L’après Evo Morales : la Bolivie à un tournant de son histoire

Mise en ligne: 5 mai 2020

C’est sans doute la question la plus importante aujourd’hui en Bolivie : comment le MAS va-t-il se renouveler ? Survivra-t-il à la chute de son leader qui n’avait pas préparé sa succession ? Propos du Dr Hugo José Suárez recueillis par Vincent Stevaux

Après le départ d’Evo Morales pour le Mexique, l’ensemble de la gauche internationale a dénoncé un coup d’état en Bolivie ; tandis que de l’autre côté, certains, y compris au sein de la société civile bolivienne, respiraient enfin en célébrant ce départ. Dr Suarez, quelle est votre lecture de ces événements : coup d’état ou réveil de la démocratie ?

C’est le cœur de la problématique, mais il faut nuancer les deux lectures récupération démocratique versus coup d’état, toutes deux trop simples. Une troisième voie est plus complexe et critique mais avant de la développer, reprenons le fil des événements. Les dernières élections voient le MAS1 devant, mais la marge n’est pas suffisante pour éviter un second tour. Evo Morales en est conscient et les élections confirment cette victoire qui n’en est plus une : Evo Morales risque de perdre au second tour contre Mesa. Une stratégie de fraude est alors mise en place depuis le gouvernement pour corriger le tir. Entre temps, le « malaise démocratique » qui a été croissant avec le temps - notamment après l’affaire du référendum – augmente ; et ce malaise touche largement le peuple y compris au sein de certaines bases du MAS. Ce malaise explose lors des élections, surtout dans les classes moyennes qu’Evo à contribué à faire émerger et au sein de certains acteurs de la société civile écarté par Evo Morales au cours du temps. Malaise de voir qu’un président qui a déjà contourné la constitution s’accroche au pouvoir, un peu à l’image de Chavez au Venezuela. La classe moyenne demande un contrôle des fraudes et le respect du vote. Evo Morales fait appel à l’OEA2, ce que dénonce dans un premier temps l’opposition qui voit l’OEA proche de Morales, jusqu’à la sortie des résultats indiquant la fraude. La grogne change de camp et c’est le gouvernement qui dénonce le rapport de l’OEA. L’opposition reste, malgré tout, très hétérogène, aucun leader n’émerge réellement, mais elle n’en est pas moins forte, même au sein du mouvement social qui a porté Evo Morales au pouvoir. Le président, se sentant en danger, change alors de stratégie : plutôt qu’un président autoritaire qui impose, il va jouer la carte de la victime d’un coup d’état et va même aller jusqu’à faire démissionner la présidente du Sénat (Adriana Salvatierra Arriaza, sénatrice du MAS très proche de lui). La présidente du Sénat est la personnalité politique qui devrait assurer la continuité de la fonction présidentielle en cas de vacance du pouvoir par empêchement du Président et du vice-président. Avec son départ, et le discours de l’armée demandant sa démission alors que la décision de partir au Mexique était déjà prise, complète le récit du « coup d’état ». Il ajoute même que « sa vie était en danger parce qu’il était indigène », alors qu’il n’en était rien.
Avec ce récit, Evo Morales espère que les fraudes d’un président autoritaire passent aux oubliettes comme les événements précédents et que le focus se place sur son récit, celui d’un coup d’état de la droite raciste bolivienne et dont il est victime. La gauche internationale s’engouffre dans la brèche sans une once d’esprit critique. Cette gauche est en outre très « colonialiste », n’écoutant que le leader maxima et aucune des autres et nombreuses voix de la gauche bolivienne qui depuis longtemps déjà critiquent la politique autoritaire d’Evo Morales. Elle réagit avec une vision essentialiste et coloniale : Tout comme la droite catholique réactionnaire voit les indigènes comme des barbares, eux les voient comme noble de facto. Ils relisent l’histoire de la Bolivie via des catégories issues d’un paradigme colonial. Cette réaction n’a pas aidé, n’a pas permis de tirer de leçons de l’expérience d’Evo Morales mais a polarisé et renforcé les stéréotypes colonialistes, tout autant que le discours radical de la droite catholique raciste. Evo a participé à détruire ce que toute sa politique avait contribué à diminuer au fil du temps, il a lui-même trahi son projet politique.

Qu’est-ce qui n’a pas pris dans la stratégie d’Evo Morales ?

C’est de l’intérieur que sa stratégie s’est effondrée. Tandis qu’à l’extérieur, la réaction et les soutiens en provenance de la gauche internationale étaient conformes à ce qui était espéré, au niveau national, seuls ses partisans les plus fidèles -qui représentent tout de même environ 30% de la population- suivent cette ligne tandis que la classe moyenne et une partie du mouvement social qui avait contribué à ces élections ne suivent pas, ne suivent plus.
Je suis partisan de la voie médiane, il n’y a eu selon moi ni récupération démocratique par la rue ni coup d’état mais la fin d’un président autoritaire sans rupture constitutionnelle. Ce qui est important maintenant, c’est de régler les problèmes qui existent, de garder les aspects positifs et les acquis des différents mandats d’Evo Morales qui ont permis un changement que personne n’avait réussi jusque-là, et de continuer !
On peut maintenant expliquer pourquoi ses électeurs, qui représentaient plus de 63% des votants à un moment, n’ont pas suivi la stratégie qu’Evo Morales pensait gagnante. Nous devons pour cela revenir au début, où Evo a beaucoup capitalisé sur l’accumulation du malaise provoqué par le néolibéralisme des années 80 et 90 et sur les demandes du mouvement indigène. Il a alors défait la droite moribonde qui essayait de se recomposer au départ de Santa Cruz. Cette première époque se termine quand la constitution de 2009 a été approuvée. Il avait réussi à faire passer beaucoup de réformes (éducation, santé, économie, gestion de l’état,…), et bénéficie alors de l’appui massif de la population. Après ça, commence sa période de gestion, où son aura s’érode, pas tellement pour des raisons économiques, mais principalement pour des raisons politiques : Un modèle de gestion où tout vient d’une partie du mouvement social qui contrôle le MAS et qui est lui-même contrôlé par Evo Morales. Beaucoup d’organisations et de gens issus de la société civile sont restés en hors de la vie politique ou en ont été exclus par Evo Morales. Ce sont tous ces déçus qui ne l’ont plus soutenus après le référendum, qui constitue un premier point de bascule, et encore moins après les élections. Il est passé du statut de « père » à celui de « beau-père » : il a construit un pays pendant 15 ans, permettant l’émergence d’une classe moyenne, un pays jeune et urbain, lié à la consommation, et c’est cette même classe moyenne jeune moderne, urbaine et consommatrice qui avait envie et besoin d’une autre gestion et d’une autre politique.

Les institutions (Armée, Police, institutions politiques,…) semblent avoir joué un rôle non négligeable dans le départ d’Evo Morales du pouvoir mais quels ont été leurs rôles respectifs et pourquoi n’a-t-il pas été plus soutenu alors que jusqu’ici rien ne laissait supposer une telle fragilité du côté du leader du MAS ?

L’armée et la police sont des institutions complexes en Bolivie, guidée dans leurs comportements par une grande rivalité depuis la guerre du Chaco3. Au départ, Camacho4 s’appuie sur la Police, pour couper l’appui à Morales. On ne sait pas très bien ce qui s’est passé avec l’armée mais Kaliman5, le chef de l’armée, était très proche d’Evo Morales qui avait restructuré et renforcé l’armée durant ses mandats. L’armée n’a d’ailleurs pas participé à la pacification lors des 2 premières journées parce que Kaliman ne voulait pas pacifier, puis il a été obligé de coordonner avec la police puis a finalement été démis par Añez. Avec l’arrivée d’Añez commence autre chose.
En octobre 2019, il y avait un seul programme sociétal général, avec deux variantes : celle de Mesa et celle de Morales, mais, au final, ces variantes n’étaient pas si différentes que ça. Le programme de Mesa ne remettait pas en cause le modèle précédent. Qu’il emporte les élections ou les perde, c’était une victoire pour Evo Morales et son modèle. Soit il gagnait et poursuivait dans la droite ligne de ses mandats précédents, soit Mesa gagnait et mettait en place la suite qui n’était pas autre chose que le programme d’Evo Morales. Maintenant, ce n’est plus le cas : il y a une volonté d’aller vers un autre modèle de société.

Le MAS survivra-t-il à la chute de son leader qui régnait sans partage et n’avait pas préparé sa succession ?

Le MAS reste le parti le plus important du paysage politique en Bolivie, et garde une base sociale importante partout dans le pays, même au-delà de ses bastions naturels. Il existe un secteur populaire politisé qui voit encore le MAS comme son protecteur, comme le garant de leur modèle social. Il y a bien sûr une tension interne au MAS et ils ont maintenant une opportunité unique de rénover le parti. Attention, pour y arriver, ils ne devront pas répéter les mêmes erreurs qu’Evo Morales, ne pas rester dans l’orthodoxie, mais permettre un véritable renouveau depuis les bases. Le MAS doit trouver sa voie vers plus de participation, plus de démocratie et ne plus promouvoir un leader unique comme seule option. C’est sans doute la question la plus importante aujourd’hui en Bolivie : comment le MAS va-t-il se renouveler ?

Quelle est la situation aujourd’hui en Bolivie à la veille de nouvelles élections ?

Nous sommes à un moment très important et il y a une restructuration du projet de société qui est en jeu. C’est très compliqué. Je vois 3 orientations principales : le MAS, la droite catholique et raciste, et un secteur au centre gauche et droit autour de Carlos Mesa.
Je ne suis pas optimiste parce que ce dont on aurait eu besoin juste après la chute d’Evo, c’était d’un gouvernement impartial et de transition qui aurait été en charge d’organiser les élections et la pacification du pays via un dialogue national avec tous les acteurs autour de la table pour trouver des solutions collectives. Mais la présidente par intérim a finalement décidé de passer outre ce mandat et de devenir candidate, ce qui nous fait retomber dans les mêmes travers que ceux qu’on a reproché à Evo Morales (une campagne d’un gouvernement qui met l’état au service du gouvernement) contre une opposition diabolisée qui criera à la fraude et à la manipulation et Mesa qui ne saura pas très bien comment se positionner entre les deux. Après le 4 mai, on saura qui sont les 2 plus importants. Je crains qu’on ne se retrouve dans la situation du MAS sans véritable projet de société contre le reste sans autre projet que contrer le MAS. Je fais un parallèle que les gens n’aiment pas beaucoup mais qui me semble éclairer la situation actuelle : quand Pinochet est parti du pouvoir après un très long règne, le 1er président qui a suivi disait « ne soyez pas inquiets, les choses vont continuer comme avant », et le message était terrible et constitue en soi une victoire de Pinochet, pas comme président, mais comme système. En octobre, qu’il ait gagné ou perdu les élections, Evo Morales avait la possibilité d’inscrire son programme dans la durée, et de le désincarner de sa personne. Il a préféré le pouvoir….

Maintenant qu’on a fait le tour des derniers événements, peut-on faire un bilan des années Morales en termes de changement social ? Certains les attribuent au leader socialiste, d’autres à une conjoncture favorable en sous entendant qu’il aurait pu faire bien plus qu’il n’a fait. Que retenir au final des 3 mandats d’Evo Morales ?

Le bilan est équilibré. Il y a des réformes et des résultats impressionnants. C’est le gouvernement le plus démocratique, le plus décolonial que la Bolivie ait connu. C’est aussi celui qui a été le plus légitime, étant celui qui a reçu le plus de soutien populaire depuis 30 ans. Il a accompli un travail colossal dans la lutte contre les inégalités avec une très bonne gestion de l’économie et une redistribution vers les classes populaires et moyennes très claire et évidente. Même si ces luttes s’inscrivent dans d’autres luttes plus anciennes, aucun gouvernement n’avait autant fait pour les classes populaires ni n’avait permis l’émergence d’une classe moyenne aussi large et aussi nombreuse.
Le bilan d’Evo Morales doit être analysé dans 3 ou 4 dimensions, et toujours de manière contradictoire et complexe, avec de bonnes et de mauvaises choses.
La partie la plus importante concerne la question sociale et la construction d’une classe moyenne plus équitable et large d’assise. C’est un changement énorme en soi, que personne n’avait fait avant. La pauvreté a reculé et une classe moyenne est apparue via un système de redistribution moins inégalitaire.
La question culturelle est également très importante avec la décolonisation, différentes stratégies comme celle de placer des indigènes, même sans formation académique, à certains niveaux de pouvoir. Il a permis la promotion et l’émergence d’un nouveau type de leader. C’est un changement très impressionnant. Un autre exemple éminemment symbolique avec les employées domestiques qui impliquait un rapport de force colonial. Maintenant, il existe un statut et des contrats de travail, une négociation salariale et des conditions de travail, la possibilité de dénonciation des abus, ce n’est pas que symbolique mais en termes de changement de paradigme c’est énorme, et on pourrait multiplier les exemples.
Viennent ensuite les questions économiques : d’un côté, une logique politique extractiviste et une stratégie claire d’alliances avec les industriels pour développer le pays, avec en outre une conjoncture favorable. Là, il n’y a pas eu de changement de paradigme, mais il y a eu une redistribution massive de l’économie vers les secteurs populaires et la création d‘une classe moyenne, le tout dans une stabilité économique et une croissance impressionnante.
La question politique ensuite, avec tout d’abord une stabilité dans un pays connu pour être extrêmement instable. Cette stabilité politique a permis le reste, et notamment toutes les réformes dont nous avons parlé. Mais également des choses moins reluisantes, comme l’utilisation de l’état pour contrôler les résultats des élections et la division de la participation sociale au sein de l’état. Il a subordonné la société au parti et le parti à l’état, donc à lui même.
Le bilan me semble donc équilibré, avec un côté obscur lié au pouvoir, mais également et surtout de formidables avancées qu’il faut utiliser pour poursuivre la lutte.