La Chine et l’Inde changent la face du monde

Mise en ligne: 29 novembre 2007

Développement rime-t-il avec
environnement ? Cela dépend de la langue... A moins d’une inversion de tendance, la détérioration de
l’environnement peut devenir un
obstacle majeur au développement
de la Chine et de l’Inde, par Annick Honorez et Xavier Guigue

Y a-t-il un sens de parler de décroissance en Europe quand 40% de la population mondiale est indienne ou chinoise et que bon nombre d’entre eux entrent de plein pied dans la société de consommation ? Le développement de ces pays a déjà et aura un impact impressionnant sur l’avenir du monde. On ne pouvait pas faire un dossier sur la décroissance sans les mentionner. Mais, comme le sujet est immense et complexe, nous recommandons vivement la lecture des dossiers sur lesquels nous nous sommes appuyés.

Un aperçu chiffré

« Si 10% des 60 millions de personnes vivant au Royaume-Uni choisissent de réduire leur consommation énergétique de 1 % par an, leur action sera à peine perceptible à l’échelle mondiale. Mais si 10% du 1,3 milliard de Chinois profitent de leur prospérité croissante pour accroître leur consommation énergétique de 1 % par an (en achetant une voiture, en mangeant plus de viande ou en acquérant un appartement plus grand) alors, le monde devra prendre garde. Une telle option affecterait autant les Européens que les Chinois ».

Economie

Le taux de croissance moyen de la Chine a doublé en dix ans La Chine produisait 320 mille voitures en 1995 et 2,6 millions en 2005. Cette même année, la Chine a utilisé 26% de l’acier brut, 32% du riz, 37% du coton et 47% du ciment produit dans le monde.

Pourquoi cette croissance ? L’envolée économique de la Chine et de l’Inde ne s’appuie pas sur leurs ressources naturelles qui sont modestes per capita mais sur des décennies d’investissement dans leurs ressources humaines, et notamment dans leurs élites. Par exemple, l’Inde peut se prévaloir de 2.4 millions de jeunes cadres en finance et comptabilité contre 1.8 million de professionnels aux Etats-Unis. La Chine compte 1.7 million de diplômés contre 700 mille aux Etats-Unis.

Exemples

L’essor de Bengalore, en Inde a été marqué par des entreprises basées aux Etats-Unis et leurs dirigeants expatriés d’origine indienne. Mais aujourd’hui, les entreprises indiennes développement leurs propres modèles opérationnels ultra compétitifs, tirant avantage des salaires relativement bas, d’une maîtrise de l’anglais largement répandue, d’un nombre élevé de scientifiques et d’ingénieurs et d’un décalage horaire qui permet aux entreprises indiennes de proposer aux entreprises basées en Californie des services en continu.

La réussite économique de la Chine a été construite sur base de la forte croissance de son industrie manufacturière, des simples vêtements aux équipements électroniques les plus sophistiqués. La qualification et la discipline des travailleurs sont aussi attrayantes, de même que la qualité des infrastructures et l’ampleur des opérations envisageables en Chine.

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Avec l’entrée de la Chine et de l’Inde dans l’économie mondiale, la force de travail potentielle a plus que doublé sur le marché mondial. Tant les pays développés que ceux en développement connaissent des pressions à la baisse sur les salaires, entraînant une érosion des classes moyennes dans les pays les plus avancés et un ralentissement de la croissance.

Environnement

« Cinq des villes les plus polluées au monde sont chinoises ; la pluie acide tombe sur un tiers du territoire ; la moitié de l’eau de sept des plus grands fleuves chinois est totalement inutilisable ; un quart de la population n’a pas accès à l’eau potable ; un tiers de la population urbaine respire un air contaminé ; moins d’un cinquième des déchets des villes est traité d’une manière écologiquement soutenable », selon Pan Yue, ministre adjoint de l’environnement en Chine.

L’Inde s’est dotée de la quatrième industrie éolienne mondiale, la plus importante des pays en voie de développement. Les projets en cours dans ces pays pourraient bien en faire les champions des énergies renouvelables dans les cinq à dix années à venir, surclassant les systèmes énergétiques qui prédominent actuellement dans les pays riches.

Population

Près de deux tiers des populations indienne et chinoise vivent en milieu rural avec des revenus inférieurs à mille dollars par an. Mais le mouvement migratoire vers les villes s’accélère. L’Inde compte déjà 35 villes de plus d’un million d’habitants. Delhi et Mumbai comptent plus de trente millions d’habitants chacune, ce qui, ensemble, équivaut à la population du Royaume Uni.

Ressources

La Chine possède 8% des réserves mondiales d’eau douce pour répondre aux besoins de 22% de la population mondiale et la moitié du pays est déjà en voie d’assèchement. Sur les vingt villes les plus polluées au monde, 16 sont chinoises

A moins d’une inversion du processus, la détérioration de l’environnement peut devenir un obstacle majeur au développement de la Chine et de l’Inde.

La Chine utilise actuellement un quinzième du pétrole consommé aux Etats-Unis et l’Inde un trentième. Si les deux pays ne devaient atteindre, ne serait-ce que la moitié de la consommation nord-américaine dans les prochaines décennies (le niveau actuel du Japon), ils consommeraient cent millions de barils par jour. Or, en 2005, la consommation mondiale atteignait 85 millions de barils par jour.

Le consommateur chinois consomme en moyenne aujourd’hui deux fois plus de céréales directement ou sous forme de produit d’élevage qu’en 1980, même si la consommation semble plafonner. Si la prospérité du pays devait provoquer une multiplication par deux de la consommation de céréales par personne pour se rapprocher du niveau européen, la Chine aurait besoin de l’équivalent de 40% de la production céréalière mondiale.

Contrastes

A quelques lieues des tours de Bengalore ou de Shanghai, 8oo millions d’Indiens et 600 millions de Chinois vivent encore avec moins de deux dollars par jour.

Défis

Sunita Narain, directrice du Centre pour la science et l’environnement à New Delhi, explique que l’Inde est une démocratie forte et que le mouvement écologiste y est très actif. Les communautés locales et les populations les plus pauvres se mobilisent pour contester des projets qui dégradent leurs conditions de vie. Cela ne se fait pas sans heurts et le gouvernement cherche à contrôler la démocratie, tandis que certains médias, rachetés par les grands groupes financiers perdent de leur vigilance.

Sunita Narain précise que le cas est aussi unique vu le contexte historique : La croissance des pays dit développés s’est bâtie sur un lourd passé colonial, direct pour certain ou indirect pour d’autres, à l’époque où le pétrole ne coûtait rien et sans tenir compte des coûts à venir en matière de dégradation de l’environnement. Ce type de croissance, que les partisans du « rattrapage du retard du tiers monde » défendaient, amène à l’impasse et aujourd’hui, toujours selon Sunita Narain, l’Inde n’a pas les disponibilités nécessaires pour « polluer d’abord et nettoyer ensuite » comme se le sont autorisés, au dépens de la planète, l’Europe, le Japon ou les Etats Unis. L’Inde sait qu’elle subira les conséquences dramatiques des désordres climatiques : les ressources en eau, la sécurité alimentaire, de nombreuses zones côtières sont gravement menacées. Elle doit donc trouver des solutions originales. Sunita Narain avance deux exemples : Au sein de la Fédération indienne, une maîtrise par les populations les plus pauvres des richesses dont elles disposent sur les territoires où elles vivent. Et des moyens pour investir dans la paysannerie, pour maintenir vivant le travail dans l’agriculture et les campagnes et répondre aux besoins de l’Inde.

La deuxième proposition rejoint les analyses de Marcel Mazoyer, président du Comité du programme de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, FAO. Il affirme que l’accès aux techniques productivistes de l’agriculture n’est plus possible pour la moitié des paysans du monde : trop coûteux, trop dangereux, trop créateur d’exode rural. A l’heure où l’énergie, la création d’emploi et l’innovation technique dans ce domaine coûtent très cher, le schéma modernisateur amène à la crise. Trouver ou choisir des moyens de production plus économes et plus autonomes est la voie à défendre, et c’est celle qui redonnera du pouvoir et de la richesse aux paysanneries.

Mais ces perspectives ne sont possibles que si environnement et développement vont de pair. « Il est évident que le défi qui s’offre à nous, c’est de trouver un équilibre entre le besoin de conservation de la nature et le besoin de se développer... Or les pays riches gèrent leurs questions environnementales sans se préoccuper des autres... Le développement durable doit reprendre les problèmes et les préoccupations des pays du Sud... » . Elles ne sont possibles que si les règles des échanges et du commerce sont équitables, à commencer par la suppression des aides qui permettent d’exporter à bas coup des productions agricoles déstructurant les paysanneries indiennes.

L’Inde passe du statut de puissance régionale à celle de puissance internationale. Pourra-t-elle, voudra-t-elle faire entendre une autre voix à l’extérieur et conjuguer démocratie, écologie et solidarité à l’intérieur ?

Dans les deux pays, l’Inde et la Chine, de vives discussions sont menées à tous les niveaux pour identifier la meilleure voie à suivre. Des exemples montrent que les idées créatives en faveur du développement durable peuvent permettre de dépasser des modèles inadaptés et d’éviter les erreurs passées des pays industrialisés.

Alors, décroissance ou croître autrement et ensemble ? En tout cas, pour ne pas désespérer devant certains chiffres et scénarii catastrophe, continuons à croire en la positivité et en l’inventivité des êtres humains.

Sources : Enjeux internationaux, n°15, Chine, Inde, Brésil, l’impact ; L’état de la planète 2006, Gros plan sur la Chine et l’Inde, Institut Worldwatch ; ainsi que du supplément du Monde du 30 mai 2007.