Le futur commence mal

Mise en ligne: 18 septembre 2009

Les films et les séries plébiscités par les jeunes ont-ils un lien avec la politique ?, par Jean Claude Mullens

La télévision et le cinéma captent une part importante du temps libre des jeunes [1]. Une recherche récente montre qu’en Belgique francophone, « un ménage sur deux possède au moins un deuxième poste de télévision. Au total, 30 % des jeunes la regardent le plus souvent seuls dans leur chambre. En semaine : les jeunes regardent entre une et deux heures par jour en moyenne, par contre le week-end cette consommation double et varie entre deux heures et jusqu’à quatre heures et plus par jour en moyenne. La probabilité de consommer plus de télévision augmente avec l’âge et le fait d’être un garçon ainsi qu’avec le fait de vivre dans un milieu socio-économique peu favorisé » [2]. Par rapport au cinéma, une autre recherche indique que lorsque les jeunes se rencontrent entre amis, au moins une fois par semaine, 53 % d’entre eux vont au cinéma [3].

En ce qui concerne les goûts médiatiques des jeunes, les recherches constatent de fortes différences entre garçons et filles : « Les garçons préfèrent les émissions sportives, les dessins animées, les actualités et débats. Les filles s’intéressent plutôt aux vidéoclips, aux programmes de style de vie (mode…) et aux feuilletons » [4]. D’une manière plus générale, « les différences entre les genres et entre les milieux socio-économiques restent les deux variables les plus discriminantes en ce qui concerne la manière de consommer la télévision » [5].

Les personnages préférés ou « idoles » des jeunes en Belgique francophone seraient « en majorité des acteurs masculins jeunes, aussi bien pour les filles que pour les garçons » [6]. La fascination des jeunes pour les stars naîtrait « du rapport à la beauté et à la séduction. Le rapport des jeunes aux stars se jouerait à la fois sur le mode du rapprochement grâce à la télé-réalité, avec jeu de va et vient entre regard critique sur les vies privées et admiration » [7].

Une étude française menée en 2001 auprès d’un échantillon de 300 collégiens en province et en banlieue parisienne montre également que les jeunes ont « un intérêt prononcé pour la violence, tant dans les films que dans les séries. De nombreux films et séries à caractère violent sont cités, souvent interdits d’accès à la tranche d’âge considérée ou ciblés pour une tranche d’âge plus âgée. L’enquête montre également une américanisation prononcée, en grande partie du fait de l’offre de programmes majoritairement d’origine étasunienne. C’est particulièrement vrai des séries où pas un titre français ou européen n’est évoqué dans le hit parade des 15 premiers titres » [8].

La liste des cinquante films [9] ayant généré les plus grosses recettes (inflation non comprise) de l’histoire du cinéma fournit également des indications sur les goûts du jeune public (et des producteurs). Avant d’expliciter ces goûts, relevons que 80 % des films de la liste ont été réalisé après 2000 aux Etats-Unis. Ce constat s’explique par l’inflation du dollar, par la position hégémonique des Etats-Unis dans le domaine de la production audiovisuelle et par l’accélération du processus de concentration de l’industrie cinématographique. Parmi les cinquante films de la liste, 33 ont été produit par seulement cinq maisons de production, la Twentieth Century Fox, à elle seule, détient des records de recettes sur neuf des cinquante films.

Le principal intérêt du hit parade des 50 films est de fournir des indications [10] sur les genres cinématographiques actuellement les plus populaires auprès du jeune public. On constate ainsi que la fantasy ou fantaisie [11], le fantastique, et la science fiction sont devenus les genres cinématographiques dominants (39 films sur 50). « Le seigneur des anneaux : Le retour du Roi (2003) occupe ainsi la deuxième place juste après Titanic (1999). Le seigneur des anneaux : Les deux tours (2002) se place aussi en huitième position. Quant au premier volet de la trilogie, Le Seigneur des anneaux : La communauté de l’anneau (2001), il occupe la quinzième place sur la liste. Parmi les autres films à rattacher au genre fantaisie, on retrouve les Aventures d’Harry Potter, cinquième (2001), septième (2007), douzième (2005), quatorzième (2002), et vingt-neuvième (2009) position sur la liste. A la frontière de la science fiction et de la fantasy, on trouve les Star Wars (1999, neuvième place ; 2005 ; dix-septième place ; 1977, vingt-septième place ; 2002, trente-deuxième place). Entre le fantastique, l’action et l’heroic fantasy, on trouve les aventures de superhéros comme Batman avec The Dark Knight : le chevalier noir (2008) qui se positionne à la quatrième place des rentrées les plus importantes de l’histoire du cinéma. Dans la même lignée, Spiderman III (2007, n°13), Spiderman I (2002, n°18), Spiderman II (2004, n°26) ont également généré beaucoup de recettes. Plusieurs films de science-fiction comme Matrix (2003, n°31), le Sixième sens (1999, n°35), ou La guerre des mondes (2005, n°48) se retrouvent aussi dans le top 50. On trouve enfin plusieurs films d’animation dont les héros sont des animaux humanisés (fables), tels que Le monde de Némo (2003, n°16), Le Roi Lion (1994, n°25), Kung Fu Panda (2008, n°39), ou Ratatouille (2007, n°42).

Au regard du hit parade des cinquante films, il apparaît donc que spectateurs et producteurs sont de plus en plus attirés par la fantaisie, le fantastique et la science fiction.

Nous allons à présent proposer quelques hypothèses, pistes d’analyses et de réflexions par rapport à la morale et à la conscience politique développées par ces films, mais également par d’autres films qui ne sont pas repris dans la « liste des cinquante », et qui ont toutefois rencontré un certain succès auprès du jeune public [12]. Pour ce faire, nous proposons d’opérer une distinction entre deux grandes catégories de film : les films à morale hypernomique et les films à morale anomique. Pour rappel, l’anomie est l’état d’une société caractérisée par une désintégration des normes qui règlent les comportements et assurent l’ordre social. On entend donc par films à morale hypernomique, les films dans lesquels le héros et le collectif héroïque se identifient complètement aux normes et aux institutions (églises, familles, écoles, travail, nation, législation, coutumes...) qui participent à la régulation et à la reproduction de l’ordre social. Quant aux films à morale anomique, ils se caractériseraient par une absence ou un manque d’identification et d’intégration par les protagonistes du film des normes qui règlent d’ordinaire les comportements et assurent l’ordre social. Dans ces films, les références morales et éthiques sont systématiquement transgressées, contestées, annihilées par les acteurs centraux (héros ou anti-héros). Les transgressions de la morale ordinaire sont généralement justifiées par un contexte catastrophique, par exemple de type post-apocalyptique.

Dans la catégorie des films à morale hypernomique, on pourrait regrouper des films proches de l’heroic fantasy, où les héros et les collectifs héroïques poursuivent une quête (Harry Potter, Le Seigneur des anneaux, Pirates des Caraïbes…) dont l’issue leur est toujours favorable… à terme, c’est-à-dire à la fin du cycle ou de l’épopée. Dans ces films, le bien l’emporte donc toujours sur le mal, même si l’opposition n’est pas systématiquement aussi tranchée. Les bons peuvent devenir pour un temps mauvais (comme dans Superman III ; ou Anakin Skywalker dans La Guerre des étoiles) et les mauvais peuvent connaître la rédemption, et donc passer du côté des bons, en accomplissant un acte altruiste, le plus souvent, juste avant de mourir. L’acte altruiste du méchant permet son changement d’identité et de statut. Le « mécha » se rattache alors au collectif héroïque par un sacrifice (rédempteur) au bénéfice du plus grand nombre. Ces films sont plutôt destinés (par les producteurs) à un (très) jeune public, ou de manière plus large à un public familial. En termes d’émotion, ces films amènent les spectateurs à s’échapper du réel grâce à une belle histoire, à une histoire fantastique, parfois issue d’un best-seller comme dans le cas de l’adaptation des aventures d’Harry Potter. Les spectateurs sont également transportés grâce à de belles images, de beaux acteurs, de belles musiques et de belles intrigues alimentées par une bande-son palpitante.

Parmi les films à morale hypernomique, on retrouve de manière récurrente le thème l’affiliation-désaffiliation. Les parents de Superman sont morts lors de la destruction de Krypton. Batman a vu l’assassinat de ses parents dans les rues de Gotham City. Harry Potter poursuit Lord Voldemort, mage noir responsable de la mort de ses parents. Le personnage de William Turner dans les Pirates des Caraïbes découvre que son père biologique était un pirate, ce qui l’amène à reconnaître son identité de pirate. Luke Skywalker dans Star wars ignore que son père est Anakin Skywalker. Dans le Roi Lion, le prince Simba est contraint à l’exil, car il croit être responsable de la mort de son père, le Roi Mufasa, assassiné par Scar...

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Dans les films de la première catégorie, les héros ont donc généralement perdu un ou plusieurs parents dans des circonstances dramatiques, causées par des personnes ou des évènements, que le héros aura pour quête de retrouver, de défier, de venger ou de surmonter. Ces films évoquent souvent des quêtes de ré-affiliation du héros par rapport à ses ascendants, généralement du côté paternel. A l’issue de la quête, le héros reçoit la confirmation d’une position sociale élevée (agrégation), souvent prophétisée dès la naissance ou durant les jeunes années. Cette structure mythique est assez classique. On la retrouve par exemple dans Sans famille (1878), un roman d’Hector Malot adapté en 1977 en dessin animé, Rémi sans famille (Rémi, enfant pauvre, kidnappé durant la petite enfance, est en fait l’héritier d’une riche famille). Ces histoires fonctionnent comme des miroirs dans lesquels jeunes et adultes peuvent se reconnaître assez facilement, surtout au regard de l’évolution des structures familiales dans les pays occidentaux : augmentation des familles monoparentales ou recomposées, éloignement géographique ou décès d’un ou des parents biologiques... Le thème de l’enfant pauvre fils ou fille de riches permet également aux spectateurs de s’échapper de l’ordinaire grâce à des rêves d’ascension sociale, d’aventures, de collectif, d’amis, d’émotion...

Sur le plan de la conscience et de la morale politique, ces films semblent défendre des valeurs chrétiennes modernes et laïcisées, tels que la solidarité, l’entraide, l’honnête, le respect de la parole donnée, mais aussi la sagacité, la ruse, l’humour... Ces films valorisent aussi l’autonomie des acteurs et leur capacité à prendre des initiatives, à entreprendre, à se prendre en main. Ces valeurs s’accompagnent d’une conception conservatrice et essentialiste de l’existence. Le héros est en effet souvent prédestiné (condamné par la prophétie) à devenir ce qu’il est, c’est-à-dire grand biologiquement et socialement. Dans les Pirates des Caraïbes, le personnage de Jack Sparrow énonce ainsi le code des pirates et sa morale conservatrice : « Tout homme qui ne reste pas à sa place, reste sur place ».

Par rapport aux films à morale hypernomique, on pourrait constituer une sous-catégorie. Celle-ci regrouperait les films dans lesquels l’action est importante, où le niveau de violence est plus ou moins élevé, et où les relations amoureuses et sexuelles des protagonistes occupent une place centrale dans l’intrigue. Dans les films de ce type, les héros manifestent à travers leurs comportements un attachement profond à une certaine vision du monde, de l’ordre social et de la morale politique que l’on pourrait caractériser de manichéenne et conservatrice. Ces films s’adressent généralement à un public plus âgé. Un certain nombre de films à grand succès comme Matrix Reloaded (2003 ; n°31), Men in Black (1997), Quantum of Solace (2008), pourraient être classés dans cette sous-catégorie. Récemment, j’ai également été interpellé par le fait que la RTBF et d’autres chaines de télévision programment apparemment de plus en plus de films ou de séries mélangeant les genres policier, fantastique, science fiction et fantasy. Ces films et séries sont relativement récents, même si on trouve parmi les séries programmées des réalisations plus anciennes remontant aux années quatre-vingt et nonante. Parmi les films diffusées par la RTBF, on peut citer des séries de science-fiction comme Battlestar Galactica (2004), Seaquest DSV (1993-1996), Earth 2 (1994-1995), ou à des séries plus proche du genre fantasy fantastique, à destination des plus jeunes, comme H2O II (2006), ou enfin à des séries se situant à la limite des genres policier et fantastique comme Life on Mars (2006), Eleventh hour (2008), ou Fringe (2008).

Enfin, une des caractéristiques remarquables des films à morale hypernomique est de proposer une vision assez conservatrice des rapports hommes-femmes, même si de plus en plus de films et de séries cherchent à proposer de nouvelles représentations des héroïnes. En effet, si les femmes continuent à jouer des rôles stéréotypés d’héroïne fragile, à sauver par le héros, elles occupent également de plus en plus souvent des rôles plus « virils »comme par exemple l’héroïne de Resident Evil. Cette dernière en plus d’être « très belle » (finesse des traits du visage, apparence physique correspondant aux canons de la beauté dans les sociétés occidentales), est une (super) femme disposant de capacités physiques exceptionnelles. Ce modèle d’héroïne relativement indépendant des hommes est de plus en plus mobilisé par les réalisateurs. On pourrait y voir une manière de dépasser les clichés sexistes véhiculés traditionnellement par les films à morale hypernomique, mais on pourrait également y voir la simple addition des stéréotypes traditionnels de la masculinité et de la féminité. L’héroïne de Resident Evil se bat ainsi comme, ou mieux, qu’un homme, tout en étant vêtue de porte-jarretelles « affriolant » et « sportif ».

Parmi les films à morale anomique, on retrouve des œuvres proches de la science-fiction, de l’anticipation, du fantastique et de l’horreur. Dans ces films, l’issue n’est jamais vraiment positive, les figures héroïques n’arrivent pas à juguler la catastrophe, à vaincre le mal de manière définitive, car le bien et le mal se chevauchent, s’inversent, se contaminent. On retrouve assez peu de films de ce type dans le hit parade des 50 . Cela pourrait s’expliquer par le fait que ces films du hit parade des 50 s’adressent surtout à un public familial. Ces films semblent le plus souvent loués dans des vidéothèques ou téléchargés sur internet. Les héros dans cette catégorie de film disposent généralement de qualités exceptionnelles qui les aident à repousser, à éviter la catastrophe, mais seulement de manière provisoire. Le public de ce type de film semble, a priori, plutôt composé de jeunes adultes et est majoritairement masculin [13] . Sur le plan des émotions, le public expérimente à travers ces films des sentiments de peur et d’angoisse, plus ou moins morbides. Les comportements généralement proscrits par les institutions (tuer, voler, mentir, tricher…) sont souvent légitimés et normalisés. Cette dernière caractéristique rapproche parfois ces films d’œuvres plus autonomes, plus ambitieuses, moins préoccupées par les règles de maximisation du profit de l’industrie cinématographique (happy ending ou adaptation du degré de violence au public cible). Comme nous l’avons relevé plus haut, le jeune public apprécie de plus en plus les films violents. En examinant les films ayant rencontré un grand succès auprès du jeune public ces dernières années, on est surpris par la fréquence des œuvres à morale anomique. Je pense plus particulièrement au renouveau des films d’horreur et de zombies.

Pour rappel, c’est en 1968 que sort le premier film de zombie de George Romero La nuit de morts vivants. Ce film-culte est marqué par les convictions politiques du réalisateur. L’acteur principal du film est en effet un jeune afro-américain (cf. contexte ségrégationniste de l’époque) réfugié dans une maison avec un petit groupe de rescapés qui subissent les assauts de zombies. Certains commentateurs du film ont aussi interprété l’attaque des zombies comme une métaphore de la guerre du Vietnam. Dans des films plus récents, on retrouve ce rapprochement entre militaires et zombies.

Par exemple, dans Resident Evil (2007), une firme pharmaceutique met au point un procédé pour fabriquer des soldats dociles à partir de zombies. D’autres films récents ont également mis en avant la figure du militaire nazi zombie : Radioactive nazi zombies must die (2001), Johnny Juno versus the zombie reich (2005), The Da Vinci durse/ Dead knight (2006), War of the dead (2006), Outpost (2008). Les rapprochements entre la figure du zombie et celle militaire écervelé semblent assez naturels. A cet égard, il est intéressant de relever que les personnages de zombie ont été introduits dans la culture populaire américaine lors de l’occupation militaire d’Haïti par les Etats-Unis (1915-1934). On remarquera également que le renouveau des films de zombies est concomitant des guerres d’Irak et d’Afghanistan. On pourrait donc voir dans ces films une manière de formuler des critiques radicales, plutôt non-autorisées en période de guerre, à l’égard d’un bellicisme ambiant qui décervèle (« Si vous n’êtes pas avec nous, vous êtes contre nous »).

En 1978, dans Zombie, Dawn of the dead, Romero s’attaque à la société de consommation. Un des personnages du film explique ainsi que si les zombies se rassemblent autour du centre commercial, c’est parce que le pouvoir d’attraction du lieu continue à s’exercer sur eux. Dans Chroniques des morts-vivants (2008), le dernier film de Romero, le réalisateur porte un nouveau regard critique sur les médias de masse. Ces différents éléments montrent qu’il existe étrangement une tradition de critique politique dans bon nombre de films de zombies.

Dans ces films, mais aussi dans d’autres films d’horreur, de science fiction ou d’anticipation, les situations catastrophiques sont en effet souvent des conséquences plus ou moins lointaines de décisions politiques funestes. Ces décisions sont couramment le fait d’élites politiques, militaires, scientifiques ou économiques.

Dans Dance of dead (2008), le réveil des morts vivant est ainsi la conséquence d’une fuite dans une centrale nucléaire (critique des élites scientifiques et politiques et critique de l’énergie nucléaire). Le virus qui transforme la population en zombies dans I’am a legend (2007) est le résultat de manipulations génétiques qui devaient normalement permettre de guérir le cancer (critique des élites scientifiques et critique des conséquences des manipulations génétiques). Le film Hostel raconte l’histoire de trois jeunes tombés entre les mains d’un groupe criminel qui kidnappe des personnes pour les livrer à des riches hommes qui payent pour les torturer et les tuer (critique des élites économiques et critique du pouvoir de l’argent). Dans La colline a des yeux (2006), les protagonistes sont pris en chasse par une famille de mutants victimes d’irradiations nucléaires (critique du « complexe militaro-industriel » et critique des conséquences à long terme des essais nucléaires).

De manière plus profonde, à côté de la critique des élites, on voit se dégager deux grands thèmes à travers ces films à morale anomique. Le premier renvoie à une opposition entre d’une part une Amérique urbaine, démocrate, peu soucieuse de Dieu, cosmopolite et cultivé, et d’autre part, une Amérique rurale, républicaine, très soucieuse de Dieu, nationaliste et inculte. Ce thème se retrouve de manière récurrente dans les films d’horreur. Les protagonistes soumis à la catastrophe ou au monstre sont généralement jeunes, beaux et belles, plutôt étudiants, plutôt habitants des villes, pourvus de capitaux au sens large. Ces protagonistes se retrouvent par choix ou par accident dans un coin rural des Etats-Unis, éloigné de la « civilisation », où ils sont confrontés à la « barbarie ». Citons à titre d’exemple, Massacre à la tronçonneuse : Le commencement (2007), Détour mortel (2003), ou bien encore Vendredi 13 (2009). Dans Massacre à la tronçonneuse : Le commencement ? par exemple, on voit la famille Hewitt prononcer les grâces juste avant de manger une soupe faite de chair humaine (critique de l’hypocrisie des milieux religieux). Cette opposition est sans doute nourrie par le vieux clivage « Nord-Sud », mais aussi par le contexte politique étasunien des ces dernières années. On pourrait en effet faire l’hypothèse que dans ce contexte particulier, les réalisateurs, qui sont plutôt démocrates, ont cherché à porter, dans une certaine mesure, un regard critique sur l’évolution politique des Etats-Unis à travers la réalisation de films d’horreur et de science fiction.

L’autre thème qui me semble essentiel parmi les films à morale anomique, c’est celui de la contamination, du virus. Dans les films de zombies, ce thème est central. Quels est l’origine du virus (du mal) qui transforme les morts en zombies ? Comment se transmet la maladie ? Comment favoriser ou empêcher la diffusion du mal ? Ce thème s’inscrit évidemment dans le contexte de l’explosion des innovations technologiques dans les domaines de l’information et de la communication (internet, virus, piratage et machine zombie, blogs, Facebook). Le thème du virus est également d’actualité depuis les années quatre-vingt avec l’apparition du virus du sida, ainsi qu’avec les alertes concernant le virus H1N1 de ces dernières mois. Dans ces films, les concepts de virus et de contamination peuvent toutefois se présenter sous un jour plus positif comme dans I am a lengend (2007). Le héros de ce film, Robert Neuville, énonce ainsi sa morale de vie en faisant référence à Bob Marley : « Il (Marley) avait un crédo. C’était presque un concept de virologiste. Il pensait qu’on pouvait guérir le racisme et la haine, vraiment les guérir, en injectant de l’amour et de la musique dans l’existence des gens. Un jour, il devait participer à un concert pour la paix. Des types armés sont venus chez lui, et lui ont tiré dessus. Le surlendemain, il est monté sur scène, et il a chanté. Quelqu’un lui a demandé pourquoi ? Il a répondu : Les gens qui essaient de rendre le monde plus mauvais ne prennent jamais de congés, comment le pourrais-je ? ».

Dans nombre de films d’horreur, le politique est en creux. Elle n’apparaît que très rarement de façon explicite. La vision politique des réalisateurs et des scénaristes peut par exemple s’exprimer à travers la manière de représenter la police, institution mise en place par les Etats et dépositaire de la violence légitime. Dans les films d’horreur comme Vendredi 13, la police est cependant souvent incapable de protéger la population. Lorsque des policiers essaient d’aider les victimes, ils se font très vite assassiner. Les protagonistes sont ainsi contraints de s’en sortir sans l’aide de l’Etat et de ses institutions (critique de l’Etat ou du trop peu d’Etat, valorisation ou critique de l’individualisme, du darwinisme social, du « strangle for life »). Un autre exemple de l’expression du politique dans les films d’horreur est lié à l’ordre des décès dans le cours de la narration. Par exemple, dans La nuit des morts vivants (1968) le héros afro-américain est le dernier survivant, mais il est abattu par la police, alors que le wasp (white anglo-saxon protestant) égoïste et borné est relativement vite assassiné par les zombies.

Les films d’horreur présentent également des similitudes avec la télé-réalité. On pourrait ainsi voir les protagonistes des films d’horreur comme les objets d’une expérimentation menée par le scénariste et le réalisateur : on soumet un groupe de jeunes, heureux et naïfs, pleins d’entrain à des situations catastrophiques, innommables, inconcevables. Il s’agit en quelque sorte de tester leurs résistances et leurs réactions dans une situation « impossible ». Comment réagirait un groupe de jeunes face à ce type de situation ? Comment chacun réagirait-il ? Plutôt solidaire ou plutôt individualiste (darwinisme social : se sauver au détriment des autres), comme dans le film Sauw (2004).

Pour conclure, il me semble nécessaire de continuer à s’interroger sur les goûts médiatiques et l’impact des médias de masse sur le jeune public. Il est en effet assez difficile pour l’instant d’estimer l’impact réel des médias de masse sur les différentes catégories de jeunes. Une des raisons de cette difficulté est liée, selon Divina Frau-Meigs, sociologue des médias, au fait que la recherche sur la réception des médias auprès du jeune public n’est pas très développée en Euope, contrairement à l’Amérique du Nord. Frau-Meigs explique en partie ce contraste par un manque d’incitation des pouvoirs publics.

On dispose toutefois de quelques études particulièrement intéressantes comme celle menée en 2006 par des chercheuses de l’Université de Liège. Cette recherche portait sur l’intégration par les jeunes des stéréotypes sexistes véhiculées par les médias. Un des résultats assez interpellant de cette recherche est qu’apparemment « l’image de soi (des jeunes) varie en fonction des programmes préférés : plus celui-ci sera stéréotypé, moins l’estime de soi sera bonne » [14]. Les chercheuses de l’Université de Liège observent également que l’estime de soi diminue avec l’augmentation de la consommation télévisuelle.

Une dernière piste de recherche concerne les films d’anticipation. Ce genre cinématographique présente en effet l’intérêt de révéler les croyances politiques de l’époque. Parmi ces croyances figurent des hypothèses (des scénarios) au sujet des catastrophes qui pourraient survenir dans un futur plus ou moins proche. On peut y voir l’expression des doutes de nos contemporains sur l’avenir de l’humanité (catastrophes écologiques, épidémies, catastrophes liées à des expérimentations scientifiques, dictatures technologiques, déliquescence des normes éthiques dans un monde post apocalypse). Par rapport à ces œuvres d’anticipation, il faudrait se demander, pourquoi dans la plupart de ces films, à l’exception peut-être de L’An 01 (1973), l’avenir commence toujours mal ? Est-ce que l’Age d’or est définitivement derrière nous ?

[1« Jeunes » est une catégorie fourre tout qui ne facilite pas les distinctions entre jeunes issus de classe sociale, de genre ou de contextes différents. Comme l’écrit Bourdieu « l’âge est une donnée biologique socialement manipulée et manipulable ; et le fait de parler des jeunes comme d’une unité sociale, d’un groupe constitué, doté d’intérêts communs, et de rapporter ces intérêts à un âge défini biologiquement constitue déjà une manipulation évidente. Il faudrait au moins analyser les différences entre les jeunesses, ou pour aller vite, entre les deux jeunesses. Par exemple, on pourrait comparer systématiquement les conditions d’existence, le marché du travail, le budget temps, etc., des « jeunes » qui sont déjà au travail, et des adolescents du même âge (biologique) qui sont étudiants : d’un côté les contraintes, à peine atténuées par la solidarité familiale, de l’univers économique réel, de l’autre, les facilités d’une économie quasi ludique d’assistés, fondée sur la subvention, avec repas et logement à bas prix, titres d’accès à prix réduits au cinéma, etc ». ; P. Bourdieu, Questions de sociologie, Ed. Minuit, Paris, 1984, p. 145.

[2C. Dizier, M. Nibona, I. Willems, La télévision, le sexisme, les jeunes : une relation complexe, Institut des Sciences Humaines et sociales, ULg, Liège, 2006, p.11. Cette recherche a été menée en 2006 par l’Université de Liège auprès de 1.500 jeunes de la Communauté française âgés de 8 à 18 ans.

[3E. Claes, C. Decleire, Y. Dejaeghere, S. Fiers, M. Hooghe, E. Quintelier, Etude jeunesse 2006 : Un premier portrait des opinions des jeunes de seize ans, KU Leuven, Leuven, octobre, 2006, p. 17. Cette enquête a été réalisée en 2006 sur toute la Belgique auprès de 6.285 jeunes de 16 ans.

[4E. Claes, C. Decleire, Y. Dejaeghere, S. Fiers, M. Hooghe, E. Quintelier, Ibidem, p. 18.

[5C. Dizier, M. Nibona, I. Willems, Ibidem, p. 11.

[6Ibidem.

[7Ibidem.

[8D. Frau-Meigs, Les goûts des jeunes : décalages français entre réception, (auto)régulation et éducation, Union nationale des associations familiales, avril 2004, p.3.

[9Sur Wikipedia : « Cette liste rassemble les résultats fournis par les majors américaines concernant les recettes provenant des exploitations nationale et internationale de leurs films. Elle ne prend pas en compte les chiffres de la fréquentation des blockbusters indiens, chinois ou soviétiques, qui hier ou aujourd’hui encore rivalisent à égalité avec les productions hollywoodiennes. Elle prend en compte uniquement la vente des billets et n’inclut pas tous les revenus secondaires (vente de produits dérivés, droits télévisés…) qui sont parfois très importants. Les chiffres sont en dollars américains et ne sont pas corrigés en fonction de l’inflation ». La non prise en compte de l’inflation avantage évidemment les nouveaux films (le prix du billet est plus élevé) et désavantages les anciens ».

[10Ces films sont en effet visionnés par d’autres publics que le public « jeune ». La liste ne nous renseigne pas non plus sur l’audience, et donc la popularité, des films en dehors des salles (TV, DVD, internet...).

[11La fantasy ou fantaisie est un genre littéraire et cinématographique situé à la croisée du merveilleux et du fantastique, qui prend ses sources dans l’histoire, les mythes, les contes et la science-fiction.

[12Pour identifier ces films, nous nous appuyons essentiellement sur l’offre de films en DVD dans les vidéothèques de quartiers populaires de Bruxelles, ainsi que sur les appréciations par des gérants de vidéothèque concernant les films les plus populaires auprès de leurs jeunes clients.

[13En discutant à ITECO, une collègue nous disait avoir regardé à un moment de son adolescence un certain nombre de films d’horreur. Une autre collègue nous expliquait aussi que sa fille et les amis de celle-ci se retrouvaient de temps en temps pour regarder des films d’horreur « gore » comme le film australien Sauw (2004, le nom de ce film au Québec est Décadence !). Ce film tourne autour des expériences d’un psychopathe qui enlève des personnes pour les soumettre à des machines infernales afin de tester, entre autres, leur instinct de survie (darwinisme biologico-social).

[14C. Dizier, M. Nibona, I. Willems, Ibidem, p. 96.