Aloys Ndasingwa

Mise en ligne: 31 mars 2014

Un récit sur le génocide rwandais, par Boubacar Boris Diop

A l’aube, nous avons commencé
à installer le premier
cordon autour de l’église de
Nuyamata. Les milliers
d’Inyenzi qui se sont réfugiés
dans cette Maison de Dieu
pensaient que nous n’oserions
jamais les attaquer. Ces cancrelats
ne vont pas tarder à
savoir qu’il ne faut jamais
prêter de bonnes intentions à
son ennemi. D’après nos informations,
ils se sont même
organisés pour la préparation
des repas, la surveillance des
enfants, l’abattage des arbres
destinés au feu de bois et des
choses de ce genre. Ils
auraient pourtant dû se demander
pourquoi les prêtres
de Nyamata, cloîtrés depuis
trois jours, jeûnent et prient
sans arrêt. Les prêtres, eux,
savaient.

L’heure de passer à l’action
est venue.

Quelqu’un a d’ailleurs dû dire
aux réfugiés qu’ils étaient pris
au piège. Il y a eu un brusque
mouvement de foule, puis un
immense hurlement s’est
élevé de l’intérieur de l’église.
Ils criaient : « Ils sont là ! Les
Interahamwe sont là ! » en
donnant de violents coups de
point au portail. Quelques
pierres ont été jetées dans notre
direction. Nous les avons
esquivés en souriant. Certains
ont essayé de sauter par-dessus
la clôture. Ceux-là sont
littéralement tombés à nos
pieds. Ils ont été éliminés les
premiers. Des éléments de la
garde présidentielle sont arrivés.
Dès qu’ils sont entrés
dans la paroisse, les cris ont
redoublé d’intensité. Ils ont
balancé des grenades et tiré
plusieurs rafales d’armes
automatiques dans le tas. Ensuite,
ils nous ont fait signe
d’y aller. Les gens couraient
dans toutes les directions. Ils
étaient très nombreux : vingtcinq
mille ou trente mille ? Je
n’aurais jamais cru que
l’église de Nyamata pouvait
contenir autant de monde.
Nous n’avons pas fait de détail.
Une vieille nous a dit :
« Mes enfants, laissez-moi
prier une dernière fois ». Une
petite vieille toute ratatinée.
C’est fou, le nombre de personnes
qui demandent depuis
hier à prier avant de mourir.
Notre chef a répondu à la
vieille, d’un air faussement
étonné : « Ah ! maman, ne le
savais-tu donc pas ? Nous
avons passé la nuit au ciel et
là-bas nous nous sommes battus
jusqu’à l’aube contre le
Dieu des Tutsi ! Nous l’avons
tué et maintenant c’est votre
tour ». D’un seul coup de machette,
il lui a envoyé la tête
au diable.

Nous avons passé la nuit sur
les lieux. On s’est bien amusé
avec les femmes. Quand elles
ne sont pas trop mal, on les
liquide en dernier. On est des
jeunes après tout et il faut
bien vivre.

Le lendemain vers midi, tout
était terminé.

Le préfet est arrivé avec une
petite suite. Un type à lunettes.
Il portait un complet
beige très propre et s’était mis
du parfum. Les mains dans les
poches, il a regardé d’un air
soupçonneux les corps éparpillés
dans la paroisse. C’était
clair qu’il cherchait quelque
chose à nous reprocher. Tu
vois seulement ses mains et tu
sais qu’elles n’ont jamais tenu
une machette. Ils arrivent de
l’université et ils commandent
à tout le monde, ces salauds.
Pourquoi ? Ce n’est pas juste.
Si le chef me dit : « Alors,
vas-y », ce type est mort.
« Est-ce qu’ils sont tous bien
morts ? » a-t-il demandé en
faisant la moue. Notre chef,
très fâché, a répondu qu’il
pouvait vérifier. Le préfet
n’attendait que ça. Il a eu un
petit sourire en coin et a fait :
« D’accord, on va voir ça ».
D’un geste, il a ordonné à
deux de ses hommes de procéder
à la vérification. Ceuxci
nous ont fait signe de nous
éloigner puis ont jeté des grenades
lacrymogènes sur les
cadavres entassés sous nos
yeux. Les Inyenzi qui
s‘étaient dissimulés sous les
corps avaient déjà bien du mal
à respirer. Avec les lacrymos,
ils éternuaient très fort et on
n’avait plus qu’à leur mettre
la main dessus. Ils ouvraient
de grands yeux ahuris en nous
voyant. C’était très drôle. Pas
bête quand même, le préfet.
On a découvert quatre Inyenzi
qui faisaient semblant d’être
morts. Les petits malins. Le
préfet a dit sèchement :
« Quatre, c’est trop ». Notre
chef a protesté : « Et
après ? ». Il n’a pas froid aux
yeux notre chef. Un vrai guerrier.
Ce n’est pas quelqu’un
qui se laisse marcher sur les
pieds. Le préfet a dit : « Tu ne
peux même pas comprendre
que ces quatre-là vont raconter
demain des mensonges
dans les journaux ? Tu ne
peux pas le comprendre,
hein ? Je me demande comment
on a pu faire confiance à
un imbécile comme toi ».
Alors là, ça a chauffé. « Les
journaux, je m’en fous, a
hurlé notre chef, et toi, si tu es
un homme, viens faire comme
nous ! ». Il s’est approché du
préfet et a essuyé sa machette
couverte de sang sur son beau
complet beige. Ah ! Ah ! Le
préfet a été scandalisé par tant
d’audace. Il a voulu gifler le
chef et celui-ci lui a saisi la
main au vol, l’a tordue et l’a
ramenée dans son dos. Puis il
est resté comme ça pendant
quelques minutes en traitant
le préfet de tapette. L’autre
faisait des grimaces et ses lunettes
sont tombées par terre.
Il fallait voir. On a rigolé pas
mal, puis il a ramassé ses lunettes
en disant à un de ses
suivants : « Incident à
Nyamata. Quatre survivants.
Voies de fait contre l’autorité.
Notez la date et l’heure, s’il
vous plaît ». Puis il a dit sur
un ton très froid, en s’inclinant
légèrement : « Messieurs,
au revoir et merci ». Il
a regagné sa voiture noire
d’un pas solennel. Un de ses
hommes lui a ouvert la portière
et il s’est assis à l’arrière
en nous regardant une dernière
fois d’un air mécontent.

Avant de partir, nous avons
pris ce qui pouvait être intéressant
 : bijoux, montres, argent,
lunettes de soleil, chaussures
et des tas de petites bricoles.
Une ceinture. Un briquet
jetable. Des chaussettes
pas trop usées. Cela peut toujours
servir. Nous avons tout
mis ensemble pour nous le
partager à la fin de la journée.
C’est une bonne idée que notre
chef a eue là ; c’est bien
pour un chef d’être juste,
comme ça on le respecte et il
Une ceinture. Un briquet
jetable. Des chaussettes
pas trop usées. Cela peut
toujours servir
n’y a pas de bagarres. Dans
d’autres groupes
d’Interahamwe, les gars se
tapent déjà dessus : l’un veut
tuer une fille et l’autre veut la
garder pour ses soirées, ou
inversement. C’est humain
dira-t-on. Je veux bien, mais,
quand on commence à faire
des sentiments, on ne peut
plus s’arrêter et c’est le travail
qui en pâtit.

Une fois dehors, nous avons
vu une meute de chiens rôder
autour de Nyamata. Des bandes
de gamins attendaient notre
départ pour se précipiter
dans l’église. Il y avait tant de
cadavres qu’ils pouvaient toujours
espérer glaner quelque
chose, les petits. On m’a
même dit qu’ils jouent au foot
avec les crânes, mais je n’ai
pas encore vu cela de mes
propres yeux.

Bubacar Boris Diop est un écrivain sénégalais. Aloys Ndasingwa est un chapitre du roman Murambi, le livre des ossemente, de Bubacar Boris Diop, publié par les Editions Stock.