Quelle est la profondeur de l’océan ?

Mise en ligne: 5 mai 2020

Qui sont les personnes mobilisées au sein du mouvement des Sardines et que pensent-elles ? Voici une collecte de septante entretiens réalisés lors des rassemblements des Sardines, qui montrent les attentes, les espoirs, mais aussi quelques différences entre les manifestants et les leaders du mouvement, par Paolo Cornetti, Christian Dalenz, Violetta Marchionne, Francesco Paolo Panei

Entre mi-novembre et mi-janvier, la scène politique italienne a été marquée par l’explosion spontanée et inattendue d’une nouvelle participation de masse. Il est difficile, mais aussi inapproprié selon les Sardines, de l’appeler mouvement politique. Par contre, la particularité de ce phénomène est sans doute la forte participation populaire en continu, qui a rempli la Piazza Maggiore à Bologne, ainsi que beaucoup d’autres places italiennes.
En novembre, personne ne s’attendait à ce qu’une chaîne de messages et d’invitations à participer à un simple événement Facebook puisse engendrer le phénomène politique le plus discuté du moment. Un début qui naît, comme d’autres phénomènes de cette décennie, sur le web, endroit virtuel où de plus en plus de gens se cachent pour exprimer des opinions, à l’écart de la confrontation face à face, ce qui rend le tout plus impersonnel et flou, tout en déresponsabilisant le débat public.
C’est pour cette raison que nous sommes allés au rassemblement organisé par les dirigeants des Sardines le 14 décembre à Rome, afin d’interviewer les participants en chair et en os. Que pensent-ils ? Sont-ils tous convaincus que le mouvement organisé par Mattia Santori (à l’initiative des Sardines, ndlt) et ses amis représente le meilleur moyen de bousculer la politique ? Quelles sont leurs opinions par rapport à la situation actuelle et surtout, qui sont-ils ? Nous avons pu interviewer une septantaine de personnes, ce qui nous a permis de prélever un échantillon de la pensée et des positions des personnes présentes.
Le sentiment le plus fort que nous avons ressenti, est qu’il y a un écart assez grand entre les gens de la place de Rome et les leaders des Sardines : depuis la création du mouvement il y a un mois, les manifestants s’interrogent sur la situation politique italienne beaucoup plus que leurs leaders : cela, malgré un désarroi diffus et le manque d’analyse de la situation dans son ensemble. Parmi les éléments qui différencient la foule de la place San Giovanni (à Rome, ndlt), de celle de la place Maggiore (à Bologne, ndlt), il y a le fait qu’à Rome on ne vit plus l’urgence des élections régionales (les élections régionales pour l’Emilie Romagne, la région de Bologne, ont eu lieu le 26 janvier, ndlt) : à Rome, il y a donc de la place pour une réflexion plus large. En effet, nous n’avons pas uniquement perçu le besoin de s’opposer à Salvini, nous avons aussi entendu une réclamation désespérée de représentation et de propositions alternatives ; ce dernier point étant une question importante dans le contexte actuel de crise politique.
Vers 15h, il y avait encore plusieurs espaces vides et les manifestants déjà présents étaient surtout les moins jeunes ; ensuite, peu à peu, les jeunes sont également arrivés : ces derniers sont considérés par beaucoup, comme les vrais protagonistes de ce phénomène. Nous avons remarqué que les différences de point de vue et de réponses selon les tranches d’âges étaient évidentes, malgré le désir partagé et l’envie commune qui les a réunis sur cette place : faire quelque chose contre la haine et les discours de l’extrême droite. Les plus jeunes étaient motivés par la curiosité ; les plus âgés par l’espoir de retrouver d’anciens amis et camarades de luttes. « On est aux côtés des jeunes », ont répondu la plupart des personnes appartenant à cette dernière catégorie, laissant se révéler leur soutien à une génération qui a d’énormes difficultés à trouver son identité politique.
Interrogés sur la « manière » de s’occuper du bien de la collectivité, les réponses étaient souvent assez floues, bien que parfois des propositions et des analyses ont été évoquées. Une des opinions les plus récurrentes de la place - dont la composition sociale reste quand-même de classe moyenne, parfois moyenne-supérieure- est l’effondrement de la gauche ces dernières années, considéré généralement après Berlinguer, perçu comme le dernier leader vraiment représentatif du mouvement de gauche. Une fois la boîte de Pandore ouverte dans cette direction, les intervenants ont commencé à parler librement, attaquant la gauche très durement : décrite comme incapable de représenter ses secteurs sociaux de référence, elle commet des erreurs banales et est inconsistante. Les jeunes et les moins jeunes pensent que ce qui manque aujourd’hui est une véritable culture de gauche, car ceux qui l’ont représentée au niveau national ont fait le contraire de ce qu’ils auraient dû, en détruisant la cohérence entre les idéaux et les mesures politiques mises en place. Plusieurs rappellent l’abrogation de l’Article 18 du Statut des travailleurs, faite par le gouvernement de Renzi. Il y a aussi ceux qui parlent de la disparition des sièges du parti sur le territoire ou des mauvais choix économiques. Le travail représente une préoccupation commune, une sorte de fil rouge intergénérationnel, sauf pour les étudiants. Il y a aussi eu quelques suggestions : lutter contre la corruption, améliorer les services de santé, reformer le système fiscal (suggestion répandue parmi les plus âgés) et surtout, investir dans la culture et l’éducation, considérées comme l’antidote à la victoire électorale de la Lega.
Ensuite, nous ouvrons un autre chapitre : d’où vient le succès de Salvini ? L’incapacité de la gauche de retisser les relations entre les tranches les plus faibles de la population n’est pas la seule cause mentionnée. La plupart des personnes interviewées ont pointé du doigt les modalités politiques de Salvini, ainsi que son apparat médiatique et l’« ignorance » de ceux et celles qui votent pour lui. Selon les personnes rencontrées, le succès de Salvini serait le résultat d’une propagande avec un langage simple, qui « parle aux tripes », et par conséquent atteint facilement les personnes en difficultés et celles et ceux « qui ne possèdent pas les outils intellectuels adéquats pour déchiffrer la réalité ». En outre, il gagne aussi parce qu’il se présente en tant qu’« homme fort », le type de figure politique qui a du succès parmi les personnes qui « ne s’informent pas ».
Le langage utilisé représente un élément soulevé par la plupart des participants au rassemblement des Sardines. Ils disent que la politique devrait employer un langage plus accessible. Quelques personnes mentionnent la nécessité de reconfigurer le langage et les moyens de communication ; un groupe de jeunes lycéens, critiques envers le manque de présence de la gauche dans les banlieues, signale la nécessité d’éviter de se placer sur un niveau humain et culturel supérieur par rapport aux électeurs de droite, afin de pouvoir communiquer avec eux : selon ces étudiants, la gauche doit abandonner son attitude prétentieuse et snob, qui est à la racine du détachement perçu par plusieurs. Autrement dit : arrêtons de traiter de racistes ceux qui votent la Lega, commençons par gérer correctement le territoire, avec des projets de développement pour détourner l’attention portée à l’immigration, et pour combattre le racisme. Des jeunes avocates affirment que le terme populisme, selon elles, a une connotation positive : il faut savoir parler avec et pour le peuple, ce qu’il nous faut, c’est un « bon populisme ».
Nous avons demandé aux interviewés leur opinion par rapport aux compétences des élus : pour la plupart, elles sont primordiales, pas uniquement grâce à un diplôme, mais surtout à travers l’expérience politique et la connaissance en matière de législation. Il s’agit d’une caractéristique considérée comme importante et d’un moyen d’intéresser la majorité des gens à la politique.
La plupart des personnes rencontrées ont admis avoir voté pour un des partis de gauche – le Parti Démocratique en premier, considéré comme le seul contrepoids au racisme, parfois même au fascisme. Toutefois, cette préférence n’a pas l’air d’être un choix convaincu, plutôt une sorte de « moins pire ». Aucun des interviewés ne souhaite la fondation d’un nouveau mouvement politique à partir de ces rassemblements. Selon certains, la raison se situe dans le fait qu’ils doivent rester un levier pour le centre-gauche ; selon d’autres, c’est parce qu’il n’y a pas vraiment des propositions concrètes.
De ces quelques réponses, nous remarquons déjà le contraste entre les leaders et les gens rassemblés sur les places : ces derniers nous semblent être un pas en avant par rapport aux idées présentées par Mattia Santori lors de ses apparitions à la télé ou sur le podium de la place San Giovanni. En analysant les six propositions présentées par Santori en fin de journée, nous remarquons qu’elles sont uniquement destinées à critiquer les comportements publics de Salvini ; rien ne porte sur le programme politique du leader de la Lega, à part la proposition d’abroger le « Decreto sicurezza » (mais là aussi, Santori avait d’abord plutôt parlé de le modifier, et il avait dû se corriger suite aux pressions du public). Toujours en ce qui concerne les critiques envers Salvini, les observations de Santori apparaissent parfois paradoxales : comment peut-on penser comparer violence verbale et violence physique ? Et que dire du « Daspo social », c’est-à-dire l’interdiction des réseaux sociaux pour ceux qui offensent les « règles de civilité » ? (Lesquelles ?)
Parmi toutes ces positions, il y a un consensus clair autour du fait que combattre l’extrême droite est une tâche un peu plus compliquée que ce que laissent entendre les six points de Santori. Si l’on considère nécessaire de (re)construire une communication qui puisse conscientiser les gens par rapport aux problématiques politiques, sociales et économiques, il y a sans doute quelque chose qui ne fonctionne pas dans le choix de la manière de communiquer des organisateurs de ces rassemblements. Comme ça a été dit, il y a le manque total d’une dénonciation des problèmes réels de la population, notamment les mauvaises conditions et le manque de travail ainsi que la nécessité de financements publics aux services de la santé et de l’éducation ; et quand les sujets sont abordés, c’est toujours de manière floue et peu approfondie.
Le défi devrait être de garder une communication qui soit, en même temps accessible et d’un haut niveau ; un mélange de compétences qui puisse permettre l’emploi d’un langage simple, mais pas simpliste. Ce serait certes une pratique difficile : aujourd’hui, l’entente entre le peuple et les partis politiques repose sur un équilibre fragile alimenté par une politique du langage fort et du leadership. Qui fait réagir l’opinion publique sur base de ses sentiments plutôt que sur base des faits réels. Comme nous le confie un témoin plus âgé, il s’agit là d’une entente qui , au lieu d’être générée par la politique, crée cette politique. Il semblerait donc que nous nous trouvons face à un cercle vicieux dans lequel, une fois la « masse » conquise (grâce à la procédure décrite ci-dessus), c’est la masse elle-même qui adopte, au fil du temps, un mode de penser qui légitimise et exige des comportements de leader. Il serait temps d’abandonner l’arrogance et le paternalisme qui ont éloigné la gauche de ses secteurs sociaux de référence et ensuite de se demander quelles sont les raisons qui motivent le ressentiment populaire.
Est-ce que ce type de travail pourrait se faire en s’inspirant de Salvini ? Voilà la dernière question provocatrice que nous avons posée. Les réponses ont presque toutes condamné le fait de « parler aux tripes des gens », tout en étant d’accord avec la nécessité de trouver des modes de communication simples et efficaces afin de faire passer largement les messages politiques.
Les Sardines ont sans aucun doute le mérite d’avoir mis en avant une bonne partie des Italiens qui rejettent la Lega, ses propositions et son approche – tout en dénonçant l’absence de la gauche. Mais à la lumière des observations développées en partant des témoignages de la place San Giovanni, tout ça ne paraît pas suffisant. Les six points de Mattia Santori ne suffisent pas. Une communication basée sur la glorification de la beauté des bons sentiments ne suffit pas.
Il serait très intéressant de découvrir ce qui pourrait arriver à l’énergie populaire mobilisée par les Sardines s’il y avait une force politique, un mouvement ou un parti auquel croire ; qui se préoccuperait davantage des gens plutôt que des lois du marché ; et qui soit capable de conjuguer prises de position et capacité de transmettre des émotions, sans se limiter à présenter un guide des bonnes manières.
Selon moi, il est difficile de savoir si cette dichotomie politique est encore à ce point présente. Le cadre économique chilien est particulier et a permis d’amenuiser cette tension politique gauche-droite. Le modèle économique capitaliste a pris le dessus et c’est clair qu’il fonctionne bien au Chili. Mais il a des répercussions négatives sur la population. La population lutte contre ce système mais je ne pense pas avec une conviction politique aussi forte qu’il y a 50 ans. C’est plus nuancé du fait de la diversité socio-culturelle. Ce n’est plus un modèle « fort » contre un autre également « fort ». On n’est pas ici dans une révolution avec les manifestations. On ne passe pas d’un modèle à un autre comme au Venezuela par exemple sur ces vingt dernières années. On tente plutôt de le modifier. Donc, je ne pense pas qu’on soit dans une lutte politique. Mais cela n’empêche que la constitution doit être réformée selon une nouvelle forme de modèle dont j’ignore laquelle serait la meilleure pour le peuple chilien. Selon moi, une erreur serait de continuer à s’inspirer d’un cadre occidental, européen ou américain, qui a ses limites dans le contexte sud-américain.

Article paru sur Jacobin Italia le 23 janvier 2020, accessible sur : https://jacobinitalia.it/quanto-e-profondo-il-mare/
Titre original : Quanto è profondo il mare ?
Traduction de l’italien : Paola Bonomo ; relecture : Jennifer Jeurissen