Impressions sur la nouvelle scénographie du musée africain de Tervuren

Mise en ligne: 28 mai 2019

Le défi d’exposer une vision contemporaine et décolonisée de l’Afrique à Tervuren est-il atteint ?, par Jean Claude Mullens

Lorsqu’on visite les nouveaux bâtiments et la nouvelle scénographie du Musée royal de l’Afrique centrale, désormais AfricaMuseum, la toute première surprise est de retrouver l’immense pirogue en bois de sipo, 22 m de long, 3500 kg, en cale sèche dans la galerie souterraine qui mène du nouveau musée à l’ancien.

La pirogue esseulée, rapetissée sur elle-même, figée pour l’éternité dans le couloir. Alors qu’avant, lorsqu’elle trônait dans l’une des grandes salles du musée, elle inspirait quelque chose qui ressemble à du respect pour les personnes qui l’avaient sculptée, du respect pour l’arbre dans lequel elle avait été creusée. Honnêtement, on ignore les raisons qui justifient le déplacement. L’installation dans la galerie souterraine visait sans doute à gagner de l’espace, et opportunément, à suggérer le passage d’une rive à l’autre, le passage d’une époque, d’un monde à l’autre, un grand voyage dans l’espace et dans le temps.
Dans ce couloir spatio-temporel, on a inscrit sur l’un des murs une phrase traduite dans quelques langues européennes et africaines. Il s’agit du titre d’un des livres du sociologue Luc Huyse : « Tout passe, sauf le passé ». Joyeuse entrée.

Après la longue traversée de la longue galerie souterraine, après la montée des escaliers, juste avant les caves de l’ancien musée, un tableau de Cheri Samba, « Réorganisation » (2002). Une mise en abîme du processus de réorganisation du musée. On y voit d’un côté, un homme blanc extrêmement ventru, aidé d’une femme blanche, et d’une autre personne dont on ne voit que l’avant-bras blanc, tirant sur des cordes pour conserver à l’intérieur du musée les sculptures des hommes léopards ; tandis qu’un groupe d’Africains, trois hommes et deux femmes, essayent de tirer ces sculptures hors du musée. Ces deux groupes s’affrontent sous le regard apparemment impassible et distant du directeur du musée, le front haut, le regard détaché, bien au-dessus de la mêlée, les bras croisés. Dans le tableau de Cheri Samba, on voit tout de même que les Africains sont parvenus à sortir du musée l’éléphant empaillé. Ce qui n’est pas le cas dans la nouvelle scénographie.

Les sculptures représentées dans le tableau de Cheri Samba ont par contre été remisées dans un coin de la cave, avec d’autres sculptures, entre autres avec des bustes des héros de la colonisation (comme on disait), mais aussi des sculptures d’Africains dans des poses stéréotypées. Débarras de la mémoire nationale, ci-gisent les idoles déboulonnées. Gaston Bachelard disait justement de la cave, « on lui trouvera sans doute des utilités. On la rationalisera en énumérant ses commodités. Mais elle est d’abord l’être obscur de la maison, l’être qui participe aux puissances souterraines. En y rêvant, on s’accorde à l’irrationalité des profondeurs » [1].

Remiser ces sculptures dans l’irrationalité des profondeurs… au moins pour un temps. Confiner ces reliques pour intégrer les critiques sur la colonisation. Les confiner pour faciliter ou rendre possible la visite. En écoutant un guide du musée qui s’adressait à un groupe de visiteurs auquel il présentait la collection de sculptures remisées, mon impression était qu’effectivement ces sculptures lui servaient à se démarquer de la colonisation et de l’idéologie coloniale. Mais comment ces sculptures continuent à agir sur nous ? Comment les mettre en dialogue avec le présent ?

On aurait aimé voir ces sculptures le long du long couloir à la place de la pirogue. On imagine assez bien la galerie souterraine remplie de sculptures de la période coloniale à la manière des galeries de sculptures antiques, vestiges d’une époque à moitié révolue.

Mais rien n’y fait, dès la salle d’introduction du musée, et malgré toute la bonne volonté, toutes les bonnes intentions qu’on suppose chez les concepteurs de la nouvelle scénographie, on comprend vite que le grand défi d’exposer une vision contemporaine et décolonisée de l’Afrique ne sera pas atteinte. Evidemment l’exposition permanente est globalement plus critique que la précédente par rapport à la colonisation. Certains mots ont disparu, d’autres sont apparus. Il y a bien sûr exposé dans ce musée un très grand nombre de pièces magnifiques, précieuses, rares. Il y a naturellement des idées intéressantes dans la nouvelle scénographie.

Mais le principal problème de l’ancienne scénographie demeure. On pourrait résumer ce problème à la première vitrine de l’exposition permanente. On y trouve exposé à gauche des masques Guro de Côte d’Ivoire, et à droite la malheureuse dépouille d’un gros poisson rose des Comores capturé en 1938. Le cartel du poisson nous le présente comme un fossile vivant. Et de même, malgré la nouvelle scénographie, le modèle du musée de Tervuren reste celui du fossile vivant.

Le modèle hérité, celui à l’origine du musée et de la constitution des collections, semble être celui du cabinet de curiosités. Dans les cabinets de curiosités, on rassemblait les pièces sous quatre catégories. Il y avait les naturalia, c’est-à-dire les objets de l’histoire naturelle divisés selon les trois règnes (minéral, animal, végétal). La deuxième catégorie était constituée des artificiala, où on trouvait les objets créés et modifiés par l’homme. La troisième catégorie rassemblait les scientifica, c’est-à-dire, les instruments scientifiques. Quant à la dernière catégorie qui correspond parfaitement au modèle du musée de Tervuren, il s’agit des exotica, c’est-à-dire tout à la fois, les plantes, les animaux exotiques et bien sûr les objets ethnographiques.

La logique du cabinet de curiosités consiste à rassembler en un même lieu des objets hétéroclites tels que « des animaux naturalisés, des échantillons géologiques, des denrées, des objets ethnographiques et artistiques congolais, et des objets d’art réalisés en Belgique », pour reprendre la liste des types objets présents dans les collections du musée.

Dans un cabinet de curiosités, comme dans une brocante d’ailleurs, on peut associer librement, comme dans la nouvelle exposition, et encore plus comme dans la précédente, des productions culturelles d’une région d’Afrique à des animaux d’une autre région, mais on peut aussi les associer à des minéraux, des crânes de singe, des coiffes de chef, des verreries, des instruments de musique, des rituels et des cérémonies, des objets relatifs à l’histoire longue de l’Afrique, des crocodiles naturalisés, associer des minéraux à l’histoire de la décolonisation, associer des « abus » —comme ils disent— commis lors de la colonisation aux paysages et à la rumba congolaise, associer la biodiversité de l’Afrique centrale aux souvenirs, aux éléphants empaillés, aux bois précieux...

Carole Reynaud-Paligot explique d’ailleurs pour la France que « la pensée raciale républicaine naît au sein de cabinets de savants, bien loin des populations coloniales et même antérieurement à la phase d’expansion coloniale du XIXe siècle. Les représentations raciales fin de siècle ont été en partie construites par des savants, rassemblés autour de la Société et de l’Ecole d’anthropologie de Paris, à partir d’une double rencontre : la rencontre entre l’évolutionnisme philosophique issu des Lumières et le transformisme issu des études de Lammarck et Darwin. Lorsque la théorie darwinienne —de transformation et de sélection naturelle des espèces— s’est greffée sur l’évolutionnisme philosophique —la marche des civilisations vers le progrès les ordonnait le long d’une échelle, de l’inférieur au supérieur—, lorsque cette rencontre a eu lieu, la pensée hiérarchique et inégalitaire se trouva renforcée » [2].

A travers les expositions coloniales, on pouvait donc sous couvert de science, réifier les hommes et les femmes, mettre en spectacle leurs corps, réduire leurs mondes à celui de l’espace d’exposition. On fabriquait ainsi des représentations totales ou totalisantes de l’autre. On offrait ainsi un spectacle total comme dans les zoos humains. On édifiait, on consolidait en la naturalisant la position de supériorité du blanc, du colonisateur-civilisateur. On fabriquait un éthos et un habitus colonial. Les zoos humains et les expositions coloniales ont finalement beaucoup aidé à démocratiser et à diffuser au sein de toute la population la position d’aplomb du blanc, initialement dévolue uniquement à l’explorateur, au militaire et au savant. Les expositions coloniales servaient ainsi à la production de colons, de futurs investisseurs, de citoyens prêts à soutenir la colonisation. On élargissait ainsi petit à petit la popularité de l’ « œuvre coloniale ».

Ces rapports entre sciences et colonisation sont finalement très peu questionnés dans la nouvelle scénographie. Certains historiens estiment pourtant que la colonisation de l’Afrique au XIXe siècle aurait été d’abord, ou aussi, motivée par des défis intellectuels. Du genre, « Où se situent les sources du Nil », « à quel bassin appartient telle ou telle rivière ? »... On a par exemple commencé par justifier l’exploration du Congo au nom d’enjeux scientifiques, et puis humanitaires et évangéliques : « découvrir les sources du Nil, suivre le fleuve Congo depuis les sources, jusqu’à l’embouchure, et ensuite, sauver les Noirs de l’esclavage, de l’anthropophagie, leur apporter les progrès de la civilisation... ». C’est ainsi que fut créé l’Association internationale du Congo en 1879 à partir du Comité d’études du Haut-Congo. Au fond, il s’agissait d’associations sans but lucratif. On dirait à présent des ONG à vocation scientifique et humanitaire. Et aujourd’hui, dans le musée décolonisé, on imagine assez bien les scientifiques et les humanitaires marchant main dans la main pour le développement durable, la transition écologique, un monde meilleur. Comme lors de la colonisation du XIXe, l’époque était déjà en même temps au commerce et à l’humanitaire, le commerce au service de l’humanitaire, la science au service de la colonisation.

Avec la création de l’État indépendant du Congo et la reprise du Congo par la Belgique, le musée, ses collections, ses chercheurs en sciences coloniales devaient sans doute jouer un rôle d’appui dans l’administration du territoire (avec la géographie), dans l’administration de la population (avec l’anthropologie, l’histoire, le droit, les sciences politiques), dans le commerce (avec la géologie, la biologie, l’agronomie et l’économie).

Par rapport à l’histoire de la colonisation, on imagine assez bien le rôle qu’a pu par exemple jouer une discipline comme la géographie. On voit ainsi que les résultats d’une expédition « géographique » dans l’Oubangui en 1886, dirigée par un Belge et un Allemand, permirent « la reprise de négociation sérieuse (entre la France et l’Etat Indépendant du Congo, EIC). Ces deux explorateurs démontrèrent que l’Oubangui ne s’identifiait nullement avec la Likona. Léopold II attacha une grande importance à cette découverte, d’autant plus qu’elle faisait prévaloir son bon droit. En avril 1887, les Français signèrent finalement une convention fixant la frontière de l’EIC et du Congo français le long de l’Oubangui (…). En fait l’Oubangui ne cesse de couler au nord du quatrième parallèle, jusqu’au moment où il se divise en deux branches, le Bomu et l’Uélé, mais on ignorait encore ce fait en 1887 » [3] . Les découvertes scientifiques vont rarement sans conséquences.

Evidemment, aujourd’hui, il s’agit davantage de se positionner comme « une plateforme dynamique d’échange et de dialogue entre cultures et entre les générations », comme l’explique le service de communication du musée, grâce à « l’acquisition et la gestion des collections, la recherche scientifique, la valorisation des résultats de celle-ci, la diffusion de connaissances, et la présentation au grand public d’une partie de ses collections » .

Mais la volonté de produire une représentation totale ou totalisante de l’Afrique centrale, à l’origine de la création du musée, me semble toujours d’actualité. Cela se fait aujourd’hui en toute amitié. Par exemple dans la salle du musée consacrée aux rituels et cérémonies. On y propose encore une fois une représentation totale de la vie des populations d’Afrique centrale à partir de trois moments clés que sont la naissance, le mariage, et le mort.

De manière évidemment plus « tolérante et positive », sans aucune forme de racisme, en toute amitié, ce genre de représentation totale ou totalisante rappelle à sa manière le discours de Nicolas Sarkozy sur l’homme africain condamné à vivre au rythme des saisons. Marc Augé à partir d’une relecture des travaux de l’anthropologue Johannes Fabian questionne justement la relation des anthropologues à leur objet d’étude, « Pour Fabian, les différentes écoles anthropologiques ont en commun d’ignorer la contemporanéité de leur objet précisément parce qu’elles en font un objet. Les anthropologues, parce qu’ils font des représentations des autres un objet de description et de réflexion, ne considèrent ces autres que comme des sources d’informations, excluent tout véritable dialogue avec eux (au sens où un dialogue implique contemporanéité et égalité des locuteurs) et instituent du même coup une situation d’allochronisme. Cette situation est, pour Fabian, indépendante des options théoriques et politiques des anthropologues. L’autre n’est jamais pris comme un contemporain de celui qui l’observe : « L’absence de l’autre de notre temps a été son mode de présence dans nos discours : comme objet et comme victime » ; (…) nous ne nous intéressons pas à ce qu’il pense, mais à la manière dont il pense : (…) nous nous contentons de classer ses manières de penser et d’agir » [4].

Anne Wetsi Mpoma, spécialiste d’histoire de l’art, formule des critiques similaires au sujet de cette salle du musée nommée Journey of life, « Pourquoi encore présenter les gens de manière si anthropologique au XXIe siècle ? s’interroge-t-elle. Les Africains ne sont pas des objets d’étude, mais bien des êtres humains et à ce titre ils ne devraient pas être mis en vitrine ou exposés comme des objets de curiosité » [5] .

Dans la même logique d’objectivation totalisante, la salle consacrée à l’histoire longue de l’Afrique centrale, on y a réalisé l’exploit de condenser 300 mille ans d’histoire en quelques vitrines, en quelques mètres carrés d’espace d’exposition. Dans l’une de ces vitrines, la tombe d’un Congolais de la période kisalienne (Xe à XIIe siècle après JC), « une tombe pleine de trésors ». Le fait d’exposer ces restes humains devrait peut-être aujourd’hui nous poser davantage problème. Depuis 2001, la Grande-Bretagne et l’Australie ont quant à eux adopté une série de mesures visant à favoriser le rapatriement des restes humains vers des communautés autochtones australiennes. Ils ont également mis en place « un groupe de travail sur la question des restes humains dans les collections britanniques. Sa mission visait à étudier le statut actuel de ces dépouilles dans les collections publiques et à envisager les modifications législatives souhaitables pour clarifier et faciliter les démarches en cas de demande de restitution de la part d’une communauté ou d’un pays. Suivant les recommandations du groupe de travail, le gouvernement prit la décision en 2004 d’ajouter une clause au Human Tissue Act (équivalent de nos dispositions bioéthiques), autorisant neuf musées nationaux —dont le British Museum et le Musée de Londres, soit deux des collections les plus riches du Royaume-Uni en restes humains— à pouvoir, en cas de nécessité pour eux et sous réserve de justifications, aliéner les restes humains âgés de moins de mille ans sans avoir recours à une procédure de déclassement » [6].

Le journaliste Michel Bouffioux a également réalisé une excellente enquête sur le sort réservé aux restes humains « collectés » durant la période coloniale. Dans son article, il rapporte que le secrétariat d’Etat à la politique scientifique estimait en 2016 que les restes humains provenant d’Afrique, d’Asie, d’Amérique et d’Océanie comptaient environ 687 items dans les collections des musées fédéraux, mais « nous ne connaissons pas les noms des individus ».

L’enquête de Michel Bouffioux s’intéresse principalement au parcours dans les collections de l’Institut royal des sciences naturelles de Belgique du crâne du chef congolais Lusinga lwa Ng’ombe : « Le 4 décembre 1884, ce puissant chef qui vivait dans la région du lac Tanganyika eut la tête coupée lors d’une expédition punitive commanditée par Emile Storms. Ce militaire belge, autrefois décoré, aujourd’hui oublié, dirigeait la quatrième expédition de l’Association internationale africaine. Alors qu’ils sont toujours conservés en Belgique, ces restes humains invitent à un travail de mémoire sur des crimes qui ont été commis au nom de la « civilisation » dans les premiers temps de la colonisation. Ils questionnent aussi notre présent. Peut-on se contenter de cette muette solution de « stockage » ? Le « butin » de Storms fut aussi constitué d’autres crânes, mais encore de plusieurs statuettes qui font partie des collections du Musée royal de l’Afrique centrale à Tervuren ».

Michel Bouffioux cite entre autres une lettre d’Emile Storms au secrétaire général de l’Association internationale africaine) : « Au Marungu, j’ai eu une petite difficulté avec le fameux Lusinga. Le fond de l’affaire est que je lui ai refusé de la poudre. Il a dit qu’il couperait la tête au premier homme de ma station qu’il rencontrerait. S’il a le malheur de mettre son projet à exécution, la sienne, pourrait bien un jour arriver à Bruxelles avec une étiquette, elle ferrait bonne figure au musée ». A travers cet extrait, on voit comment au cœur de l’action civilisatrice s’exprimait la passion, le désir, le souci d’enrichir les collections de nos musées.

Dans la nouvelle scénographie de l’AfricaMuseum, on peut lire la version 2018 de l’expédition contre Lusinga : « Le 4 mai 1883, l’officier belge Emile Storms établit au bord du lac Tanganyika un poste militaire, Mpala. Ses relations avec Lusinga, un chef voisin, sont très tendues. En décembre 1884, Storms lance une expédition sanguinaire contre Lusinga. Le chef et cinquante de ses hommes y laisseront la vie. Storms justifie son action comme étant une victoire sur la traite des esclaves puisque Lusinga était associé aux commerçants arabo-swahilis. Il remplace Lusinga par un partisan du régime colonial. Craignant de subir le même sort que le chef rebelle, de nombreux autres chefs se soumettent à Storms ». Ni plus, ni moins.

Plusieurs salles du musée, après les crocodiles, les insectes et les minéraux, abordent l’histoire coloniale, la décolonisation, et l’histoire récente de l’ancienne colonie, ainsi que des pays sous tutelle belge, le Rwanda et le Burundi. Mais la nouvelle scénographie n’arrive pas à incarner, comme on vient de le voir avec l’actuel récit proposé par le musée de l’expédition contre Lusinga, à rendre sensible ce que fut l’expérience coloniale du point de vue des colonisés, au moins sur deux points.

Le premier point concerne les violences, c’est-à-dire les « crimes », les « horreurs », les « abus » (comme disent certains), qui furent commis au Congo à différentes époques. Evidemment, l’histoire de la colonisation n’est pas un bloc monolithique. Evidemment, les relations entre les Belges et les Congolais, Burundais et Rwandais avaient des formes très diverses en fonction des époques, des lieux, des situations, des personnes. La scénographie devrait donc aussi restituer le point de vue des colons sur la colonisation. Mais les crimes commis durant la période coloniale, on pense surtout à ceux de la première période (1885-1908), pourraient être beaucoup mieux incarnés dans la nouvelle scénographie.

Dans « Tout passe, sauf le passé », Luc Huyse écrit que la confrontation avec l’héritage d’un génocide ou d’une répression est un combat sans fin pour la vérité et la justice : « C’est une recherche ininterrompue d’informations, de la vérité —si c’est possible— sur ce qui a été fait à un si grand nombre de personnes. La justice est l’autre saint Graal auquel aspirent interminablement des individus et des communautés. Car l’assimilation d’un tel passé ne semble jamais terminée, même après de nombreuses décennies » [7].

Depuis longtemps déjà les chercheurs du Musée royal de l’Afrique Centrale produisent d’excellents travaux, extrêmement critiques sur cette période. Des travaux qui permettent de restituer, en partie, le point de vue des Congolais par exemple sur les événements qui se sont déroulés durant la conquête coloniale. On s’étonne donc de ne pas retrouver des traductions originales et intéressantes de ces travaux dans la nouvelle scénographie du musée.

Par exemple, par rapport aux violences commises lors de la première période coloniale, on tombe souvent sur le nom de Victor Fiévez. En 1952, la Biographie coloniale belge nous le décrivait ainsi : « Fievez Victor-Léon, officier de la Force publique et inspecteur d’État (Havré, 30.4. 1855-Bruxelles, 27.5.1939). Fils de Florent et de Lejeune, Julie. Fiévez avait fait des études secondaires à Mons et avait acquis, durant sa jeunesse, quelques notions de culture dont il tirera grand profit au cours de sa carrière en Afrique. (…) il fallait, dans ces régions vastes comme plusieurs fois la Belgique, veiller au recrutement de la Force publique, développer l’organisation administrative par l’établissement de nouveaux postes, pousser plus avant l’exploration du pays, réprimer la pratique, hélas encore trop répandue, de l’anthropophagie et lutter en même temps contre l’infiltration des bandes arabes qui étaient parvenues à pousser leurs incursions jusque dans la Maringa-Lopori. Fiévez se dépense sans compter et s’efforce de suffire à toutes ces tâches. (…) » [8].

Le Musée royal de l’Afrique centrale a publié en 2016 un excellent texte de Mathieu Zana Etambola intitulé « La violence dans la conquête européenne » [9]. Dans cet article, l’auteur cite une lettre pour le moins édifiante envoyée par le magistrat Marcellin De Saegher (1858-1896) à un ami dans laquelle il reproduit des extraits d’un rapport officiel de Victor Fiévez. Marcellin De Saegher écrit : « Fiévez a tué une première fois 959 (neuf cent cinquante-neuf) indigènes et fait 200 prisonniers dont la moitié des enfants de 4 à 10 ans (ceux envoyés aux jésuites peut-être, du moins ils les recevront). Pour vous imaginer quelle boucherie, songez que nous n’avons eu que trois morts et dix blessés. Peu de jours après 145 indigènes tués, un soldat tué, deux blessés. Puis 59 indigènes tués. Puis le commissaire de district conclut, et je résume : on a tiré 2838 cartouches (il veut montrer qu’il a été économe parce qu’une circulaire se plaint qu’on tire trop de cartouches pour rien) et 1346 tués indigènes. On a ravagé 162 villages, brûlé les habitations et coupé les plantations pour réduire les populations par la faim. Pratiquement, les chefs ont promis de fournir par mois 1562 charges de 15 kilos de caoutchouc. Mais ajoute-t-il, il n’y faut pas trop compter parce que les résultats de la guerre ont été insuffisants pour arriver à une paix durable, c’est-à-dire la fourniture régulière du caoutchouc promis. Bien se mettre dans la tête que ce n’est pas un fait isolé —mais le système appliqué dans tous les districts— seulement, je n’ai pu prendre de renseignements que dans un seul rapport. Voici comment ce rapport dit : Un homme a posé un acte d’indiscipline, c’était un caporal, je l’ai fusillé. On a envoyé le rapport à la direction de la justice pour avis si l’exécution est légale. Ne pas oublier que tous ces rapports pareils vont chaque mois à Bruxelles et que ces messieurs sont non seulement maintenus, mais félicités et qu’à leur rentrée ils touchent des 50 mille à 100 mille francs de prime et davantage et des décorations » (Maréchal 2005 : 45-46).

Et, effectivement, comme l’explique sa notice biographique de 1952, « en récompense de ses brillants états de service, le Roi l’élève, en 1897, au grade d’inspecteur d’État et le charge du commandement des districts de l’Ubangi et des Bangala ». Les auteurs concluent leur notice biographique en ajoutant « l’exquise bonté avec laquelle il avait accompli son œuvre civilisatrice au Congo avait été judicieusement mise en relief par les noirs qui l’avaient surnommé Tâta (père) » [10].

Comment dans une scénographie incarner ce genre de figure, ce genre de témoignages, ce genre de document, ce genre d’informations, mais aussi l’évolution des discours et des représentations sur les violences commises lors de la colonisation ?

Le deuxième point sur lequel la nouvelle scénographie n’incarne pas suffisamment le point de vue des colonisés porte sur le régime d’infériorisation et de discrimination raciale auquel furent soumis les Congolais, les Rwandais et les Burundais tout au long de la période coloniale ou mandataire. Encore une fois, il existait sans doute une grande diversité de situations mais, indépendamment des subjectivités, le droit était fondamentalement discriminatoire selon que l’on était noir, métis ou blanc. Même avec « toute la gentillesse du monde », le régime colonial était incontestablement un régime raciste et discriminatoire. Patrice Lumumba a d’ailleurs eu le malheur de le rappeler le 30 juin 1960, lors de la cérémonie de l’indépendance du Congo, en réponse au discours si « optimiste » et si « bienveillant » du bon roi Baudouin : « L’indépendance du Congo constitue l’aboutissement de l’œuvre conçue par le génie du roi Léopold II », Patrice Lumumba avait osé répondre : « Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des nègres. Nous avons connu les souffrances atroces des relégués pour opinions politiques ou croyances religieuses ; exilés dans leur propre patrie, leur sort était vraiment pire que la mort même. Nous avons connu qu’il y avait dans les villes des maisons magnifiques pour les Blancs et des paillottes croulantes pour les Noirs. Qui oubliera enfin les fusillades où périrent tant de nos frères, les cachots où furent brutalement jetés ceux qui ne voulaient plus se soumettre au régime d’injustice, d’oppression et d’exploitation. Nous qui avons souffert dans notre corps et dans notre cœur de l’oppression colonialiste, nous vous le disons tout haut : tout cela est désormais fini ». Encore une fois, comment à travers la scénographie du musée restituer l’importance, la force de ce discours de Lumumba pour les colonisés et leurs descendants, mais aussi pour la conscience et la mémoire collective en Belgique et au Congo ?

A propos du caractère raciste et discriminatoire du régime colonial, ici encore, les chercheurs de l’AfricaMuseum ont produit d’excellents travaux. Ce sujet, tout comme le précédent n’est pas du tout refoulé par l’AfricaMuseum, mais on ne comprend la faiblesse de la traduction de ces recherches en propositions scénographiques intéressantes.

Parmi ces recherches, et pour déplacer la focale vers le Rwanda-Urundi des années 1930-1948, on pourrait citer les travaux d’Anne Cornet dans le domaine du droit colonial. Cette historienne de l’AfricaMuseum explique par exemple que « La ségrégation s’observait dans la pratique du droit criminel, les règles de police, les procédures, les compétences et la définition des infractions spéciales. Ceci nous mène à une notion essentielle dans le droit colonial. Malgré sa place centrale dans la structuration de la société belge d’outre-mer, le terme indigène fit l’objet de débats durant de nombreuses années, au point que certains avouaient, après 75 ans de colonisation ne plus savoir ce qu’est un indigène  ». Ce concept avait une importance fondamentale dans la pratique du droit en colonie, indiquant les tribunaux compétents et qualifiant les infractions. Certains actes et comportements n’étaient définis comme des infractions que s’ils étaient le fait des indigènes. La question du métissage, qui brouillait les cartes, était envisagée avec réticence. Qu’entendait le législateur par le terme « indigène » ? Pour les ethnographes, le mot désignait les personnes nées localement. Pour la colonie, ses juristes et ses fonctionnaires, il était employé « pour différencier les races qui, de temps immémorial, se sont établies dans les colonies, par opposition aux personnes qui ne les habitent que depuis peu de temps. Dans ce sens, les indigènes du Congo sont des personnes nées de parents appartenant à une des races noires qui peuplent le Congo, même si ces personnes elles-mêmes n’y sont pas nées. Les autorités coloniales justifiaient la distinction entre Occidentaux et Africains par un souci de rapprocher la justice du justiciable et de veiller à la « sauvegarde de droits auxquels les indigènes demeurent attachés. Même les adversaires les plus critiques de ce système mettaient en avant la fragilité des populations locales et la nécessité de leur servir de tuteurs. Ils estimaient enfin que le système tenait compte « d’une différence de fait entre le standing moyen de la population indigène et celui de la population blanche » [11].

Il y a bien sûr dans la nouvelle scénographie des choses intéressantes, comme par exemple la pièce consacrée au décryptage des films coloniaux, ou celle consacrée à la musique congolaise. On salue aussi la place accordée aux artistes contemporains et les extraits vidéos. Tout cela traduit certainement la volonté de l’AfricaMuseum de se décoloniser, mais la nouvelle scénographie pose encore énormément de problèmes.

Si on veut sortir de la logique de représentation totale ou totalisante de l’Afrique et de l’Africain, il faudra sans doute un jour se décider à scinder en trois les collections du musée. Car avec la logique du cabinet de curiosités, on a actuellement trois musées en un. Compte tenu de la richesse des collections, 10 millions de spécimens animaux, 250 mille échantillons minéraux, 180 mille objets ethnographiques, 57 165 échantillons dans la xylothèque, 20 mille cartes, 56 mille échantillons de bois, 8 mille instruments de musique, 350 fonds d’archives… On devrait pouvoir créer deux ou trois nouveaux musées.

On pourrait ainsi créer un musée d’histoire de la colonisation dans le palais colonial. Dans ce musée, on y valoriserait le patrimoine de la période coloniale comme actuellement, mais on y incarnerait davantage ce que fut la colonisation du point de vue des colonisés. On y comparerait aussi notre histoire coloniale à celle des autres pays. On y exposerait l’histoire contemporaine du Congo, du Rwanda et du Burundi, et on y réfléchirait aux manières d’éclairer et de réparer les injustices commises.

Un deuxième musée pourrait présenter les pièces relatives à l’histoire précoloniale du Congo, du Rwanda et du Burundi, mais aussi les pièces relatives à l’histoire de l’art et à l’anthropologie culturelle de l’Afrique centrale.

Le troisième musée pourrait valoriser les pièces de la collection attachées aux départements biologie et sciences de la terre. Eventuellement, ces pièces pourraient aussi être transférées dans la collection du Musée des sciences naturelles.

Evidemment, ces propositions sont peut-être complètement irréalistes pour des raisons liées au classement des collections ou des vitrines sur la liste du patrimoine, pour des raisons budgétaires et communautaires, mais mon impression est que, malgré tous les efforts qui seront entrepris pour atténuer l’influence du modèle à l’origine de ce musée, tant que les collections ne seront pas scindées, et cette conclusion rassurera peut-être certains nostalgiques de la colonisation, le musée conservera encore pour longtemps son caractère colonial.

[1Gaston Bachelard, « La poétique de l’espace », PUF, 1957, p. 35.

[2Carole Reynaud-Paligot, « Usages coloniaux des représentations raciales » (1880-1930) », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, 99, 2006, 103-110.

[3Barbara Emerson, « Léopold II, Le Royaume et l’empire », Duculot, Paris-Gembloux, 1980, p. 180.

[4Marc Augé, « Pour une anthropologie des mondes contemporains », Flammarion, 1994, pp. 69-70.

[5Cédic Vallet, « Musée de Tervuren : Décolonisation impossible ? », 2018.

[6Laure Cadot, « Les restes humains : une gageure pour les musées ? », La lettre de l’OCIM, 109, 2007, p.11.

[7Luc Huyse, « Tout passe sauf le passé », 2009.

[8« La Biographie coloniale belge », T. III, col. 304-307, 1952.

[9Mathieu Zana Etambola, « La violence dans la conquête européenne », in « Equateur au cœur de la cuvette congolaise », sous la direction de Jean Omasombo Tshonda, Ed. Musée royal de l’Afrique centrale, 2016, pp. 141-169.

[10« Biographie coloniale belge », T. III, 1952, col. 304-307.

[11Anne Cornet, « Punir l’indigène : les infractions spéciales au Ruanda-Urundi (1930-1948) », Afrique & histoire, vol. 7, n° 1, 2009, pp. 49-73.