Tout est-il noir au royaume des plantes combustibles ?

Mise en ligne: 29 novembre 2007

Entre plantes combustibles et plantes alimentaires, le « marché » a vite fait son choix, par Xavier Guigue

Le réchauffement climatique et la fin programmée du pétrole sont devenus une aubaine pour tirer de nouveaux profits et qui plus est sous le label de la bonne conscience écologique. Qui n’a pas vu Toyota, Ford ou Renault proclamer la voiture propre, la vie en vert, le moteur écolo... ou Saab vanter une de ses voitures avec le logo suivant « Les forces de la nature auront toujours besoin de s’exprimer. Libérons-les ». Il n’y a pas si longtemps, une marque de cigarettes s’affichait comme « la cigarette du sportif ». Aujourd’hui cela fait sourire et aucune marque n’oserait. Nous sommes loin de porter un tel regard critique sur ceux, pétroliers, firmes automobiles, qui ont leur responsabilité dans la hausse du CO2 d’origine humaine et qui n’ont aucun scrupule pour se présenter comme défenseurs de l’environnement.

Les agrocarburants ont donc le vent en poupe. En effet, leur circuit économique perturbe peu les flux économiques des entreprises pétrolières et énergétiques. L’intérêt est évident, ils ne remettent pas en cause l’usage de l’automobile (et donc leur production), ni les transports (et donc le camionnage). Ainsi Total est un des premiers producteurs européens d’éthanol et Shell est en train de développer une deuxième génération d’agrocarburants et fait des essais de raffinage d’éthanol à partir de lignine et de cellulose.

Les sociétés européennes se bousculent au portillon. EDF s’associe à la société belge Alcofinance, afin de se lancer dans la production et la distribution d’éthanol3 . Cette opération jugée rentable et offrant une bonne « visibilité » a pour objet d’ouvrir des perspectives d’avenir sur les agrocarburants de deuxième génération, très performants sur le plan environnemental et devrait permettre à EDF Energies Nouvelles de préparer un positionnement ambitieux dans ce domaine. Ambition qui demande un bon coup de pouce de l’Etat : « La construction d’une première unité de production d’éthanol carburant à Gand, en Belgique, constituera la première concrétisation de ce partenariat. Ce projet, développé par Alco Bio Fuel, d’une capacité de production de 150 mille de m3 par an, bénéficie d’une exonération fiscale dans le cadre du système de quotas belges pour un volume de 90 mille m3. L’usine sera opérationnelle en 2008 ».

Les détenteurs des capitaux de l’industrie automobile, de l’agro-industrie ou la chimie s’organisent aussi en conséquence : Ainsi « Volkswagen et Daimler ont pris chacun une participation minoritaire au capital de Choren Industries, entreprise allemande établie à Freiberg, qui cherche à développer commercialement un biocarburant de deuxième génération ». Toyota vient de s’allier avec BP pour produire de l’éthanol au Canada à partir de la cellulose extraite des déchets. BP, quant à elle, « vient de s’associer à la quatrième multinationale de l’agrochimie DuPont afin de développer une nouvelle génération de carburant végétal. Volkswagen vient de signer un accord avec la multinationale de l’alimentation ADM ».

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En bref, cela rapporte, comme le confirme la BNP quand elle déclare que « les matières premières agricoles sont des actifs extrêmement peu chers, pour lesquels la demande est en train d’exploser et pour lesquels l’offre s’affaiblira. Leur situation aujourd’hui est similaire à celle du gaz naturel en 2000 : triplement des cours suite à un hiver très froid et une sécheresse qui avait réduit la capacité hydroélectrique ».

Et le Sud ?

Puisque ce nouveau marché s’inscrit dans les rapports Nord Sud, l’on peut se demander quel sera le poids des pays producteurs du Sud.

En Indonésie et au Cameroun, en Colombie et au Paraguay, le palmier à huile a des avantages indéniables : il a un très bon rendement et il est souvent récolté par des travailleurs mal payés. « Si les fruits sont pressés sur place, ce sont les pays industrialisés qui tirent profit, à ce jour, de l’indispensable processus de raffinage de l’huile de palme : dans l’Union européenne, deuxième importateur mondial, les Pays-Bas et l’Allemagne sont ainsi respectivement troisième et septième... exportateurs mondiaux, vers plus de cinquante pays ! Sud producteur de matière première, Nord transformateur et consommateur : l’huile de palme, plus que tout autre agrocarburant, dessine déjà une nouvelle escroquerie colonialiste. Et déguisée, funeste présage, sous des oripeaux écologiques », affirme Patrick Piro.

Au Brésil, Tereos, second sucrier mondial, produit 165 mille m3 d’éthanol à partir de la canne à sucre dans trois usines. La banque d’investissement Société Générale a annoncé qu’elle allait lancer un fonds d’investissement d’un milliard de dollars au Brésil. Pergam, fonds d’investissement français est aussi présent : « La terre des paysans d’Amérique du Sud serait un placement très rentable... Les centaines d’hectares de maïs et de soja d’Uruguay sont autant de barils dormants de carburant vert type éthanol... dont la demande mondiale devrait exploser. D’après les experts, 15 à 20 millions d’hectares de surfaces agricoles seraient disponibles en Amérique du Sud. Disponibles et bon marché », remarque Frédéric Pons.

Tom Shannon, secrétaire d’Etat adjoint chargé des Amériques, et l’ambassadeur brésilien auprès de la Maison Blanche, Antonio Patriota, annonçaient en mars 2007 à Washington la création d’un Forum international des agrocombustibles incluant les Etats-Unis, le Brésil qui vise à contrôler 50% du marché mondial d’éthanol, la Chine, l’Inde, l’Afrique du Sud et l’Union européenne. Manière « technicopolitique » de réduire l’influence de la Bolivie et du Venezuela, cinquième exportateur mondial de pétrole brut et important fournisseur des Etats-Unis.

La Belgique est aussi dans le coup. Selon les Amis de la terre, la société belge Socfinal exploite 31 mille ha de palmiers à huile au Cameroun, ainsi que d’autres plantations de palmiers à huile en Indonésie et ailleurs en Afrique, totalisant une surface de plus de 140 mille ha.

Pénurie d’eau et prolifération d’OGM

Autres prises de risques : les dérapages environnementaux. Produire de l’énergie nécessite moins de précautions que produire de l’alimentaire : traficotage de chimère génétique et utilisation de produits de traitement et d’engrais risquent d’être beaucoup moins contrôlés sauf à créer un label bio pour ces agrocarburants !

La volonté de la Chine et l’Inde d’augmenter leur production de biocarburants comporte des risques pour l’approvisionnement en eau de ces pays, prévient l’Institut international de gestion de l’eau dans un rapport. « La Chine et l’Inde, les deux premiers producteurs et consommateurs de nombreux produits agricoles, font déjà face à de sévères limitations d’eau dans la production agricole », note ce groupe de recherche scientifique basé au Sri Lanka. « La production domestique de biocarburants dérivés des récoltes ne fera que tendre l’approvisionnement en eau de ces pays, et compromettra gravement leur capacité à répondre aux besoins d’alimentation futurs », ajoute-t-il.

La Chine prévoit de quadrupler sa production de biocarburants à environ 15 milliards de litres d’ici 2020, soit 9% de la demande nationale en essence. Pour parvenir à ce but, le pays devra augmenter sa production de maïs de 26%.

L’Inde partage le même genre d’objectif et s’appuiera sur la culture de la canne à sucre, mais ces deux cultures réclament beaucoup d’eau. Le rapport souligne qu’un litre d’éthanol fabriqué à partir du maïs en Chine nécessite 2400 litres d’eau d’irrigation. Il faut 3500 litres pour le même litre fabriqué à partir de canne à sucre indienne. Par contraste, un litre d’éthanol au Brésil ne nécessitera que 90 litres.

Quant à la prolifération d’OGM, les exemples ne manquent pas : Au Brésil le Centro pour la technologie de la canne a obtenu en mars 2007 l’autorisation pour des essais en plein champ d’une variété de canne à sucre génétiquement modifiée, variété qui serait capable de produire 15% de plus de sucre. Selon la compagnie brésilienne, cette variété a déjà fait l’objet de tests intensifs en milieu confiné. Elle attend aussi l’aval pour deux autres variétés chimériques et envisage de poursuivre ses tests intensifs en plein champ pendant quelques années et d’introduire sur le marché ses cannes à sucre chimériques en 2010.

Automobilistes et affamés

Madagascar espère dans la culture du jatropha, « une plante sauvage qui pousse sur des terrains marginaux et arides et croît sans aucun entretien, toutefois, sa croissance est lente. Un arbre de jatropha curcas peut générer environ quatre kilos de fruits par an. Il en faut huit pour produire 1,5 litre de biocarburant. La société britannique D1 Oils est à l’origine de l’exploitation de cette plante à Madagascar. Elle espère répondre à 5% des besoins de la Grande Ile à l’horizon 2008 ». Madagascar est peu consommateur de pétrole. Cette solution sera-t-elle satisfaisante pour les producteurs, l’écosystème et les utilisateurs ? C’est le souci affiché des partisans malgaches de cette filière à Madagascar. Mais si le pays est une île, il n’est pas pour autant isolé du marché mondial qui pourrait perturber cet optimisme.

En effet, le marché comme à son habitude va réguler à sa manière (et à celle des spéculateurs) l’offre et la demande des produits énergétiques : une trop forte pression sur les prix à la hausse des produits agricoles peut fragiliser l’industrie naissante de la transformation en éthanol. C’est le cas quand « la multiplication des investissements aboutit rapidement à une production surabondante par rapport à la demande. A tel point que de nombreux projets peuvent être suspendus. En Espagne, Abengoa a de nouveau suspendu l’activité de sa grosse unité de production, estimant que le cours de l’éthanol ne reflétait pas l’envolée du prix de l’orge qu’elle utilise » . A l’inverse, l’engouement pour produire des agrocarburants pourrait amener une baisse des prix, fragilisant certains producteurs et redonner de l’intérêt aux productions alimentaires.

Ces déséquilibres économiques, sociaux et écologiques montrent les limites d’une politique en faveur des agrocarburants.

Mais la question de fond, celle qui vaut vraiment, celle qui a du sens, ou plutôt celle dont la réponse fait sens est illustrée par Lester Brown qui nous met en garde : « La concurrence pour les céréales entre les 800 millions d’automobilistes de la planète qui veulent maintenir leur mobilité, et les deux milliards de personnes les plus pauvres qui tentent de se nourrir et de rester en vie surgit comme une question éthique ».

En d’autres termes comme le demande Fabrice Nicolino, auteur de La faim, la bagnole, le blé et nous. « Est-il moralement défendable de faire rouler des bagnoles avec des plantes alimentaires dans un monde qui compte un milliard d’affamés chroniques ? ».

Sources : Dominique Guillet (Kokopelli), Politis, Latin Reporters, Reuters et Le Potentiel de Kinshasa.