Métamorphoses de l’exclusion sociale

Mise en ligne: 16 décembre 2005

Pauvre, vagabond, sous-prolétaire, exclu, SDF ?..., un quiz proposé par Abraham Franssen

Loin d’être une catégorie « naturelle », s’imposant d’elle-même comme simple reflet d’une réalité sociale objective, la « pauvreté » résulte avant tout d’un processus de construction et de catégorisation politique, sociale et culturelle.

C’est à la définition et au traitement de ses marges que l’on peut le mieux reconnaître les logiques sociales et culturelles dominantes d’une société. Par l’aumône faite à une pauvreté sacralisée, la société moyenâgeuse affirmait la prédominance d’une vision religieuse par laquelle elle justifiait son ordre social et symbolique. En enfermant les vagabonds, la société moderne émergente (à partir de la fin du 17ème et au 18ème siècle) prétendait les discipliner et leur inculquer une morale du travail. L’irruption de la « question sociale » à la fin du 19ème siècle a explicité l’exploitation des masses laborieuses dans la société industrielle.

Ce qui se trouve chaque fois en jeu, dans la production sociale et culturelle de la marginalité et dans le type de traitement qui lui est réservé, c’est bien le type de légitimation et la nature des rapports sociaux d’une société. Quand bien même on prétend les objectiver au travers de la production d’indicateurs, de statistiques, de concepts, et au travers même de ce processus de construction de catégories descriptives, la pauvreté, la marginalité, l’exclusion, la délinquance, la folie, la maladie ne sont pas des notions objectives, mais consistent d’abord en un rapport social qui évolue dans le temps.

Derrière les figures successives du pauvre, du vagabond, du sous-prolétaire, de l’« exclu », du « SDF », on retrouve chaque fois l’imaginaire d’une société (son « modèle culturel »), le type d’intégration qu’elle promeut et le poids des rapports de domination (« rapports de classe ») qui conduisent à désigner les catégories sociales considérées comme marginales, déficientes, déviantes, pathologiques. La catégorisation et le traitement de la pauvreté mettent toujours en oeuvre les images historiques du sujet, les jugements normatifs et les rapports entre groupes sociaux propres à chaque époque historique, distinguant chaque fois de manière renouvelée « bons » et « mauvais » pauvres.

Triviale poursuite : Qui l’a dit ?

  • 1 « Dans notre siècle, la charité ne peut plus être cette femme aveugle qui verse sans compter l’or aux mains des misérables. Trop de cet or se perd et tombe en mauvaises mains, trop de cet or alimente la paresse et le vice. La charité doit être intelligente. L’assistance par le travail sage et raisonné, parce qu’elle est un point d’arrêt sur la route qui conduit au paupérisme, qu’elle permet de distinguer le misérable digne de pitié du parasite punissable, qu’elle donne l’occasion de sauver le premier, de châtier le second, constitue l’un des plus beaux côtés de l’organisation de la charité moderne, cherchant à réaliser ce triple idéal : la maison de refuge au misérable, la prison au vicieux, le travail à l’ouvrier ».

A - Laurette Onkelinx

B - Maurice Bekaert

C - Louis XIV

D - Etienne Davignon

  • 2 « Ordonnons que les pauvres de chaque ville, bourg et village, soient nourris et entretenus par la ville, bourg ou village dont ils sont natifs et habitants sans qu’ils puissent vaquer et demander l’aumône ailleurs qu’au lieu où ils sont ».

A- Nicolas Sarkozy

B - Dominique de Villepin

C - Le règlement communal de la ville de Bruxelles

D - L’ordonnance municipale de Moulin

  • 3 « Attendu qu’il est parfaitement connu de tous que je n’ai pas de quoi me nourrir et me vêtir, j’ai demandé à votre pitié, et votre bonté me l’a accordé - de pouvoir me livrer et de me recommander à vous. Ce que j’ai fait aux conditions suivantes. Vous devez m’aider et me soutenir pour la nourriture et pour le vêtement, dans la mesure où je pourrai vous servir et bien mériter de vous.. Aussi longtemps que je vivrai, je vous devrai le service et l’obéissance et je n’aurai pas le pouvoir de me soustraire à votre puissance, mais je devrai au contraire rester toute ma vie sous votre puissance et votre protection ».

A - Un demandeur d’emploi dans le cadre du plan d’accompagnement des chômeurs

B - Benoît XVI

C - Un demandeur d’aide sociale, dans le cadre du contrat d’intégration

D - Un serf, dans cadre d’un serment d’allégeance

  • 4 « Ordonnons que chaque sujet, homme ou femme, quelle que soit sa condition, qui est valide, âgé de moins de 60 ans, qui n’exerce pas d’activité, qui ne possède pas de biens dont il puisse vivre, ni de terres auxquels s’adonner soit obligé de servir celui qui l’aura ainsi requis ; et il recevra seulement pour la place qu’il sera obligé d’occuper les gages en nature, nourriture ou salaire qui sont d’usage. Cependant les employeurs (les seigneurs) ne seront pas obligés de les garder à leur service plus longtemps qu’il ne leur est nécessaire. Si un homme ou une femme ainsi requis de servir ne le fait pas, ce fait étant attesté par deux hommes dignes de foi devant le shérif, il sera immédiatement conduit dans la prison la plus proche où il sera maintenu sous bonne garde jusqu’à ce qu’il soit certain qu’il serve sous les formes énoncées ci-dessus ».

A - Georges Bush

B - Edouard III d’Angleterre

C - Franck Vandebroucke

D - Albert II de Belgique

  • 5 « Tout homme a droit à sa subsistance : cette vérité fondamentale de toute société, et qui réclame impérieusement une place dans la Déclaration des droits de l’homme, nous paraît être la base de toute loi, de toute institution qui se propose d’éteindre la mendicité. Ainsi chaque homme ayant droit à sa subsistance, la société doit pourvoir à la subsistance de tous ceux de ses membres qui pourront en manquer, et cette secourable assistance ne doit pas être regardée comme un bienfait (...), elle est le devoir strict et indispensable de tout homme qui n’est pas lui-même dans la pauvreté, devoir qui ne doit point être avili, ni par le nom, ni par le caractère de l’aumône ; enfin, elle est pour toute société, une dette inviolable et sacrée ».

A - L’abbé Pierre

B - Philippe Van Parys, partisan de l’allocation universelle

C - Le Comité pour l’extinction de la mendicité de l’Assemblée Constituante, Révolution française, 1789

D - La déclaration du forum altermondialiste de Porto Alegre

  • 6 « Dans le passé, l’accent a été trop souvent mis sur une approche négative. La paupérisation et l’insécurité sociale étaient surtout combattues par des allocations de chômage. Cependant, garantir des revenus, surtout quand ceux-ci restent faibles, ne suffit pas à faire de personnes aidées des citoyens à part entière. L’approche actuelle offre trop peu de perspectives tant au niveau financier que social. Un Etat social actif doit faire en sorte que des personnes ne soient pas mises à l’écart et que chacun, tant les hommes que les femmes, tout en étant assuré d’un haut niveau de protection sociale, puisse contribuer de manière créative à la société et concilier cela avec une qualité de vie personnelle. L’Etat social actif investit dans les gens, la formation, l’emploi et pas seulement uniquement dans les allocations ».

A - Tony Blair

B - Guy Verhofstadt

C - Déclaration commune de la FGTB et de la CSC

D - Déclaration du sommet européen de Lisbonne.

Réponses

1 - Il s’agit de Maurice Bekaert,
De l’assistance par le travail, Gand, Imprimerie Schiffer, 1895.

2 - Il s’agit de l’ Article 73 de
l’ordonnance de Moulin, février 1556, France, « Mise en place d’une nouvelle politique sociale municipale », cité par Robert Castel, dans Métamorphoses de la question sociale.

3 - Il s’agit d’un serment d’allé-geance au 8ème siècle (cité in R. Boutruche, Seigneurerie et féodalité, le premier âge des relations d’homme à homme).

4- Il s’agit d’Edouard III d’Angleterre, 1349, Ordonnance « Statut des travailleurs ».

5 - Il s’agit d’un extrait des Procès verbaux du Comité pour l’extinction de la mendicité de l’Assemblée Constituante de la Révolution française, 1789.

6 - Guy Verhofstadt, Accord de
gouvernement fédéral du 14 juillet 1999, « La voie vers le 21ème siècle ».

Plusieurs de ces citations sont extraites de l’ouvrage magistral de Robert Castel, Métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Paris, Fayard, 1995, également disponible en livre de poche.