement entre les lois de la finance et les exigences de justice sociale est très dur. Tous les paramètres de l’humain sont devenus susceptibles de débats et de luttes ; si les syndicats demeurent essentiels, ils ne peuvent assumer à eux seuls ces affrontements et ces débats. Il s’agit donc d’aller vers une recomposition de la négociation collective dans laquelle les associations d’éducation permanente ont un rôle à jouer. Dès lors, un des enjeux essentiels des organisations aujourd’hui est, à mon sens, de réhabiliter le conflit et l’expression de celui-ci. A cet égard, l’énorme professionnalisation du secteur se révèle parfois pesante, entraînant une attitude de dépendance à l’égard de toutes sortes de pouvoirs, freinant terriblement le conflit, car celui qui est dans un contrat d’emploi n’est pas nécessairement enclin à se « bagarrer » et à prendre des risques.

Un axe d’avenir : des exigences politiques et méthodologiques communes pour une citoyenneté en mutation Les partis politiques démocratiques sont en rupture de contact avec de nombreux citoyens en difficulté et cette rupture favorise la montée des extrémismes ou du fascisme. Il s’agit en conséquence de réinventer des démarches d’éducation populaire, de prise de parole, d’engagement collectif.

La formation d’une intelligence collective

Pour aborder de front les injustices vécues partout dans le monde et favoriser la formation d’une intelligence collective, l’émergence d’une société civile locale et internationale ancrée dans les réalités est indispensable : relier citoyenneté et vie quotidienne en mobilisant des acteurs de terrain, des associations locales et mondiales, des éducateurs, des scientifiques et philosophes, des journalistes représente une perspective incontournable. Si la société civile se résume à une addition de pressions particularistes ou corporatistes sur le marché ou les Etats, sa légitimité est compromise. La légitimité du mandataire politique réside dans sa représentativité ; celle de la société civile réside dans la rigueur de ses processus et de ses méthodes.

Or, l’aliénation a changé de formes et de modes : c’est la fascination cathodique, la mise en spectacle médiatique de la vie, la consommation autiste qui menacent aujourd’hui l’émancipation collective, même si l’internet et la communication électronique représentent des ressources précieuses.

Les fondements méthodologiques et éthiques des sociétés démocratiques se trouvent en effet refoulés par les rapports marchands ou par la consommation passive des médias. L’ éducation permanente devrait donc s’attacher à les réactiver : explorer les démarches qui rendent possible l’affirmation des injustices à travers les différentes cultures ; valoriser les cheminements collectifs susceptibles de transformer la souffrance en exigence politique par l’exercice d’une citoyenneté locale et mondiale. Il s’agit en conséquence de valoriser des pratiques sociales qui, dans le quotidien, contribuent à faire vivre une éducation populaire et de promouvoir ceux qui s’engagent dans l’action locale et territoriale.

L’espace public

Travailler à la formation de cette intelligence collective des citoyens d’aujourd’hui, c’est contribuer à construire une communauté de méthodes où la parole et l’expression culturelle sont la condition de l’action.

Entre les hommes politiques et la vie de tous les jours, il est donc important de faire surgir une scène publique, une société civile qui se constitue de différentes manières autour des questions politiques. Se constituer de manière à avoir un poids face au marché et à l’Etat renvoie à la nécessité d’un minimum de structures durables et de moyens d’organisation pour pouvoir générer du conflit sans soumission ou dépendance trop grande à l’égard des piliers et des pouvoirs.

La cité politique n’est pas donnée ; elle est à construire. Comment réapprendre dans la proximité quotidienne cette cité ? Se relier à un Nous Tous consensuel et conflictuel (Nous ici et les autres ici et ailleurs) est une perspective indispensable au devenir démocratique. La dimension symbolique qui pourrait faire lien entre des situations et des acteurs est insuffisamment recherchée, développée ou créée : l’imaginaire citoyen reste à déployer. On peut à cet égard considérer que la ville, comme logique de vie, comme pratiques sociales, culturelles et économiques, occupe une place centrale : elle est le lieu d’une complexité sans cesse accrue.

Un premier défi pour l’éducation permanente : Comment passer de la réparation du tort subi à un développement social, économique et culturel ? Un des enjeux des associations d’éducation permanente est de réparer le tort subi ou de favoriser la reconstruction de ceux que la société a malmenés ou exclus. Il s’agit là d’une base irremplaçable pour le travail associatif, mais elle ne suffit pas à promouvoir une évolution sociale et risque d’enfermer les organisations dans un rôle d’assistance. Comment passer de l’alphabétisation par exemple à la résistance, à l’offensive critique, à l’affrontement et à la créativité culturelle ?

Un deuxième défi pour l’éducation permanente : Quel rapport construire aux territoires en reliant vie quotidienne et expression symbolique ?

On participe à un territoire. On ne lui appartient pas ; on ne saurait lui appartenir puisque l’idée d’une possession des gens par un sol relève d’une vision archaïque et enfermante, incompatible avec les valeurs démocratiques. Un territoire est nécessairement pluriel et la participation à son développement est plurielle.

Se pose pour les organisations et associations d’éducation permanente la question du territoire pertinent à délimiter par rapport à leur objet et à leurs enjeux, territoire qui va du village au monde et n’exclut nullement la dimension rurale. Comment développer la capacité des citoyens d’analyser les situations dans lesquelles ils sont pris et de formuler des hypothèses créatives de développements à la fois individuel et collectif ?

Un troisième défi pour l’éducation permanente : comment relier engagement et mobilisation collective, en inventant de nouvelles modalités de la militance ?

Tout citoyen doit pouvoir se dire : « mes problèmes sont dignes ». Il y a dès lors un passage obligé : libérer les individus de l’intérieur. Avant, le militantisme se fondait sur la notion de sacrifices, ce qui n’est plus acceptable maintenant. Actuellement, les militants s’investissent si la possibilité de l’épanouissement existe dans leur action, sinon ils y renoncent. Il manque donc une analyse éducative permettant de passer des exigences individuelles intimes du bien-être à l’analyse collective.

Tels pourraient être les enjeux d’un renouveau de la participation locale, dont la référence à Porto Alegre est souvent utilisée autour des budgets participatifs communaux, référence par rapport à laquelle il faudra trouver nos propres modalités. Comment promouvoir le fait que l’accès à la démocratie passe aussi par la compréhension, la connaissance et le plaisir culturel de l’expression ? Cette expression est reliée aux ressources particulières des acteurs ; poussée au plus haut de son exigence à la fois esthétique et langagière, elle acquiert sa pleine dimension universelle.

En conclusion, l’éducation permanente se trouve donc devant une double mission de transmission des exigences démocratiques et d’innovation méthodologique, culturelle et politique. Comment inventer une fidélité à l’exigence fondatrice de l’éducation populaire à travers ces défis nouveaux ? Le terme « éducation permanente » ne convient plus, ouvrant une quête de nouvelle nomination. Pour inspirer cette quête, rappelons que face à l’extrémisme quatre engagements sont essentiels : l’amour, le savoir, l’art, la politique.

Extrait d’un exposé présenté lors du Forums sur l’éducation permanente et publié dans Antipodes n° 160, juin 2003.}