La non-reconnaissance de la diversité socio-culturelle est le problème du modèle chilien.

Mise en ligne: 5 mai 2020

Pour Damian Andres Canton, c’est plus le manque de confrontation d’idées qui manque au Chili. Sans cela, la situation n’avancera pas. En plus, la société chilienne a, selon lui, du mal à assumer sa pluralité et sa diversité, Propos du Dr Damian Andres Canton recueillis par Olivier de Halleux

D’aucuns estiment qu’à l’instar de l’augmentation du prix litre d’essence en France, celle du billet de métro à Santiago aurait attisé une partie de la population qui n’a pas l’habitude de sortir dans la rue. Peut-on parler de mouvement similaire entre les Gilets Jaunes et les révoltes chiliennes ? Y a-t-il une forme d’universalisation d’un mouvement social qui serait mondialisé ?

La situation au Chili n’est pas un cas exceptionnel. On rencontre des tensions d’ordre socio-politique dans beaucoup d’autres parties du monde. En Équateur, en Bolivie, et plus proche de vous, à Barcelone en Espagne il y a quelques années. Je pourrais citer encore beaucoup d’autres pays où des conflits sociaux sont importants. Alors, il y a des différences entre ces situations mais il y a également des tendances communes. Quelles sont-elles ? De manière pragmatique, la population s’agrandit et souhaite avoir des garanties, des droits. Une population qui s’agrandit, c’est aussi une diversité socio-culturelle qui s’élargit. En cela, les luttes sont pour la reconnaissance de cette diversité. Cette diversité touche à énormément de choses. Je pense à l’égalité salariale, à l’accès aux droits fondamentaux comme le logement, à l’égalité des sexes et des genres, au respect des peuples et cultures indigènes etc.
Pour en revenir au Chili, cette diversité s’exprime dans et grâce à la société civile. Le problème, c’est que l’élite ne reconnait aucunement ou peu, tant la société civile que cette diversité culturelle. Cette élite, obsolète d’une certaine manière car elle ne correspond plus à la société, regroupe une catégorie de la population qui vit au Chili depuis près de deux siècles. Cette élite a, dans le même temps, réussi à contourner les changements de la société sans pour autant complètement s’adapter à la société civile. C’est ce qui se passe au Chili mais aussi en Équateur et en Bolivie. En ce sens, ce n’est pas la lutte de la Droite contre la Gauche, mais plus celle, à mon avis, pour la diversité socio-culturelle. C’est donc une lutte plus complexe car il y a des demandes multiples et différentes émanant de la population. Si les élites n’arrivent pas à y répondre, c’est parce qu’elles continuent à gouverner avec la même logique du siècle passé. Elles ne peuvent donc neutraliser les demandes du peuple. Pour résumer, il y a d’un côté une population diversifiée socio-culturellement et de l’autre une élite dépassée qui contrôle la société avec le même paradigme depuis des décennies. Ça ne fonctionne pas et c’est bien ça la crise.

Est-ce que la population chilienne qui manifeste est représentative de la société chilienne que vous qualifiez de diversifiée ?

Alors, on le redit, la situation au Chili est inconfortable avec une paix sociale déséquilibrée et instable. C’est une réalité déjà bien connue avec des systèmes d’éducation et de santé non forcément accessibles à toutes et tous. Les gens vivent dans ce contexte et ils le savent, ils cohabitent avec ce contexte comme ils peuvent. Ce qui s’est passé avec l’augmentation du prix du billet du métro, c’est l’apogée ou l’explosion « finale » de toutes sortes de tensions liées aux problématiques principales de la santé et de l’éducation. Il y a un malaise au sein de la société chilienne et la population a voulu le faire entendre. Et, selon moi, les manifestants représentent cette diversité de la société chilienne et l’envie de dépasser ou de renverser ce malaise.
Après, le modèle chilien est un modèle politico-économique efficace qui a permis à cette partie de la population d’Amérique du Sud d’accéder à des droits. Cela n’empêche que les étrangers et les minorités n’ont pas accès à ce modèle libéral. C’est un modèle qui semble bien fonctionner, puisque l’économie se porte bien, mais il ne se conforme pas, ou plus, à la diversité et à la complexité de la société chilienne. Durant les années 70-80, ça fonctionnait, avec toutes les dérives que l’on connait. Mais ce modèle libéral a aussi fonctionné durant les années 90 malgré la démocratisation. Il était adapté à une réalité chilienne d’une époque. Maintenant, on y est plus. Le pays accueille des personnes de cultures diverses comme les Colombiens, les Vénézuéliens, les Péruviens, les Haïtiens et aussi le groupe ethnique des Mapuches. Énormément de populations différentes habitent maintenant au Chili. Ces populations attendent les bénéfices d’un modèle qui a permis certaines avancées socio-économiques. Toutes ces personnes, souvent au statut socio-économique faible, n’ont pas accès à ces bénéfices d’un modèle.
C’est le paradoxe du Chili avec un modèle qui a permis au pays de réellement se développer en offrant la réussite à certains mais pas à tous. Le pays attire beaucoup de gens d’Amérique du Sud mais n’arrive pas à s’adapter à cette situation. L’élite chilienne ne comprend pas et ne perçoit pas cela. À titre d’exemple, Cecilia Morel, la femme du Président Piñera, va plus loin en disant que ces « gens sont des animaux » en parlant « d’invasions d’étrangers extraterrestres ». C’est peu dire que cette dame n’a aucune idée de ce qu’est la diversité et qui plus est celle de son pays. Selon moi, cette non-reconnaissance de la diversité est le problème du modèle chilien.
Aussi, je crois qu’il faut être nuancé par rapport aux événements actuels et plus précisément sur la forme qu’ils prennent. J’entends qu’il convient de s’accorder sur les définitions claires entre « révolution », « réforme » ou « expression sociale ». J’insiste car je ne suis pas sûr que le modèle économique doive entièrement changer. La crise actuelle devrait inviter à un renforcement, à une amélioration du modèle pour plus d’ouverture à la diversité. Car la population qui manifeste, comme je l’ai déjà dit, n’est pas homogène et ne se dirige pas nécessairement dans la même direction car les demandes sont multiples et diverses. Elles dépendent bien entendu de chacune des personnes en présence. La direction sera donc difficile à atteindre selon moi et permettra à l’élite de pas nécessairement changer le modèle. Et encore, quel serait cet autre modèle ? Quel serait celui qui rencontre les attentes de tous ? C’est difficile à dire à l’heure actuelle.

J’entends donc que cette diversité s’exprime au travers de ce mouvement. Comment peut-elle être alors reconnue si ce n’est par la rue ?

Chaque cas est différent. Si on reprend les Gilets Jaunes, on est dans un contexte très occidental avec une conception de l’état et des cadres sociaux très différents par rapport à l’Amérique du Sud. Le contrat social est différent en Amérique du Sud. Au Chili, c’est un mélange. Il y a une lutte contre le néo-libéralisme mais pas que… C’est d’ailleurs plus complexe car beaucoup participe à ce « néolibéralisme » en achetant une nouvelle voiture etc. Alors, la diversité doit s’exprimer dans la rue mais pour quoi ? Pour quel projet commun ? S’il n’y a pas de projet, l’élite chilienne risque de ne rien modifier et on se retrouvera avec un statu quo. C’est aussi ça le problème au Chili, contrairement à l’Europe, il n’y a pas une société civile forte qui puisse défendre correctement cette diversité et un projet commun.

Et pourtant, le modèle néo-libéral que vous mentionnez, issue des années de pouvoir d’Augusto Pinochet, est critiqué par une partie de la population qui souhaite une réforme de la constitution. Les citoyens chiliens seront d’ailleurs invités à s’exprimer à ce propos le 26 avril prochain. Comment alors s’écarter de ce modèle bien ancré dans les instituions chiliennes ?

C’est une question et une situation complexes. La constitution chilienne est très ancienne et a été peu modifiée. D’autres pays d’Amérique latine l’ont fait beaucoup plus comme l’Argentine. La dernière modification a été faite en 1994 alors que celle du Chili date de 1980. La Bolivie et l’Équateur vont également changer leur constitution. Pour le Chili, cela va être difficile car le peuple n’est pas ou peu reconnu par l’État. C’est le problème avec cette constitution qui répète une même histoire sans reconnaissance formelle de la diversité du peuple chilien. Donc, oui la constitution doit être modifiée au Chili car elle n’est plus en phase avec la société actuelle. Le Chili est dans un nouveau contexte auquel il doit s’adapter. Ce contexte regroupe également ce qu’il se passe ailleurs en Amérique latine. Le Chili doit changer.
Pour analyser le changement social, il y a trois éléments à retenir. La société civile, le monde politique et la sphère économique. Par ces trois dimensions, une société peut changer. Chacune peut influencer l’autre avec plus ou moins de force. Au Chili, la sphère économique est très puissante et à un impact certain sur les deux autres dimensions sans pour autant changer socialement le pays. Depuis décembre dernier, la société civile s’exprime et fait pression pour modifier cette tendance. Je vais prendre un exemple très clair pour montrer l’influence de la sphère économique sur le pays.
En Argentine, l’éducation est gratuite et beaucoup de personnes d’Amérique latine ont pu en profiter. Au Chili, l’éducation est payante et le peuple demande la gratuité. En Argentine, la qualité des infrastructures est terrible. Il n’y a pas de classes adaptées avec des projecteurs et de l’air conditionnée etc. Les professeurs sont bons et les étudiants motivés mais ils ne peuvent pas bénéficier de bonnes infrastructures. Au Chili, il y a cette qualité. Ce que je veux dire par là, c’est en effet de démontrer l’importance de l’aspect économique au Chili. Qui est certainement trop exacerbée, notamment dans l’éducation, comme il est inversement peu développé en Argentine. D’un côté, la gratuité totale et non réfléchie ne porte pas ses fruits et de l’autre, des prix excessifs non plus. Alors quand la société civile chilienne demande la gratuité de son éducation, que veut-elle vraiment ? Comment atteindre une certaine qualité de l’enseignement ? Je le redis, vers quoi faut-il aller pour que la société chilienne se porte mieux ?

Mais comment alors diminuer l’inégalité sociale qui est très marquée lorsqu’on regarde les chiffres1 si ce n’est par l’éducation ?

Aujourd’hui, la lutte principale du Chili c’est bien l’éducation. C’est la clef du futur pour une génération actuelle qui demande une mobilité sociale à partir de l’éducation. Il y d’autres problèmes comme la privatisation de l’eau, ou le non-respect des minorités et le problème mondial du climat etc. Au Chili, la mobilité sociale via l’éducation est la question centrale de toute la société. Qui a le droit d’accéder à l’université et comment ? Actuellement, tout le monde doit payer le prix fort. Bien évidemment, c’est l’élite chilienne qui s’en sort le mieux. Les autres doivent s’endetter avec des crédits auprès des banques sur des années et des années. Donc, il faut continuer à lutter pour des universités ouvertes et moins chères.
Cela me rappelle les protestations de 2006, appelées « révolucion de los pingüinos », durant lesquelles les étudiants du secondaire manifestaient pour une éducation de meilleure qualité. Ils avaient été entendus par certains politiciens qui maintenant sont des députés ou sénateurs qui œuvrent au bon fonctionnement de l’état chilien avec le modèle que nous connaissons … J’ai donc peur qu’une certaine récupération ne se fasse encore maintenant. Aujourd’hui, la lutte centrale est toujours l’éducation et on n’est pas à l’abri d’une récupération politique alors que c’est pourtant la clef d’un réel changement sociétal.
Malheureusement, cette lutte ne peut pas avancer sans violence. L’État chilien semble d’ailleurs baser le « dialogue » avec sa population sur la violence. Il est comme « autiste » face aux revendications. Il y a une fermeture au dialogue ou l’élite ne veut pas, et ne peut pas, entendre. Cette fermeture au dialogue prouve que, coûte que coûte, l’élite tente de garder un même système. Et donc, oui, en toute logique, la violence émerge rapidement puisqu’il n’y a pas dialogue. Le débat est totalement fermé et on ne peut arriver à un accord. Les gens ne se parlent pas et la seule manière de partager est la violence. Cette violence émane de l’état, de la population et de la société en général. C’est terrible.

Au Chili, la lutte serait donc plus sociale que politique ?

Tout à fait. Je crois que la politique est accaparée par l’élite et que la population n’a pas d’autre choix que de s’exprimer dans la rue. Preuve aussi que le problème n’est pas économique au Chili mais bien socio-culturel. Sur le plan économique, les situations argentines, vénézuéliennes ou brésiliennes sont plus chaotiques qu’au Chili. Au Chili, c’est une question de répartition sur base de la reconnaissance socio-culturelle. Les citoyens chiliens ont vraiment du mal à changer leur vie et celle de leurs enfants. Mais comment modifier la constitution pour atteindre une mobilité sociale ? C’est un énorme défi qui attend le Chili.

Pour en revenir à la constitution et au référendum du 26 avril prochain, il semblerait qu’une partie des manifestants ne soient pas favorables à ce vote en demandant une réforme de la constitution rapidement. Quelles seraient leurs craintes par rapport à ce référendum ?

Quand une situation sociale est tendue comme cela, il est difficile d’apercevoir la fin des révoltes. Et c’est légitime aussi. Quand une société civile a été pendant des années manipulées par une élite, c’est normal que cela éclate dans des proportions inattendues. Et donc, il est aussi normal qu’une partie de la population soit plus difficilement contrôlable et prête à aller au bout de la lutte.
Cela étant, cette réforme est nécessaire pour que la violence s’estompe et puisse être diminuée par le dialogue démocratique. Mais ce n’est pas une garantie. Car, le Chili vit déjà quotidiennement dans une forme de violence « sociale », malheureusement banale, qui s’exprime particulièrement la nuit dans les rues de Santiago. C’est une réalité. La violence des manifestations n’est qu’une infime partie de toute la violence vécue par les gens au quotidien. Certains n’ont rien à faire, n’ont pas de travail, n’ont pas de logement etc. Comment pourraient-ils vivre sereinement ?
Le modèle chilien est bien en crise mais on est loin encore du consensus à ce propos au sein du pays. Des gens sont encore tout à fait d’accord avec la vision de Pinochet, et pas seulement l’élite. Certains veulent changer le Chili et n’y arrivent pas et d’autres ne le veulent simplement pas. Et cette confrontation de points de vue donne une légitimité finalement au modèle chilien. On arrive au statu quo dont je parlais auparavant. C’est le cœur du problème de la suite de la politique menée par Pinochet. On cite souvent les politiques socio-politiques issues de l’École de Chicago comme étant le fond du problème. Mais c’est plus le manque de confrontation intellectuelle sur l’avenir du pays qui a manqué et qui manque. S’il n’y a pas de confrontation d’idées, on n’avance pas et des modèles économiques inadaptés, comme ceux de l’École de Chicago, sont mis en place. C’est ça la dictature. Permettre à ce qu’un climat de terreur s’installe pour que, notamment, l’élite intellectuelle ne puisse s’exprimer. Pour moi, c’est ce modèle issu de Pinochet qu’il faut combattre pour que la diversité socio-culturelle chilienne puisse plus s’exprimer. Et pour mieux le combattre, il faut travailler sur l’éducation afin de permettre la mobilité sociale. Je ne sais pas comment on peut y arriver, mais c’est clair que la discussion démocratique est la clef. En ce sens, le référendum sur la réforme de la constitution est un bon début. Attention tout de même à ce que l’histoire ne se répète pas avec une société civile continuellement écrasée par la société politique.

Cette division entre la société civile, à l’image d’une diversité socio-culturelle, et la société politique vous semble centrale dans la situation actuelle au Chili. Vous avez cité Pinochet qui a renversé Allende en 1973. Qu’en est-il de la tension politique entre gauche et droite à l’heure actuelle ? Est-elle encore d’actualité dans la division que vous mentionnez ?

Selon moi, il est difficile de savoir si cette dichotomie politique est encore à ce point présente. Le cadre économique chilien est particulier et a permis d’amenuiser cette tension politique gauche-droite. Le modèle économique capitaliste a pris le dessus et c’est clair qu’il fonctionne bien au Chili. Mais il a des répercussions négatives sur la population. La population lutte contre ce système mais je ne pense pas avec une conviction politique aussi forte qu’il y a 50 ans. C’est plus nuancé du fait de la diversité socio-culturelle. Ce n’est plus un modèle « fort » contre un autre également « fort ». On n’est pas ici dans une révolution avec les manifestations. On ne passe pas d’un modèle à un autre comme au Venezuela par exemple sur ces vingt dernières années. On tente plutôt de le modifier. Donc, je ne pense pas qu’on soit dans une lutte politique. Mais cela n’empêche que la constitution doit être réformée selon une nouvelle forme de modèle dont j’ignore laquelle serait la meilleure pour le peuple chilien. Selon moi, une erreur serait de continuer à s’inspirer d’un cadre occidental, européen ou américain, qui a ses limites dans le contexte sud-américain.