Agrocarburants versus réforme agraire au Brésil

Mise en ligne: 29 novembre 2007

La fièvre des agrocarburants qui s’empare du Brésil a des répercussions inquiétantes sur la concentration des terres et la souveraineté alimentaire, par Milena Merlino

Depuis près de trente ans, le Mouvement des paysans Sans Terre (MST) au Brésil mène une lutte acharnée contre une injustice fondamentale que traduisent de manière laconique ces statistiques : 1% des propriétaires ruraux disposent de 46% des terres. Ces chiffres sont en corrélation directe avec la pauvreté endémique qui frappe 29% de la population de ce pays. La réforme agraire constitue, aux yeux du MST, un passage obligé pour venir à bout du fléau de la faim menaçant quotidiennement 52 millions de personnes. Mais le combat que mène ce mouvement paysan s’annonce plus ardu dans les mois et les années à venir. En effet, la fièvre des agrocarburants qui s’empare des gouvernements, dont celui de Lula, n’est pas sans avoir des répercussions inquiétantes sur la concentration des terres et la souveraineté alimentaire au Brésil, tout comme dans d’autres pays. Le MST tire la sonnette d’alarme...

« Pour nous, c’est clair, affirme José Cláudio da Silva, responsable du secteur Environnement du MST. Avec les agrocarburants, nous nous trouvons face à un véritable processus de recolonisation ». Les pays industrialisés ne disposant pas des surfaces agricoles suffisantes, ils se tournent vers Sud, et entre autres le Brésil, pour développer des monocultures de maïs, soja et canne à sucre qui permettront la production de ces combustibles alternatifs.

Il est vrai que le Brésil fait figure de pionnier en la matière. Les premières recherches relatives à la production d’éthanol datent de 1925 dans ce pays. Elles ont débouché dans les années septante sur le programme ProAlcool lancé dans le sillage du premier choc pétrolier. L’objectif était, bien entendu, de limiter les importations de pétrole en développant la production d’éthanol comme additif à l’essence. Des distilleries ont donc été annexées aux usines de sucre à cette fin et, de plus en plus, ce carburant alternatif a eu le vent en poupe, porté par le deuxième choc pétrolier, les incitants fiscaux et plus récemment les préoccupations énergétiques que l’on sait.

L’engouement est loin de prendre fin puisque le Brésil, qui dispose actuellement de 336 distilleries de ce type, prévoit d’en mettre sur pied 73 de plus d’ici 2012, ce qui portera leur nombre total à 409. Poussée par l’accord de coopération signé en mars 2007 par Lula et George Bush, la vague des mal nommés « biocarburants » propulse le Brésil au rang de chef de file mondial en termes de production d’éthanol. Et l’agrobusiness de se frotter les mains face à la perspective de nouveaux bénéfices plantureux... Un bel enthousiasme qu’est loin de partager le MST qui lorgne avec inquiétude sur les conséquences environnementales et humaines d’une telle orientation.

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Biocarburants ou agrocarburants ?

« Avant tout, cessons de parler de biocarburants, insiste Cláudio. Même si ce combustible est d’origine végétale, cette appellation ne se justifie en rien. Sans quoi, ajoute-t-il en souriant, on pourrait tout aussi bien parler de biomargarine ou que sais-je... Quel sens cela a-t-il, sinon pour le monde du marketing qui tente, derrière ce terme, de jouer sur la corde sensible des préoccupations environnementales pour promouvoir un nouveau combustible ? ». La première raison est manifestement économique à l’heure où nombre de pays industrialisés, tels que les Etats-Unis, souhaitent limiter leur dépendance au pétrole. Il serait effectivement étonnant d’imaginer qu’un pays qui a refusé de ratifier le traité de Kyoto se prévale soudain de la lutte contre le réchauffement climatique par le biais de combustibles faussement verts.

Et l’environnement, alors ?

Mais, les agrocarburants représentent-ils vraiment une alternative intéressante en termes de préservation de l’environne
ment ? Le MST pointe des problèmes apparaissant à diverses étapes du processus de production. Ainsi, chaque litre d’éthanol produit génère 12 à 13 litres de vinasse, une substance pouvant être utilisée comme engrais, mais hautement polluante pour les nappes phréatiques et les cours d’eau. Toutefois, indépendamment de ce fait, c’est véritablement le modèle de production qui est critiqué par le mouvement paysan brésilien. Quel que soit le type d’agrocarburant évoqué (éthanol ou agrodiesel), il est généralement issu de la monoculture, schéma de production extrêmement vorace en engrais qui, outre le fait qu’ils sont polluants, sont eux-mêmes fabriqués à partir de combustibles fossiles. De plus, la monoculture est pratiquée par de grandes entreprises agricoles qui visent avant tout la maximisation de leurs propres bénéfices par l’exportation, sans se préoccuper de la biodiversité que préserve au contraire une agriculture familiale diversifiée et davantage pourvoyeuse d’emplois.

En dépit de ces questionnements importants, le gouvernement brésilien est pourtant bien décidé à maintenir le cap. Avec 17 milliards de litres d’éthanol produits en 2006, le Brésil se profile comme le numéro un mondial en la matière. Mais pour en arriver là, 425 millions de tonnes de canne à sucre ont été nécessaires, cultures qui ont occupé un territoire équivalent à celui du Benelux et du Royaume Uni. « Et à présent, le gouvernement brésilien veut multiplier cette superficie par cinq, s’exclame Cláudio. Imaginez le désastre écologique et la pollution lorsque l’on sait qu’à l’heure actuelle les véhicules travaillant pour l’agriculture sont responsables de 40% des émissions de CO² dans l’atmosphère brésilienne ! ».

Souveraineté alimentaire et réforme agraire

Et en tant que porte-drapeau de la réforme agraire et des droits des petits paysans, le MST avance d’autres arguments. « Nous pensons, explique Cláudio, que la pression des agrocarburants aggravera les problèmes sociaux du Brésil. En effet, les terres qui auraient pu être disponibles pour la réforme agraire risquent maintenant de passer aux mains de multinationales. Dans certaines régions, la seule possibilité d’emploi des paysans sera donc de se faire engager dans ces cultures de canne à sucre et parfois, dans des conditions de travail extrêmement pénibles, frisant l’esclavagisme. Pour gagner 160 euros par mois, ces travailleurs doivent couper entre dix et quinze tonnes de canne par jour, encourant des risques tels que des mutilations ou un épuisement total au vu de l’effort exigé, voire la mort pour certains ». De plus, moins de paysans pourront se consacrer à des cultures vivrières et parallèlement, la quantité de terres qui pourraient être destinées à celles-ci diminuera, mettant en péril la souveraineté alimentaire d’un pays déjà touché par la faim. Conséquence inévitable, les prix des denrées alimentaires risquent de flamber, ce qui compliquera grandement l’accès à ces produits pour les populations pauvres.

De préoccupante, la situation risque même de tourner à l’absurde. En effet, l’agrodiesel, pour être utilisé, est actuellement additionné au diesel fossile. Le Brésil veut que la proportion de cet additif passe à 20% dans les carburateurs d’ici 2012. « Mais si tous les pays qui consomment aujourd’hui du diesel envisageaient de faire de même, il faudrait pratiquement disposer d’une autre planète pour produire les cultures nécessaires !, ponctue Cláudio. Nous manquerons donc rapidement d’espace : ce commerce n’est donc pas rationnel ».

Le Mouvement redoute également les complications judiciaires dans le cadre de la réforme agraire. Pourquoi ? La loi brésilienne établit que la propriété de terres n’est pas absolue, mais conditionnée. Toute terre doit remplir une fonction sociale et les limitations au droit de propriété sont de trois ordres : les terres doivent être productives, les droits des travailleurs doivent y être respectés, de même que l’environnement. Dans le cas où ces conditions ne sont pas réunies, les terres peuvent être expropriées et l’Etat a alors le devoir de les destiner à la réforme agraire. Mais dans le cas des agrocarburants, les paysans, pour faire valoir leur droit à une terre, se trouveront de plus en plus souvent face à des multinationales et non, comme par le passé, à un grand propriétaire terrien qui délaissait fréquemment une partie de ses terres car étant dans l’impossibilité de cultiver d’énormes étendues. « Il est plus difficile de se battre contre des multinationales qui constitue un ennemi moins visible en quelque sorte, commente Cláudio. De plus, l’agrobusiness a les moyens de cultiver des étendues plus importantes, et cela rend donc l’expropriation plus difficile ». Une campagne qui s’annonce ardue...

Un modèle énergétique décentralisé

Fort de ces arguments, le MST mène donc campagne contre les agrocarburants, entreprise qui est loin d’être aisée dans un pays où les moyens de communication répondent aux intérêts de l’oligarchie. Le mouvement organise donc la mobilisation au travers de rencontres nationales, de la sensibilisation des petits agriculteurs et diffuse l’information à travers ses propres publications ou dans la presse alternative. « L’année 2008 marquera une étape importante pour notre pays puisque se tiendront les élections municipales qui ont une influence directe sur les élections fédérales, explique Cláudio. Dans les mois à venir, le MST prévoit donc de multiplier les débats sur ce thème, d’approcher les candidats et d’étudier leurs propositions ».

Entendons-nous bien : le MST n’est pas radicalement opposé au combustible vert. Il préconise toutefois que l’éthanol et le diesel agricole soient produits sous le contrôle des travailleurs paysans dans le cadre du schéma de la polyculture. En aucun cas, ils ne doivent constituer une menace pour la souveraineté alimentaire.
« Bien entendu, la question énergétique est importante, conclut Cláudio. Nous devons trouver des alternatives à l’heure où les combustibles fossiles se raréfient. Mais il est essentiel aussi que nous repensions nos modes de consommation : pourquoi ne pourrions-nous pas opter davantage pour les transports publics, exploiter davantage les voies fluviales là où c’est possible ? ». Enfin, le MST défend l’idée d’un modèle énergétique décentralisé, adapté aux besoins, caractéristiques et potentialités locales et régionales et propose que la production et la gestion de l’énergie se fassent via de petites usines appartenant à des coopératives ou communautés, toujours sous le contrôle de paysans et travailleurs.

Encore une fois, le Mouvement des sans terre aura à mener un rude combat contre les intérêts financiers et les multinationales dont l’appétit est aiguisé par la manne que promettent les agrocarburants. Mais ne nous y trompons pas : cette bataille n’est pas que celle du MST ou des petits paysans brésiliens. Plus que jamais, c’est l’interdépendance entre le Nord et le Sud qui transparaît au travers de cette problématique et cela devrait nous interpeller tous.