Le coût social des agrocarburants et le cas de la palme africaine en Colombie

Mise en ligne: 29 novembre 2007

Extraits du récit d’une expérience vécue auprès des paysans colombiens dépouillés de leurs terres pour les plantations de palme africaine destinées aux agrocarburants, par François Houtart

En Colombie le narco-trafic est présent partout. Les paramilitaires vivent du narco-trafic. Les militaires sont souvent impliqués également et la guérilla lève des impôts sur le trafic de drogue, pour pouvoir subsister. Des membres de la Commission Justice et Paix nous disent : le narco-trafic a pénétré toute la société colombienne. Une partie importante des investissements que l’on voit dans les constructions urbaines de Bogota ou de Medellín, proviennent en fait de cette source. Le gouvernement, aidé par les Américains, détruit des cultures de coca, surtout dans les zones montagneuses et éloignées des villes, par voie de fumigation, mais cela ne s’avère guère efficace et par contre, cela produit des effets écologiques désastreux. On s’attaque aux petits paysans qui, souvent déplacés de leurs cultures traditionnelles, n’ont plus d’autres moyens d’existence, mais les grands trafiquants parviennent à se faire une place dans la société.


La grande route qui mène vers
Medellín et qui traverse, à perte de vue, des élevages extensifs, s’étendant sur des milliers d’hectares. Le bétail est dispersé et relativement peu nombreux. Nous allons passer seize barrages militaires au cours des deux jours, signe de la militarisation de la région. A deux d’entre eux, nous devrons décliner nos identités. Les jeeps s’engagent ensuite dans des chemins de campagne, où l’on voit le long des routes des implantations nouvelles de petites maisons de bois de chaume et de taules.

Ce sont des groupes de famille de paramilitaires, provenant d’autres régions. Après environ 75 km, nous arrivons dans la zone de la palme africaine. Cette fois, nous nous engageons dans des chemins complètement entourés de plantations de palmiers, plantes relativement basses et dont les fruits se situent à la base. Tout le long d’une de ces routes, les fruits des palmiers sont rassemblés sur la route et des camions viennent les prendre pour les apporter à une raffinerie, que nous avons croisée. Un hectare de palmiers donne 5 mille litres d’agrodiesel. C’est donc une production très rentable. Le travail n’exige qu’une main-d’œuvre assez réduite, qui est amenée en camion chaque jour. Les fertilisants et les pesticides utilisés pour les plantations sont chimiquement très destructeurs. Il n’y a plus un seul oiseau. Les paysans nous disent que les ruisseaux et rivières n’ont plus de poissons. L’un d’entre eux, me montre les traces de brûlures de la peau qu’il a subies en s’étant baigné dans la rivière. Les produits chimiques sont épandus par avionnette et ne respectent rien, ni les sols, ni l’eau, ni les rares espaces où il y a encore un habitat.

Nous arrivons finalement dans un lieu indiqué par un grand panneau réalisé à la main : Zone humanitaire. Après dix ans de luttes sanglantes menées par la Brigade 17 de l’armée et les paramilitaires agissant pour les entreprises de la palme, et ensuite à partir de 2001, de déplacements forcés successifs, un groupe de paysans s’est rassemblé pour cultiver quelques hectares de terre à la lisière des plantations de palme. Ils ont été expropriés de leurs propriétés datant pour certains de plus de 120 ans. Ils ont constitué ce qu’ils appellent une zone humanitaire de biodiversité. Ils sont accompagnés de membres de la Brigade internationale de paix pour les protéger. Une Commission éthique internationale a été constituée pour alerter les instances internationales, en cas de violations graves de leurs droits. J’en suis membre, avec d’autres européens et nord-américains, les autorités de Bogotá ont été prévenues de notre mission sur place par la Commission interecclésiale Justice et Paix.

Il faut dire qu’un petit paysan dans ces régions est quelqu’un qui possède entre 50 et 100 hectares. Les cultures étaient diversifiées, l’élevage relativement extensif, les bois abondants, ce qui permettait à ces paysans de poursuivre une vie relativement normale, même si les conditions de travail étaient dures. Le Chocó était la région de la plus grande biodiversité du pays. Il y avait à quelques kilomètres de là un village, avec école primaire, centre de santé, aqueduc amenant l’eau de la montagne, une série d’églises et de temples de différentes dénominations chrétiennes. Aujourd’hui, il ne reste presque plus rien de cette agglomération : l’école, le centre de santé, l’aqueduc ont été détruits, pour l’extension des cultures de la palme. Chaque extension de la culture de la palme entraîne de nouveaux massacres. En décembre 2005, à Pueblo Nuevo et en octobre 2006, à Brisas, c’est un nouveau groupe paramilitaire, appelé Aguilas negras (les Aigles noirs) qui est entré en action, en connexion avec l’armée et la police.

Nous descendons des jeeps et nous nous rendons vers un petit groupe d’habitations à peine édifiées. Il y a seulement quelques mois que les paysans se sont installés sur ces terres. Déjà, ils font l’objet d’une procédure judiciaire, comme envahisseurs. Or, tous avaient des terres dont ils ont été expulsés. Quelques compagnies de palmes sont actives dans la région et à l’endroit où nous sommes, il s’agit de Urapalma, société anonyme.

Comme les paysans ne voulaient pas céder leurs terres, les menaces ont immédiatement suivies. On leur disait : « Si vous ne voulez pas vendre vos terres, nous les achèterons à vos veuves ». Malheureusement, les faits ont suivi. Dans la communauté que nous visitons, 113 personnes ont été assassinées, d’abord par l’armée et ensuite par les paramilitaires. Il en a été de même dans bien d’autres endroits. Je ne décrirai pas la manière dont ils ont été massacrés, car cela dépasse les limites du supportable. Dernièrement, l’un d’entre eux, un noir qui devait assister à une réunion internationale à Chicago pour dénoncer les injustices commises en Colombie, a été assassiné quelques jours avant son départ. Son corps a été retrouvé dans la rivière par la religieuse du Sacré-Coeur présente avec nous. C’était un avertissement pour les autres.

Sur place, également, un certain nombre de membres de la Brigade internationale de la paix, des jeunes italiens, espagnols, américains, canadiens, français, qui se relayent pour vivre avec la communauté, travaillant avec eux et prenant tous les risques, afin de les protéger. C’est là le sens de la Zone humanitaire et de biodiversité, en d’autres mots une aire symboliquement protégée, établie sur cinq hectares récupérés par un des paysans, en bordure des palmeraies. La visite que nous faisons au nom de la Commission éthique est aussi destinée à éviter que les exactions continuent dans le silence et l’ignorance. Le gouvernement est soucieux de sa réputation internationale, ce qui explique la crainte des révélations.

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L’après-midi nous nous rendons ensemble à environ deux kilomètres de là, vers le cimetière. Ce dernier se trouve en bordure des plantations. Il a été complètement détruit par les bulldozers, toutes les tombes profanées et sur un petit morceau de terre qui se trouvait en dehors de la plantation, les paysans ont replanté de petites croix de bois peintes en blanc. En arrivant, sur le sentier, rempli d’eau et de boue, un des paysans tue une vipère. Sur place, nous nous rassemblons en silence. Ils me demandent de prier pour les morts. Un des paysans prend aussi la parole. Il explique l’histoire du cimetière. « Nous avions ici un village. Il n’en reste pratiquement plus rien. Les machines ont complètement bouleversé le cimetière. Nous ne savons plus qui de nos êtres chers se trouvent ici et c’est pour cela que nous avons remis quelques croix symboliquement, sans savoir qui se trouve en dessous ». C’est une grande émotion. Ils me demandent de bénir ce lieu. Nous récitons ensemble le Notre Père, puis restons encore un long moment à prier en silence, non seulement pour les parents et grands-parents enterrés en ce lieu, mais également pour tous ceux qui ont été massacrés. Au loin retentit le chant des tronçonneuses qui opèrent dans la forêt voisine.

Cette vision me bouleverse profondément. C’est presque la rage qui vient au cœur lorsque l’on voit des choses de ce genre. Le capitalisme n’a aucun respect pour quoi que ce soit. Il faut gagner de l’argent. Il faut tout transformer en marchandise. C’est la valeur suprême. Les êtres humains ne comptent plus, même pas ceux qui reposaient en paix dans ce cimetière de campagne. Nous retraversons le chemin entouré de palmiers : les palmiers de la mort.


Le soir, repas partagé ensemble : soupe de frijoles. La soirée s’organise pour un échange de témoignages, de chants, de partage. Sont venus aussi nous rejoindre des communautés venant de la région de Cacarica. Ce sont de jeunes noirs, d’ascendance africaine. D’autres paysans sont aussi venus des environs, des hommes, des femmes, des enfants. Ils ont fait deux, trois ou quatre heures de marche pour pouvoir passer ces quelques heures ensemble. Ceux de Cacarica ont fait une journée entière de voyage, notamment en descendant la rivière Curvarado qui passe à une vingtaine de kilomètres de là.

La soirée commence par des
témoignages. Le rappel des expulsions, des massacres. L’un après l’autre, des paysans et des paysannes viennent raconter leur histoire. Ce sont les menaces des militaires, les massacres des paramilitaires. Un homme vient dire : Même mon enfant de trois ans a été tué sous mes yeux. Un jeune vient raconter comment ses deux parents ont été tués par les paramilitaires. Et les uns après les autres donnent, à voix tranquille, triste, leurs témoignages. C’est véritablement poignant. L’assistance est silencieuse. Une vieille dame d’origine africaine vient prendre la parole : « Je suis une grand-mère et j’ai 29 petits-enfants. J’ai été chassée de mes terres. Mes petits-enfants ne peuvent plus aller à l’école. Nous n’avons pas de service médical, même pas un petit centre de santé. Nous sommes des paysans. Nous voulons travailler la terre. Je voudrais tellement que mes petits-enfants puissent eux aussi étudier, se développer dans la vie. Qu’est-ce que nous avons fait pour subir un sort pareil ? Nous désirons vivre en paix, cultiver nos terres. Il y avait ici de la vie et maintenant c’est la mort. Et cependant nous n’avons pas perdu l’espoir. Nous pensons que le Seigneur ne nous a pas oublié. Nous continuons à lutter. Nous ne nous laisserons pas décourager par les menaces et par la violence. Nous voulons vivre en paix ».

Des jeunes venus de Cacarica, viennent exprimer leur sentiment par des chants. C’est du rap, dont l’un d’entre eux est l’auteur des paroles. Il explique que le rap a son origine chez les noirs américains et qu’il s’agit de chants de protestation. A plusieurs reprises, ils apportent ainsi leur contribution à cette soirée, qui se passe sous un toit de taules, avec un sol en terre battue. Leurs chants sont impressionnants. Un rythme saccadé, qui exprime l’histoire de leur communauté. Eux aussi ont vu leurs parents expulsés de leurs terres. Ils demandent la justice. Ils accusent les grands propriétaires et les compagnies de l’agrobusiness. Ils dénoncent les paramilitaires qui ont massacré bien des leurs. Ils accusent l’armée, le gouvernement et en particulier le président Uribe, lui-même grand propriétaire de terres et de mines et artisan de l’impunité des paramilitaires. Certaines de ces chansons sont très dures. Elles se terminent cependant sur un désir de lutte et non de désespoir.


Le retour se passe, comme à l’aller : arrêt et changement d’avion à Medellín et finalement atterrissage à Bogotá. Durant le voyage, je ne puis m’empêcher de penser à tout ce que j’ai vécu pendant les deux jours précédents. Le film des événements me revient constamment à l’esprit. Comment peut-on accepter des situations semblables ? Comment est-ce possible que l’Eglise hiérarchique ne soit pas présente pour défendre la justice ? Comment une société peut-elle se construire sur de tels paramètres ? En passant à Medellín, je pense à la société Urapalma, dont le siège se trouve dans cette ville. Qui sont les actionnaires ?

Probablement, d’excellentes personnes, de bons pères de famille, de bons chrétiens, qui se trouvent autour d’une table à tapis vert et qui prennent des décisions économiques, en fonction de la logique du profit, sans se poser d’autres questions. Il faut dénoncer ce système. Il faut trouver qui sont les actionnaires ? Il faut savoir quelles sont les banques qui les financent et quelles sont leurs connexions internationales ? Il faut oser dire qu’ils sont responsables de la mort, qu’ils réduisent à la misère des milliers de personnes, qu’ils empêchent les talents humains de se développer, qu’ils sont les obstacles à ce que des enfants puissent un jour contribuer au bien-être de l’humanité, qu’ils représentent des intérêts matériels contre des valeurs humaines.

On pourrait penser que tout ceci signifie arrêter le progrès, qui pour un bien supérieur exige des sacrifices. Mais quels progrès et quels sacrifices ? Continuer un modèle énergétique qui congestionne nos villes et permet que le 18 août 2007, il y ait 580 km de bouchons en France, pour ne citer que des exemples faciles ? Au prix de dommages irréparables à la biodiversité, aux réserves d’eau, aux sols, au climat, au détriment de l’agriculture paysanne et au profit des l’agro-business dominée par quelques grandes entreprises, et plus grave encore, au prix de sacrifices humains, sociaux et culturels qui affectent des millions de gens. Or, un autre modèle est possible, de respect de la biodiversité, des droits humains et du climat, mais cela exige une volonté politique.


Le lendemain de notre retour, la police et l’armée sont descendues dans la Zone humanitaire. Dix hectares de palmiers ont été détruits (sur 25 mille, dont la plus grande partie majorité a exigé la destruction d’une forêt originale, vieille de milliers d’années). Les paysans coupeurs de palmes seront traduits en justice « pour destruction de l’environnement ». Un comble ! La présence internationale empêche pour le moment que des massacres se produisent. La semaine suivante, lors du séminaire sur les agro-carburants, une discussion a lieu avec le vice-ministre de l’agriculture et un représentant de la Fédération des planteurs de palmes. Ce dernier déclare que Urapalma n’est pas membre de la Fédération et qu’il ne peut assumer aucune responsabilité à son sujet. Par contre, dit-il, les autres plantations répondent à un véritable esprit d’entreprise, respectant leur responsabilité sociale et disposant d’un code de conduite. Quant aux titres de propriété des paysans et des communautés indigènes et noires, c’est une question complexe, car beaucoup sont des faux. Vérifier tout cela prend du temps et l’Etat colombien qui a subsidié ces plantations doit veiller, pendant ce temps, à récupérer sa mise. En bref, la langue de bois, face aux paysans dépossédés et sans défense. Curieux discours, quand on sait que rien qu’entre 2001 et 2005, 263 mille familles de paysans ont été expropriées de 2,6 millions d’hectares, soit par les compagnies de l’agro-business, soit par les paramilitaires eux-mêmes et que la pauvreté rurale est passée de 66 à 69% entre 2003 et 2004 !

Le vice-ministre, pour sa part,
arguant d’études scientifique, affirme que la Colombie est un modèle de respect de la biodiversité dans le domaine des palmeraies. Dire le contraire est faire injure au pays. On croirait entendre parler d’une autre planète ! Quelle est la logique présidant à ces discours et à ces pratiques ? Celle du progrès représenté par les monocultures destinées à répondre à la consommation des plus riches dans le monde et bientôt à l’énergie verte dont on parle tant, mais qui dans son processus détruit plus écologiquement et socialement, qu’elle ne produit d’avantages. C’est aussi la logique du profit, car les plantations représentent bien plus de valeur ajoutée que l’agriculture paysanne et contribuent ainsi à l’accumulation du capital.