Nord-Sud dans une école à Molenbeek

Mise en ligne: 1er juin 2005

La division Nord-Sud, les étudiants la vivent dans leur intimité, entre leur vie « ici », et leurs proches restés
« là-bas », et qui les jalousent... propos de Luís Miguel Lloreda, recueilllis par Antonio de la Fuente

Luis Miguel Lloreda, vous êtes enseignant à l’IDU, à Molenbeek, à Bruxelles, dans une classe de sixième « travaux de bureau ». Pourquoi abordez-vous les questions Nord-Sud avec vos étudiants ?

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• Pour une question de choix éthique ou politique d’abord. Ensuite, parce que ce choix nous est théoriquement imposé par notre programme, même si les termes utilisés permettent beaucoup d’interprétations, et que ce sujet ne fait visiblement pas recette la plupart du temps auprès des collègues, des concepteurs de manuels, etc. Faisant une lecture rigide de sa neutralité, l’école, trop souvent encore, évite tout ce qui serait réellement conflictuel. On veut bien des petits débats de-ci, de-là, mais peu de travail amenant une réelle élaboration politique, un travail dans le temps. Il est vrai que ce n’est pas facile du tout, et que le milieu environnant -la télé, etc., et même les hommes politiques- n’aide pas.

Ensuite, parce que mes élèves sont issus de milieux populaires. Ils sont à la fois objet des discours qu’on tient sur les « pauvres », mais aussi acteurs et producteurs de ce type de discours, en tant que « riches relatifs », puisque habitants du Nord. Cette division, ils la vivent d’ailleurs parfois dans leur intimité, entre leur vie « ici », et tous leurs proches restés « là-bas », et qui les jalousent...

Enfin, parce que ce sujet semble souvent être un luxe de riche, destiné à se gagner un supplément d’âme une fois qu’on peut se l’offrir. Envie d’aller un peu à l’encontre de cela.

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• Comment réagissent-ils ?

• Les représentations sont fortes et contradictoires. D’abord, un « misérabilisme » très médiatisé, plein d’esprit charitable envers ces pauvres qui ont faim. Pour peu, ils seraient prêts à aller porter des sacs de riz. Dès qu’on interroge ces représentations, qu’on se permet une mise en question de ce système, on bascule dans le discours inverse : on passe du « tous pourris » -à commencer par les ONG-, à l’antiaméricanisme primaire. Difficile d’élaborer des grilles d’analyse.

Le contexte des rapports Nord-Sud est complexe et parfois difficile à comprendre. Les étudiants ont peu d’emprise sur lui. Comment faire face à ces difficultés ?
Cela demanderait une inscription longue dans le temps en termes de travail ; or, c’est ce qui est particulièrement difficile, en tout cas pour moi : comment leur donner le goût et le besoin d’aller à chaque fois plus loin dans un questionnement, que le bouclage d’une étape serve de relance vers d’autres questions. C’est un exercice difficile, élaborer un cours comme s’écrirait une pièce de théâtre, avec à chaque fois de l’improvisation entre chaque scène. Pour que les questions qui charpentent le travail soient les leurs, et pas seulement les miennes.

Or, ces questions, elles ne sont pas déjà là spontanément : ce sont souvent des représentations que je tente de mettre au travail par des documents forts, contradictoires, pas faciles à trouver, autour de questions bien précises, dans l’espoir que les contradictions qu’elles feront naître au sein du groupe donneront envie d’en savoir plus.

Cela demande beaucoup de souplesse, une bonne connaissance du sujet, et la possession de documents divers et intéressants, pour savoir rebondir au quart de tour, d’une semaine à l’autre, de manière pertinente. Tenter d’élaborer cela seul, c’est épuisant.

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• Pouvez-vous nous décrire votre démarche ?

• Concrètement, ici, on est parti d’un document utilisé par Magasins du Monde-Oxfam, Choix de projet, projet de choix, assez ancien, mais ayant l’intérêt non pas de fournir des explications toutes faites mais, au contraire, de susciter un choix et, donc, un débat, entre différentes conceptions de l’aide au développement, à travers une question très concrète : quel projet, parmi les quatre proposés, allons-nous soutenir ?

A partir de là, comme ils devaient argumenter, on a tenté d’analyser les conceptions du sous et du mal développement et des solutions à y apporter qui sous-tendaient le propos de chaque sous-groupe. On a essayé de situer cela sur un schéma à plusieurs pôles, histoire de visualiser mieux les différents choix possibles.

Lors de la leçon suivante, on a mis de côté la thématique de l’aide au développement pour ne travailler que la question du mal développement, en travaillant sur des dessins de Plantu ; chaque sous-groupe devait en choisir deux, pour représenter l’une ou l’autre cause importante qui leur semblait être à la base des problèmes. Histoire de les sensibiliser aussi à la notion d’aspect en entraînement mental : politique, économique, culturel. Avec aussi l’objectif de confronter certains paradoxes : certains groupes envisageaient des causes de type économique et politique, alors que la semaine d’avant ils avaient défendu l’aide caritative pure et dure. J’ai tenté alors de mettre en lumière et déplier ces paradoxes.

Puis, on a essayé d’enrichir notre discours à l’aide d’un texte explicatif que j’ai réécrit à partir du livre d’Introduction à l’économie, Syros - Alternatives économiques. On a essayé d’appliquer tout cela à l’analyse d’affiches d’ONG, qu’ITECO m’a passées si aimablement. Cela a d’ailleurs été l’objet du contrôle pour cette période.

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• A part ces appuis ponctuels, d’autres ONG vous sont-elles d’utilité dans votre démarche ?

• Malheureusement, j’ai été pris de court et je n’ai pas eu le temps de contacter des partenaires pour un travail plus approfondi. J’aimerais savoir comment des ONG réagiraient à ce travail, ce qu’il leur semblerait important de modifier, mais aussi ce qu’elles proposeraient en apport complémentaire. Spontanément, j’envisagerais pour l’année prochaine, si j’ai l’occasion de réutiliser ce cours, d’inviter plusieurs représentants d’ong à venir débattre avec nous de leur conception de l’action Nord-Sud.

J’ai la chance d’être dans une école où ce type de préoccupations est très soutenu par les collègues. D’ailleurs, une collaboration avec le professeur de sciences humaines est envisagée ; cette année-ci, chacun a travaillé de son côté la thématique, sans savoir que l’autre l’abordait.

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• Le fait de participer aux activités de la CGé (Changements pour l’égalité, anciennement Confédération générale des enseignants) vous aide dans votre démarche ?

• Sans la CGé, je serais un prof mort. Mort tout court, ou mort en tant que prof. D’impuissance, d’incompétence, de solitude, de rage, de découragement.